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jeudi 22 avril 2021

Pierre



Eglise Saint-Pierre de Montrouge. 

Faut-il que l’archipélisation de notre  soit si avancée ? Qu’en , un petit garçon d’origine étrangère s’interroge sur l’existence du prénom Pierre en dit long sur son degré d’assimilation. Sa mère aurait aussi bien pu citer Paul ou Jacques, mais c’est pourtant  qui leur vint à l’esprit. Prénom à forte valeur symbolique, puisque saint Pierre, apôtre du Christ, mort en martyr, est aussi le premier pape de l’Église catholique.

Alors, petit, sache qu’en France, nos enfants aiment qu’on leur raconte, au coucher, les histoires de Pierre Gripari. À l’école, ils se servent d’un dictionnaire, le plus souvent celui édité par Pierre Larousse. Plus tard, les plus littéraires d’entre eux étudieront les vers de Pierre de Ronsard ou les pièces de Pierre Corneille. Les scientifiques préféreront s’intéresser aux travaux de Pierre (et Marie) Curie ou Pierre Gassendi. Les gourmets et les gourmands connaissent les restaurants de Pierre Gagnaire ou Pierre Hermé. L’élégance à la française est signée Pierre Cardin ou Pierre Balmain. Et ce sont des Pierre de droite comme de  qui s’engagèrent en politique : Pierre Mendès France, Pierre Bérégovoy, Pierre Mauroy, , Pierre Méhaignerie, Pierre Messmer, Pierre Poujade… Des parcours que commentèrent les journalistes ou animateurs Pierre Bénichou, Pierre Bellemare ou Pierre Bonte. Certains Pierre sont de vrais clowns, tels Pierre Richard,  et Pierre Palmade. D’autres ont préféré chanter : ce fut le cas de Pierre Perret et Pierre Bachelet. C’est un abbé Pierre qui a créé les communautés Emmaüs pour venir en aide aux plus démunis. Combien de pierres tombales portent le nom de ces anonymes morts au combat ?

Cher enfant, ta question au Président  est révélatrice des maux de notre nation. De celle qui, sommée de réécrire son , ne parvient plus à transmettre sa  ou son éducation. Enfouissant ses racines, ses valeurs ou son , elle préfère renoncer, s’excuser ou ne pas s’imposer. Le choix d’un prénom, les parents le savent bien, n’est jamais anodin. Si certains manifestent leur dévotion à un saint patron, d’autres honoreront l’arrière-grand-mère ou le tonton. La plupart du temps, ce prénom nous inscrit dans une filiation ou une tradition, ancestrale ou d’adoption. Las, depuis quelques décennies, les Marie et les Louis se sont évanouis au profit de consonnances ne cherchant plus à rattacher le nouveau-né à ceux qui le précèdent mais, à l’inverse, lui donner toute sa singularité et son originalité. Et voilà comment, peu à peu, Marie-Louise devint Marilou puis Louma.

Mais avec cette nouvelle prise de conscience, qui sait si, bientôt, de nombreux petits Pierre n’annonceront pas leur naissance ? Des parents entreraient en résistance pour que demeurent dans notre pays ces prénoms en voie de disparition qui incarnent pourtant tout le charme et les valeurs de la France.

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mardi 20 avril 2021

L’esthétique des rues que nous méritons

 



Olivier Babeau: «Ce que l’enlaidissement des rues dit de notre époque»

FIGAROVOX/CHRONIQUE - Pour le chroniquer et essayiste Olivier Babeau, si l’art d’une époque en traduit l’esprit, l’enlaidissement de notre environnement visuel reflète l’absence de préoccupation pour la beauté dans nos sociétés postmodernes.


Par Olivier Babeau


Olivier Babeau est président de l’Institut Sapiens et, par ailleurs, professeur en sciences de gestion à l’université de Bordeaux. Il a récemment publié Le nouveau désordre numérique: Comment le digital fait exploser les inégalités(Buchet Chastel, 2020).



Les chefs-d’œuvre légués par notre histoire suscitent une légitime admiration. Cette dernière s’accroît encore lorsqu’on les confronte à l’époque où ils ont été réalisés. Ils témoignent d’un temps où l’on ressentait le besoin constant, quand on le pouvait, de s’entourer de beauté, alors même que la vie quotidienne en était très éloignée.



Les cathédrales se sont élevées au-dessus de fragiles maisons en bois, au milieu de villes aux ruelles dangereuses et puantes. Les splendeurs de la Renaissance se sont épanouies au milieu des guerres et des massacres. Les magnificences de Versailles ont été conçues à une époque où la précarité de la vie se rappelait à chacun en permanence. Les famines françaises de 1693 et 1709 ont fait 2 millions de morts.


Tout se passe comme si l’esthétique n’était tout simplement plus un critère admissible, s’effaçant au profit de nouvelles préoccupations.

L’effrayante mortalité infantile maintenait à 25 ans l’espérance de vie moyenne au XVIIIe siècle — en 1800 encore, 43% des enfants mourraient avant l’âge de 5 ans. Jean-Sébastien Bach a perdu ses deux parents à l’âge de neuf ans. Il a vu mourir sa première femme et dix de ses vingt enfants.


Pourtant sa musique n’est ni triste ni tourmentée. Face aux malheurs, l’art répondait par une quête constante de cette joie sereine que procure l’harmonie. Autrefois, on élevait vers les cieux des monuments d’autant plus inouïs qu’on vivait les pieds dans la fange. On chantait d’autant plus sa joie qu’on avait toutes les raisons d’être triste. On célébrait d’autant plus la beauté que le monde, pour l’essentiel, était laid.



D’où vient que notre époque semble avoir résolument perdu le désir du beau? À Paris par exemple, le souci esthétique a entièrement disparu du nouveau mobilier urbain ou même de la plupart des dernières œuvres d’art dont les pouvoirs publics gratifient généreusement les citoyens. Il ne s’agit pas de défendre, ce qui serait absurde, que les critères du beau d’hier sont les seuls valables.



Non, tout se passe comme si l’esthétique n’était tout simplement plus un critère admissible, s’effaçant au profit de nouvelles préoccupations: praticité, bas coût, rapidité de décomposition, étalage de vertu écologique, efficacité de la provocation, etc.


Tout se passe comme si l’écologie exigeait une forme de laideur, comme si le respect de l’environnement passait nécessairement par la dégradation de notre environnement visuel. Aujourd’hui les palettes en sapin brut remplacent la fonte ornée, d’immenses robinets de cantine sont proposés en guise de fontaine, un sex toy de baudruche géant est proposé à l’admiration des passants.


L’art d’une époque, on le dit souvent, en traduit l’esprit. Grâce à sa sensibilité particulière, l’artiste perçoit l’atmosphère de son temps, en formule les non-dits, donne une forme visible à ce que chacun sent confusément.



Les formes artistiques ne sont ainsi jamais indépendantes du moment qui les a vues naître, non seulement parce qu’elles s’appuient toujours, même pour les dépasser, sur celles qui les ont précédées, mais aussi parce qu’elles en sont l’expression. C’est ce que Michel Foucault aurait appelé l’épistémè, c’est-à-dire le réseau inconscient des contraintes liées au contexte social dans lequel on vit, les obsessions souterraines que nous partageons et à travers lesquels nous voyons le monde.



Dans notre siècle incroyablement prospère, vivant dans un confort sans pareil et avec une sécurité à laquelle nul de nos ancêtres n’aurait pu prétendre, nous cultivons la laideur. Serait-ce que, gorgés de beauté au quotidien et apaisés, nous ne ressentons plus le besoin d’en fréquenter, contrairement à nos aïeux qui s’entouraient d’elle pour exorciser la cruauté de leur monde?


À un Anglais qui aurait lancé à Surcouf: «Vous, Français vous vous battez pour l’argent, tandis que nous, Anglais, nous nous battons pour l’honneur», le corsaire aurait répondu: «C’est exact, Monsieur, chacun se bat pour acquérir ce qu’il n’a pas». Le beau serait-il désuet, devenu inutile à présent que nous avons conquis le bonheur matériel?


En réalité, l’esthétique d’une époque est la traduction directe d’une aspiration morale. L’art que nous déployons autour de nous exprime moins la réalité de notre temps que son élan vital. Si l’art d’hier était si magnifique, c’est qu’il était nourri par une inextinguible volonté d’élévation, guidée souvent par la foi religieuse.


À une époque qui ne croit en rien, se hait elle-même et n’aspire à rien d’autre qu’à son propre effacement, correspond logiquement une esthétique publique qui ne se préoccupe pas de beauté. Elle ne fait, comme le portrait de Dorian Gray, que refléter la réalité sans fard de notre déchéance.


Exactement comme une partie de l’art contemporain exprime fidèlement le désarroi postmoderne, par ses contradictions, ses outrances, ses transgressions et ses mises en scène scatologiques obsessionnelles. Autrement dit, nous avons hélas l’esthétique des rues que nous méritons.

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