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samedi 25 avril 2020

Pierre Manent, l'interview au Figaro




GRAND ENTRETIEN - Le philosophe analyse la crise inédite que nous vivons et le rapport à la politique qu’elle révèle. Pour lui, nous subissons un retour des « traits les moins aimables de notre État », notamment avec le confinement, mesure « primitive » et « brutale ».

Par Eugénie Bastié

LE FIGARO -- LA CRISE QUE NOUS VIVONS SEMBLE ACTER UN RETOUR DE L’ÉTAT, APRES DES DECENNIES DE THEORISATION DE SON DESENGAGEMENT. « NOUS DEVONS REBATIR NOTRE SOUVERAINETE NATIONALE ET EUROPEENNE », A MEME ADMIS LE PRESIDENT EMMANUEL MACRON. L’IDEE DE NATION EST-ELLE EN TRAIN DE FAIRE SON GRAND RETOUR ?

Pierre MANENT -- En attendant le « jour d’après », nous observons le retour des traits les moins aimables de notre État. Au nom de l’urgence sanitaire, un état d’exception a été de fait institué. En vertu de cet état, on a pris la mesure la plus primitive et la plus brutale: le confinement général sous surveillance policière. La rapidité, la complétude, l’allégresse même avec lesquelles l’appareil répressif s’est mis en branle font un pénible contraste avec la lenteur, l’impréparation, l’indécision de la politique sanitaire, qu’il s’agisse des masques, des tests ou des traitements éventuels. Des amendes exorbitantes frappent des écarts innocents ou bénins. Il est interdit de sortir de chez soi sans passeport, mais le rétablissement des frontières nationales est toujours jugé un péché mortel. Je ne pense pas que la crise réhabilite cet État-là.

Quant à la nation, elle a été abandonnée, discréditée, délégitimée depuis deux générations, comme a été abandonnée, discréditée, délégitimée toute idée de politique industrielle. Nous avons renoncé à l’idée même d’indépendance nationale. Ah, n’être plus qu’un nœud mol et souple de compétences « pointues » dans les échanges mondiaux ! Oh, surtout ne jamais ralentir les flux ! Nous découvrons que nous sommes dépendants de la Chine pour presque tout ce dont nous avons besoin ? Mais nous nous sommes organisés pour être ainsi dépendants! Nous l’avons voulu ! Croyez-vous que, lorsque nous sortirons exsangues de la destruction économique occasionnée par la crise sanitaire, il y aura beaucoup de volontaires pour remonter la pente que nous descendons depuis quarante ans ?

LE FIGARO -- LE RAPPORT ENTRE « LE SAVANT ET LE POLITIQUE », FONDATEUR DE LA MODERNITE POLITIQUE, SE TROUVE PROFONDEMENT BOULEVERSE DANS CETTE CRISE. IL SEMBLE QUE LE DECIDEUR POLITIQUE SOIT TENTE DE S’ABRITER DERRIERE L’ARBITRAGE SCIENTIFIQUE, ET, EN MEME TEMPS, DES QU’IL S’EN AFFRANCHIT, IL SE TROUVE CRITIQUE PAR L’OPINION PUBLIQUE. COMMENT ANALYSER CETTE SITUATION? EST-CE LE TRIOMPHE DE L’EXPERTISE SUR LA DECISION POLITIQUE, OU BIEN LE RETOUR DE LA POLITIQUE PURE DANS UN CONTEXTE D’INCERTITUDE ?

Pierre MANENT -- Quant aux savants, il faut distinguer. Nous avons appris à connaître, à estimer et souvent à admirer nos médecins, soignants et chercheurs. C’est le réconfort de ce printemps sinistre. Nous avons découvert aussi la politique de la science, qui n’est pas plus innocente que l’autre. La compétence n’immunise pas contre le désir de puissance. En tout cas, ce sont les politiques qui décident, parce qu’ils ont en charge le tout, c’est à eux de prendre en compte tous les paramètres et d’envisager toutes les conséquences de leurs actions. C’est la politique qui est la science reine !

LE FIGARO -- COMMENT ANALYSEZ-VOUS LA REACTION DE L’UNION EUROPEENNE A CETTE CRISE ? PLUS GENERALEMENT, CELLE-CI EST-ELLE REVELATRICE DE LA FAIBLESSE DE L’OCCIDENT ?

Pierre MANENT -- L’Union européenne comme les nations qui la composent sont également faibles. L’Union a pris sa dernière forme. Ou elle persévérera cahin-caha sous cette forme, ou elle se délitera. L’ordre européen repose sur l’hégémonie allemande, une hégémonie acceptée, voire appréciée par le reste de l’Europe. L’Allemagne se trouve dans la situation la plus stable et la plus favorable dans laquelle elle se soit jamais trouvée. Elle domine par son seul poids, elle n’a nul besoin de bouger, ou plutôt elle a besoin de ne pas bouger. C’est ce que n’a pas compris le président Macron, qui fatigue les Allemands de ses demandes incessantes d’initiatives communes.

Les diverses nations sont rentrées chez elles. C’est la fin du bovarysme européen. Aucune merveilleuse aventure ne nous attend du côté européen de la rue. Chaque nation a découvert le caractère irréformable de son être collectif. Délivrés du rêve frustrant de «plus d’Europe», nous pouvons retrouver une certaine affection pour ce que nous sommes, essayer de nous renforcer à partir de notre être national, nourrir patiemment nos ressources propres, qu’elles soient économiques, militaires, morales ou spirituelles. Ce désir de se retrouver et de se renforcer ne sera salutaire que s’il est accompagné d’une prise de conscience lucide de notre faiblesse réelle, de la faiblesse dans laquelle nous nous sommes laissés glisser.

LE FIGARO -- ÊTES-VOUS SURPRIS PAR LA DOCILITE AVEC LAQUELLE NOS DEMOCRATIES LIBERALES ONT ACCEPTE DE SUSPENDRE LA PLUPART DES LIBERTES? N’EST-CE PAS LE SIGNE QUE LE REGNE SANS PARTAGE DES « DROITS » RESTE FRAGILE FACE A L’URGENCE DE LA PRESERVATION BIOLOGIQUE ?

Pierre MANENT -- Personne ne conteste que la pandémie constitue une urgence et qu’avec l’urgence certaines mesures inhabituelles s’imposent. Mais la fragilité de la santé humaine constitue en quelque sorte une urgence permanente qui peut fournir à l’État une justification permanente pour un état d’exception permanent. Nous ne voyons plus dans l’État que le protecteur de nos droits ; dès lors, la vie étant le premier de nos droits, un boulevard est ouvert à l’inquisition de l’État.

Cela dit, il y a longtemps que nous nous en sommes remis à l’État, que nous lui avons accordé souveraineté sur nos vies. Cette tendance longue a pris un tour aigu dans la dernière période. La spontanéité de la parole sociale a été soumise à une sorte de censure préalable, qui a pour ainsi dire exclu du débat légitime la plupart des enjeux importants de notre vie commune, ou même personnelle. Qu’il s’agisse de la question migratoire ou de la relation entre les sexes, et en général des questions dites sociétales, une idéologie commune à la société et à l’État dicte le permis et le défendu, qui ne fait qu’un avec l’honorable et le déshonorant, le noble et le vil. Bref, nous avons parfaitement intériorisé le principe d’une discipline de parole et d’expression à laquelle il serait suspect d’opposer la moindre résistance.

Ainsi sommes-nous sortis à petit bruit du régime démocratique et libéral qui était informé et animé par des projets collectifs rivaux, qui mettait devant nos yeux de grandes choses à faire, des actions communes à accomplir, bonnes ou mauvaises, judicieuses ou ruineuses, mais qui justifiaient que l’on s’opposât, que les arguments s’échangent vigoureusement, que les grandes questions nourrissent de grands désaccords. Cet heureux temps n’est plus. Le monde s’est pour nous rempli de victimes qui, d’une voix gémissante et menaçante à la fois, se disent blessées par tout ce bruit, voient dans les règles d’accord de l’adjectif une offense à toutes les femmes et, dans une grossièreté de cour d’école, une insulte homophobe. Qu’opposerions-nous maintenant à l’État gardien des droits, alors que nous le supplions de venir au chevet de notre intimité incessamment blessée ?

LE FIGARO -- PENSEZ-VOUS QUE LES FONDAMENTAUX MEME DU LIBERALISME SOIENT ATTEINTS PAR CETTE CRISE? S’EN REMETTRA-T-IL ?

Pierre MANENT -- Ce qui est atteint, ce sont les fondamentaux de la mondialisation que l’on dit libérale, c’est la mise en concurrence de tous avec tous, c’est l’idée que l’ordre humain résulterait désormais de la régulation impersonnelle des flux. Cette idéologie a fait usage de certains thèmes libéraux, mais le libéralisme est autre chose qu’il importe de préserver. Un régime libéral organise la compétition pacifique pour définir et mettre en œuvre les règles de la vie commune, et il distingue rigoureusement entre ce qui relève du commandement politique et ce qui relève de la liberté d’entreprendre au sens le plus large du terme, qui inclut en particulier la libre communication des influences morales, sociales, intellectuelles, religieuses. Remarque décisive: le régime libéral suppose le cadre national, il n’y a jamais eu de régime libéral que dans un cadre national.

Dans la dernière période, notre régime a connu une corruption qui a affecté toutes les classes: les riches, car il a favorisé la finance et la rente, en particulier immobilière, et a incité la haute technostructure à se détourner de la nation jusqu’à perdre parfois le sens du bien commun ; les pauvres et les modestes, car il a découragé le travail par des prestations sociales indiscriminées. Les fonctions dites régaliennes - armée, sécurité, justice - ont été privées de ressources. Donc, ou bien nous procéderons à la réallocation des ressources en faveur des fonctions régaliennes et de la rémunération du travail, ou nous nous immobiliserons de plus en plus dans l’administration par l’État de ressources de plus en plus rares, tandis que se poursuivra notre étiolement politique et moral.

LE FIGARO -- TANDIS QUE TOUT EST MIS EN ŒUVRE POUR SAUVER LA VIE DES PLUS FRAGILES, LES RITES ELEMENTAIRES QUI ACCOMPAGNAIENT LES DERNIERS INSTANTS ONT ETE REDUITS, VOIRE SUPPRIMES. QUE DIT CETTE CRISE DU RAPPORT A LA MORT DE NOS SOCIETES MODERNES ?

Pierre MANENT -- Le gouvernement s’est cru autorisé par les circonstances à interdire, ou peu s’en faut, le dernier rite auquel nous soyons encore attachés, celui qui accompagne la mort. En dépit d’une tendance très générale parmi nous à rendre la mort invisible, cette mesure suscita tristesse, consternation et réprobation. Chacun comprend que les rites peuvent être à la fois aménagés et maintenus dans leurs traits essentiels, sans plus de risques pour les participants que n’en courent chaque jour les livreurs ou les caissières, sans parler des soignants.

Cet effacement brutal de la mort est inséparable de l’effacement de la religion: avez-vous remarqué que, sur la longue liste des motifs autorisant la sortie du domicile, on n’a pas oublié les «besoins des animaux de compagnie», mais qu’il n’est pas envisagé que nous souhaitions nous rendre dans un lieu de culte? Cela mérite réflexion. Ceux qui nous gouvernent sont des personnes honorables qui font de leur mieux pour surmonter une crise grave. Or ils n’ont pas perçu l’énorme, l’inadmissible abus de pouvoir qui était impliqué dans certaines de leurs décisions. Comment est-ce possible ?

Dans la dernière période, les institutions, règles et lois qui définissaient la vie commune en Europe ont été rendues malléables pour toutes les demandes que chacun de nous, tyran tyrannisé par son désir, voudra leur adresser. Nous avons bu un vin de vertige, comme dit l’Écriture. Nous avons délégitimé les institutions qui ordonnaient la transmission de la vie, voici qu’on veut nous ôter les rites qui accompagnent la mort. Il est temps de nous réveiller.

jeudi 16 avril 2020

La chambre d'amis






ET C'EST UN MUSULMAN QUI VOUS LE DIT

Insécurité culturelle. Driss Ghali explique pourquoi il est urgent de combattre ces appels à la prière entendus dans certaines mosquées en Europe, à la faveur de la crise sanitaire. L’islam n’est pas chez lui et doit rester une religion invitée, pas plus.


Les appels à la prière (adhan) fleurissent en Europe à mesure que la crise du coronavirus s’approfondit. De la France à l’Espagne, des « petits malins » profitent de l’affolement et de l’incompétence des autorités pour appeler à la prière à partir de plateformes improvisées. Ils occupent un vide qui existe depuis longtemps. Plus qu’un vide, il s’agit d’un trou béant creusé par les capitulations successives des élites politiques européennes face à l’islamisme.

L’Europe n’est pas une terre d’islam
Ces manifestations publiques et ostensibles du culte islamique n’ont pas lieu d’être pour la bonne et simple raison que l’Europe n’est pas une terre d’Islam. Nous n’avons pas le droit de revenir sur une décision qui avait jusqu’à présent été tranchée en France au cours du VIII° siècle (à Poitiers puis à Narbonne), en Espagne en 1492 et en Autriche en 1529 (siège de Vienne) !


Nos anciens (dans mon cas, il s’agit d’une filiation morale et non génétique) ont délivré l’Europe de l’ouest de la présence de l’Islam qui représente une civilisation certes formidable, mais qui est à plus d’un titre une antithèse absolue de ce que veut dire l’Occident.


Il n’appartient pas à notre monde occidental décadent (la gestion de la crise du coronavirus en offre une preuve de plus) de remettre l’Islam au cœur de l’Europe. C’est en ces termes qu’il faudrait, à mes yeux, poser le sujet. L’enjeu est de défendre une tradition léguée par des générations qui ont construit cet édifice merveilleux qu’est l’Europe, civilisation et territoire homogène. Accepter l’adhan reviendrait à détruire cet héritage, je m’exprime donc ici en tant que conservateur d’une œuvre humaine (l’Europe) et non en tant que pourfendeur de l’Islam. Je dirais la même chose si les bouddhistes voulaient édifier une statue géante en Alsace à l’effigie du Bouddha, je les inviterais dans ce cas à réinvestir la vallée du Gange et les riches vallées du Sri-Lanka.

Une religion invitée, c’est tout
D’ailleurs, il n’y a aucune contradiction entre respecter et aimer les musulmans d’Europe et restreindre fortement l’expression publique du culte musulman.  L’Islam en France et dans l’UE est une religion invitée et non enracinée. Elle occupe donc « la chambre des amis » et non le cœur de la maisonnée. Si nous voulons vraiment banaliser la présence musulmane en Europe et permettre à ceux qui veulent (et peuvent) s’assimiler de le faire alors il faudrait éteindre toutes les sources de friction et de méfiance dont les prières de rue, les adhan et autres provocations gratuites.

À titre personnel, l’appel à la prière me fait pleurer d’émotion quand je l’écoute au Maroc, au fond de mon jardin. Il soulève en moi la conviction que l’Islam est puissant et que Dieu a toujours le dernier mot. Par contre, à Paris, Malaga ou Milan, entendre l’appel à la prière musulmane me ferait pleurer des larmes de rage et de tristesse !  Défigurer l’Europe est un crime, une inanité commise par une génération d’irresponsables et d’inconscients. Que Dieu leur pardonne parce que moi je ne m’en sens pas capable.

Maladie opportuniste
Nous avons tous le droit au dépaysement. Vous et moi. L’arabe musulman que je suis a le droit de se sentir « à l’étranger » quand il se balade sur les bords de la Marne ou du Tage. Vous, chers amis européens, êtes en droit de ressentir le frisson de l’exotisme en admirant la grande mosquée d’Abou Dhabi ou en vous promenant dans les jardins de la Menara. Ne vous laissez pas ôter ce droit de l’homme !

L’Europe cède devant des islamistes qui n’ont ni la grandeur ni la fougue des grands conquérants de l’Islam, ce sont des petits joueurs qui enfument des pouvoirs aux abois. Ce sont des maladies opportunistes qui se greffent sur un corps dévasté par quarante ans de progressisme.

Peut-être que le réveil de l’Europe viendra de « métèques » qui se révolteront contre l’incurie de ceux qui sont censés être les héritiers légitimes de la plus sublime des civilisations, celle de Sénèque, Maquiavel et Saint-Exupéry.

mercredi 15 avril 2020

Tirer les leçons







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C’est à 20 heures, ce mercredi, que le gros bourdon ("Emmanuel") de la Tour sud de Notre-Dame de Paris tintera, rompant le silence de la cathédrale éventrée. Le 15 avril 2019, l’effroyable incendie de la charpente terrassait, pour une cause toujours inconnue, ce lieu vivant et central de la chrétienté. Or, un an plus tard, c’est la France - que Louis XIII avait mise sous la protection de la Vierge Marie - qui se trouve à son tour plongée dans ce même silence, paralysée par la peur d’un virus qui fauche des vies à son gré. Difficile de ne pas associer ces deux calamités, ne serait-ce que symboliquement. Les croyants peuvent y voir un message courroucé, adressé à la "fille aînée de l’Eglise". Il est vrai qu’elle a, depuis longtemps, oublié son baptême en préférant se convertir au matérialisme consumériste et à son relativisme. La sidération collective face à l’incendie de la cathédrale a aussi fait prendre conscience, à bien des athées, de leur attachement intime aux racines chrétiennes de leur nation. Ces deux événements implacables et traumatiques invitent, plus généralement, à s’interroger sur notre indifférence collective portée à l’ancien monde. Au-delà des raisons du départ de feu, inexpliquées, Notre-Dame a brûlé de n’avoir pas été suffisamment surveillée et entretenue. Pareillement, le Covid-19 a pu aisément semer la mort dans une "société ouverte" aux quatre vents; autant dire abandonnée. L’endormissement des consciences, le manque de vigilance, le j’menfoutisme généralisé sont, pour les deux désastres, des dénominateurs communs.

En tout cas, il faut prendre ces signes pour ce qu’ils sont : des alertes lancées à la face d’une modernité qui fait la maligne et aligne les sermons tandis qu’elle s’ouvre au chaos. Rationnellement, les flammes et la pandémie ne sont pas une punition divine. Elles peuvent être vues néanmoins comme des réactions naturelles, des revanches, face aux saccageurs de la nature, des peuples, des nations, des frontières, des mémoires, des cultures. Un conservateur - j’en suis - est sans doute moins dépaysé qu’un progressiste dans l’interprétation de ces effondrements. D’ailleurs, ne plus entendre les progressistes par les temps qui courent semble traduire un embarras. C’est bien, en effet, leurs cultes de la table rase, de l’homme nouveau et de l’intégrisme laïque qui ont détourné des attentions sur la protection d’un patrimoine religieux, millénaire et fragile. C’est bien leur mondialisme, leur nomadisme et leur mépris des protections nationales qui ont favorisé la propagation, en quelques semaines, du coranovirus. Il faudra bien tirer les leçons de ce qui nous arrive, après être sortis du confinement imposé jusqu’au 11 mai. Lundi soir, Emmanuel Macron a déclaré : "Sachons, dans ce moment, sortir des sentiers battus, des idéologies, nous réinventer – et moi le premier". Mais il ne s’agit pas de "réinventer" la société, pas plus qu’il ne s’agit de "réinventer" Notre-Dame en la promettant "encore plus belle". Ce verbe creux – réinventer - fait partie du vocabulaire prisé par la pensée magique. De son chapeau, ne sortent que des pleurs et des grincements de dents.

vendredi 10 avril 2020

Le devoir de protéger son peuple




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Venant de la banque, du libéralisme et de la haute fonction publique, personne n’a obligé Emmanuel Macron, huitième président de la V° République, à se réclamer du général de Gaulle, qui n’aimait ni la banque, ni le libéralisme, ni la haute fonction publique -qui le lui ont d’ailleurs bien rendu…

De la même manière, annoncer une présidence jupitérienne, avec une parole rare, ne relevait d’aucune autre obligation chez lui que de pure et simple communication électoraliste. Dans l’image officielle qu’il se fait et veut donner de lui, il choisit de poser négligemment son fessier sur le bord d’un bureau et de placer bien en vue trois volumes de la prestigieuse collection des éditions Gallimard: la Pléiade. On sait depuis que, dans ces trois volumes savamment choisis et mis en scène par son service communication, on trouve les Mémoires du général de Gaulle.

Pour l’exercice de cette photo officielle à laquelle il s’est plié sans plaisir, et à laquelle il a consenti par nécessité, le général de Gaulle est debout, comme un phare au beau milieu de la tempête. Il porte les insignes du chef de l’Etat: grand-croix de la Légion d’honneur et grand maître de l’Ordre de la libération. La photographie est prise dans la bibliothèque de l’Elysée: il pose la main sur deux livres qui ne sont rien d’autre que la constitution de 1958 et l’Histoire de la Légion d’honneur. Aucune concession narcissique dans ces choix: par sa fonction, de Gaulle garantit l’être, la fonction et la durée de la France en même temps que la narration de qui l’a faite grande, quand et comment.

Emmanuel Macron est quant à lui en costume de ville, mais il n’est pas capable d’être debout, son âge ne le lui permet probablement pas, il pose ses fesses sur le meuble dont il tient le rebord à pleine main sur le principe de la crispation. Il a également choisi, en même temps que les Mémoires du général de Gaulle, Le Rouge et le Noir de Stendhal et Les Nourritures terrestres de Gide. Rappelons que le volume de Pléiade du Gide en question contient également Le Traité du Narcisse, L’Immoraliste, Le Retour de l’enfant prodigue et Les Faux-Monnayeurs -ce sont autant de programmes existentiels au choix, mais dont tous sont égotistes et aucun n’est romain… On trouve également sur ce bureau Louis XV deux téléphones portables l’un sur l’autre; l’homme porte également deux bagues, une à chaque main -c’est l’homme du en même temps, autrement dit de la duplicité. Personne n’ignore qu’il aime les signes comme le franc-maçon d’une loge spéculative d’Amiens certain qu’avec ces bibelots il fasse montre de tant d’intelligence concentrée dans sa petite personne!

On peut comprendre que Macron revendique le narcissisme, l’égotisme, le talent d’un jeune garçon beyliste qui séduit la mère de famille dans la maison qui l’appointe; mais pourquoi le général de Gaulle dans ce fatras d’adolescent pas terminé? Car il n’y a qu’un volume de Gaulle dans la collection prestigieuse de Gallimard. Le président ne peut donc jouer de faux semblant, prétendre qu’il renvoie plutôt au Fil de l’épée ou à Vers l’armée de métier, qui ne figurent pas dans ce volume unique: ce sont ses Mémoires, donc ce que le général fit, fut et dit.

En fait, Stendhal et Gide, c’est déjà ce qu’il a eu le temps d’être dans sa courte vie: Julien Sorel couchant avec Madame de Rênal, dont le mari l’employait ; et Nathanaël à qui le poète enseigne la ferveur, à savoir l’amour charnel… Quant au général de Gaulle, c’est ce qu’il aurait bien aimé être -mais qu’il ne sera jamais, l’heure est en effet passée depuis bien longtemps pour ce vieux jeune homme qui disposait pourtant de pas mal des cartes nécessaires. Encore eût-il fallu pour cela qu’il sache que le monde existe en dehors de sa petite personne et que l’on nomme Histoire tout ce qui est après en avoir soustrait sa petite personne.

Quelle arrogance il faut pour que, n’ayant rien réalisé d’autre dans sa vie que de parvenir au pouvoir d’un Etat dévitalisé, comme Sarkozy ou Hollande, pas plus, cette personne compare son existence à celle d’un homme qui eut une théorie des blindés dans les premières années du XX° siècle (laquelle fit le succès des attaques de Guderian dans les Ardennes), fit la Première Guerre mondiale, y fut plusieurs fois blessé, puis prisonnier, prononça l’appel du 18 juin, mit sur pied la France libre, fit de telle sorte que la France fut respectée par les Alliés, empêcha les Etats-Unis de coloniser la France après le débarquement du 6 Juin 1944, créa la V° république et la constitution de 1958, rendit possible l’élection du président de la République au suffrage universel direct, décolonisa notamment l’Algérie en 1962, mit sur pied un projet militaire nucléaire, refusa la sujétion soviétique aussi bien qu’américaine, mena une politique nationale souverainiste, refusa le projet européiste qui visait la dilution de la nation française dans la perspective d’un Etat universel tout entier dévoué au Capital! Quelle arrogance en effet il faut à Macron pour prétendre jouer dans la même catégorie que le général!

Car cet homme n’a pour guerre que celle qu’il décide et déclare seul contre un virus! Cet individu joue à la guerre mais la guerre se joue de lui. Mépriser un chef d’Etat major, puis faire tout pour l’évincer, rassembler la fine fleur de l’armée française pour lui dire: "je suis votre chef", faire fuiter par un journaliste un propos tenu par un général de manière privée afin d’en faire un casus belli médiatique, remonter l’avenue des Champs-Elysées dans un engin militaire et la redescendre dans un véhicule civil, voilà qui montre une immaturité sidérante quand on dispose du feu nucléaire et qu’on est constitutionnellement le chef des Armées.

Emmanuel Macron, en tant que chef de l’Etat, porte donc plus que lui puisqu’il est investi, même si chacun a compris les mécanismes faussés de son élection, par l’onction du suffrage universel.

On a vu récemment qu’il a perdu les élections européennes mais qu’il a estimé que c’était à si peu, selon lui, que cet échec était un franc succès face au Rassemblement national qui, lui, les a gagnées. Or, un chef de l’Etat qui perd des élections, prétend les avoir gagnées, reste au pouvoir, ne modifie en rien la politique française (ni remaniement, ni dissolution, ni nouveau gouvernement) s’avère tout simplement putschiste! En 1969, quand de Gaulle perd le référendum que l’on sait, il s’en va, lui: car le général est démocrate et républicain.

Si Macron se voulait gaullien ou gaulliste, nul besoin d’afficher les Mémoires du général sur son bureau: il lui aurait suffi d’entendre ce que le peuple lui a dit, soit lors d’élections, soit dans les rues.

Or, les interminables semaines de plainte des gilets-jaunes ont été tenues par lui pour nulles et non avenues; même chose avec les revendications des personnels hospitaliers dont il se moque depuis plus d’un an; même remarque avec les retraités qui demandaient que l’argent ne fasse pas la loi partout dans leurs vies. Il n’y eut que mépris de la part de celui qui croit comme un enfant que le chef c’est celui qui méprise! Or, le chef c’est celui qui refuse de mépriser quand il en a le pouvoir.


C’est aussi celui qui sait que noblesse oblige, que le pouvoir ne donne pas des droits (celui de parader et de verbigérer sans cesse comme un enfant roi devant la famille réunie le dimanche élargie à la France entière…) mais qu’il confère des devoirs. Et parmi ces devoirs, celui de protéger son peuple.

Or, depuis le début de la pandémie, mais pas seulement, Emmanuel Macron expose son peuple: dès les premiers jours il a mésestimé et sous-estimé la gravité de la crise; il va chercher des Français expatriés sur les lieux même du foyer infectieux chinois; il répartit les expatriés dans des villages de province; il distribue les permissions aux militaires ayant effectué ce rapatriement sanitaire, libérant ainsi le premier feu du premier foyer; il laisse atterrir quantités d’avions chinois sur le sol français sans qu’un véritable contrôle soit effectué aux atterrissages -une vingtaine par jours à l’époque; il laisse les frontières ouvertes -puis les clôt; il annonce que les écoles ne seront pas fermées -puis il les fait fermer; il déclare nuls et non avenus les masques qui ne serviraient à rien -puis il en commande des millions; il affirme que si l’on n’est pas affectés on n’a pas besoin d’en porter un, mais à Mulhouse il sort en l’arborant ostensiblement; il annonce qu’un strict confinement est nécessaire et qu’à défaut, cette décision s’avérerait inefficace, mais il tolère que dans les territoires perdus de la République la règle ne s’impose pas, ce qui désigne le peuple français à ceux qui se réjouissent de pouvoir l’exposer à la maladie et à la mort.

Quel chef peut ainsi, dans un état qu’il a décrété de guerre, se montrer si peu chef et exposer autant son peuple de façon régulière et continue?

Si Agnès Buzyn a bien informé le chef de l’Etat dès décembre de l’étendue des dégâts à venir dans le pays, et qu’il n’en a rien fait, c’est sciemment qu’Emmanuel Macron a laissé se répandre la mort dans le pays dont il a la garde. Qu’il a laissé se répandre et qu’il laisse répandre…

Si vraiment Macron eut voulu être à la hauteur du général de Gaulle, il lui eut fallu lire Le Fil de l’épée. Lire et comprendre, comprendre et agir en regard de ce qu’il aurait lu et compris.

Dans cet ouvrage écrit avec une plume du Grand Siècle, le général s’appuie sur Bergson pour effectuer un portrait du chef. Selon lui, ni l’examen, ni le jugement, ni l’intelligence ne suffisent à caractériser le grand homme, le chef. Il faut, dit de Gaulle lecteur de Bergson, l’intuition, qui combine l’instinct et l’intelligence. Sans intelligence, pas d’enchaînement logique ni de jugement éclairé. Sans l’instinct, pas de perception profonde ni d’impulsion créatrice. L’instinct lie à la nature. Il rend ensuite l’action possible.

Comment peut-on penser une seule seconde qu’Emmanuel Macron disposerait d’intuition, d’instinct et d’intelligence? Chacun a pu le voir depuis deux ans: il n’est que calcul, communication et opportunisme. Quelle liaison cet homme entretiendrait-il avec la nature? Aucune… Il est un produit du théâtre, de la banque, de la finance, de la fonction publique.

Quelle liaison ce même homme entretiendrait-il avec la culture? Aucune, sinon la relation que chérissent les bourgeois pour lesquels elle se montre un signe d’appartenance de classe -qui sépare les dissemblables et unit les semblables. La culture détend le soir du travail de la banque pendant la journée. Aux heures ouvrables on enrichit les riches et l’on appauvrit les pauvres; le soir venu, on s’habille pour sortir au théâtre.

Comme cette engeance se trouve loin, bien loin de ce que Bergson et de Gaulle enseignent! Instinct? Intelligence? Intuition? Impulsion créatrice? Saisie de l’élan vital? Inspiration? Connaissance de l’évolution créatrice? Rien de tout cela chez Emmanuel Macron qui est taillé pour le costume du Chef comme un collégien à qui l’on a destiné le vêtement pour la représentation de fin d'année. Il est bon pour les Jésuites de La Providence à Amiens, mais pas au-delà.

Or il se fait que cet homme se trouve à la tête d’un pays, la France, et qu’il le conduit comme un adolescent perdu. Hier il disait oui, aujourd’hui, il dit non, demain il dira peut-être, après-demain il dira sans vergogne: "je n’ai jamais cessé de vous le dire"... Quelle pitié que ce bateau à la dérive!

Dans Le Fil de l’épée, de Gaulle parle du chef comme d’un artiste. Or, les circonstances nous le montrent: notre chef est un peintre du dimanche...

Michel Onfray

mercredi 8 avril 2020

Des cloches et de l'adhan



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Alors que des mosquées profitent de la crise sanitaire pour faire sournoisement retentir l’adhan, l’appel à la prière du muezzin, il est important de rappeler en quoi cet appel est problématique, et pourquoi il ne peut pas être mis sur le même plan que les cloches des églises.
Depuis quelques jours, de plus en plus de mosquées en France prennent prétexte de la pandémie de Covid-19 pour faire retentir l’adhan, l’appel à la prière du muezzin. Et non, contrairement à ce que d’autres ont prétendu, ce n’est pas une fake news. Et non, malgré le discours officiel, ce n’est pas un « geste de solidarité et de soutien ». Oui, c’est une démonstration de force, une manière de prendre possession d’un territoire, et plus encore d’un espace symbolique. Oui, c’est une provocation.

L’affaire semble avoir commencé à Lyon. Pour le 25 mars, fête de l’Annonciation, l’Église catholique a appelé à faire sonner les cloches des églises de France à 20h pour participer aux manifestations de soutien et de gratitude envers les soignants. La Grande Mosquée de Lyon a alors décidé de lancer du haut de son minaret l’appel à la prière du soir, son recteur Kamel Kabtane déclarant sur Twitter : « Ce soir à 19h00, la Grande Mosquée de Lyon s’illuminera et l’appel à la prière du Maghreb sera dite du haut de son minaret pour soutenir ces hommes et ces femmes des services publics et des hôpitaux, qui depuis le début en dépit de la gravité luttent avec courage et abnégation. » Comme je l’avais écrit sur le même réseau un peu après : « Je vous crois sincère, mais je suis un de ces agents du service public et je suis aussi ce que votre livre saint nomme un « associateur » et appelle à tuer. Vous voudrez bien ne pas prétendre que faire la promotion d’une idéologie qui veut ma mort a pour but de me soutenir. » Depuis, les cas similaires se multiplient, comme dimanche à Bischwiller, situation que l’Alsacien que je suis connaît bien.

Marine Le Pen interpelle Christophe Castaner
Certains, par exemple et sans surprise Libération, se sont fait une joie de pointer une erreur de détail dans la lettre ouverte que Marine Le Pen a envoyée sur ce sujet à Christophe Castaner pour laisser entendre que rien ne se passerait, et que l’objet de cette lettre ne serait qu’un « appel à la prière islamique fictif ». Le président du CFCM, lui, s’est empressé de dénoncer « une campagne politico-politicienne aussi absurde qu’incompréhensible contre les musulmans de France ». Rappelons donc que tous les musulmans de France n’approuvent pas ces appels à la prière ostentatoires, et rappelons aussi que le CFCM n’a toujours pas jugé bon de relever de ses fonctions son délégué général Abdallah Zekri, qui considère que Mila « l’a bien cherché ».

Car on est loin ici d’une « absurde polémique politico-politicienne », pour la simple raison que l’on est loin, très loin, d’un authentique geste « de solidarité et de soutien ». Il y a évidemment des musulmans parmi ceux qui luttent contre la pandémie, parmi ceux qui en souffrent, parmi ceux qui en meurent. Mais il y a aussi beaucoup de non-musulmans. Or, l’adhan n’est pas juste une chanson exotique au doux parfum d’Orient. C’est un texte lourd de sens, dans lequel on entend notamment « Allahu akbar », « Allah est le plus grand » et « Lâ ilâha illa Llâh », « j’atteste qu’il n’y a de dieu qu’Allah ».

On peut le déplorer, y voir une récupération honteuse, il n’en demeure pas moins que « Allahu akbar » est devenu le cri de ralliement des jihadistes, comme il était jadis celui des armées conquérantes de l’islam. Samedi dernier, c’est ce cri qui a accompagné l’assassinat de deux de nos concitoyens au nom de l’islam, à Romans-sur-Isère. Le 10 novembre, c’est ce cri qui rythmait la manifestation de la honte « contre l’islamophobie », en réalité marche de soutien à l’emprise et aux ambitions de l’islam théocratique.

Que l’islam commence par se remettre en question
Quand à « Lâ ilâha illa Llâh », symbole de l’insistance islamique sur l’unicité divine, c’est par essence la négation de toute religion en dehors de l’islam. Et faire entendre le plus fort possible « il n’y a pas d’autre dieu qu’Allah » ne saurait en aucun cas être un « geste de solidarité et de soutien » envers les croyants des autres religions, et plus généralement les non-musulmans, y compris les agnostiques et les athées.

Couplées, ces deux phrases « Allah est le plus grand » et « il n’y a pas d’autre dieu qu’Allah » sont, pour reprendre la belle formule d’un ami, l’affirmation d’une primauté tout autant qu’un anathème. Personne j’espère n’oserait prétendre que diffuser par hauts-parleurs « Jésus est le seul vrai dieu, et vive les croisades ! » serait un « geste de solidarité et de soutien » envers nos concitoyens musulmans confrontés à l’épidémie, or ce serait ni plus ni moins que l’équivalent de l’adhan.

Je redis encore l’évidence : l’adhan est l’appel à la prière d’une religion qui certes ne se résume pas à ce qu’elle a de pire, mais dont il faut se souvenir qu’aujourd’hui même, dans 13 pays du monde – ce qui est beaucoup trop pour ne pas être signifiant – elle condamne à mort les apostats, les athées, les polythéistes, les blasphémateurs, et qu’en bien plus d’endroits encore elle menace et persécute les homosexuels. Et l’appel à la prière d’une telle religion n’a rien d’un « geste de solidarité et de soutien » envers les apostats, les athées, les polythéistes, les amoureux de la liberté d’expression et les homosexuels qui, eux aussi, luttent chaque jour contre la pandémie pour le bien de tous, qui en souffrent, qui en meurent.

Occupation sonore de territoires français
Oui, ces adhan qui retentissent – de surcroît et ne l’oublions pas dans une langue étrangère – sont des démonstrations de force, des provocations, des tentatives d’occuper un territoire : occupation sonore, physique, et plus encore symbolique, ce qui est d’une importance cruciale et trop souvent négligée. N’en déplaise aux lâches qui préféreraient ne rien voir, alors que ce n’est qu’une étape, et que laisser faire aujourd’hui revient à encourager encore plus de revendications, encore plus d’ostentation, encore plus de prosélytisme demain. N’en déplaise aux irresponsables, aux hypocrites, et aux complices plus ou moins lucides de l’islam théocratique.

Un dernier point. Non, l’adhan n’est pas la même chose qu’une sonnerie de cloches, et nous devons refuser fermement toute tentative de les mettre sur le même plan.

D’abord parce que les cloches font désormais partie d’une tradition qui dépasse largement leur signification chrétienne initiale, appartenant à un paysage sonore et à un patrimoine culturel commun. Dans la France sécularisée et laïque, elles sonnent par exemple le tocsin en cas d’incendie, ce qui n’a rien de religieux. En revanche, l’adhan n’a pas d’autre signification que religieuse, et ne saurait donc être donné à entendre sans que cette signification soit présente. Et à l’heure où l’on s’écharpe sur la place des crèches de Noël dans un pays où cette fête appartient pourtant elle aussi à un patrimoine sécularisé, laisser se banaliser la diffusion dans l’espace public d’un message explicitement islamique serait catastrophique.

Il ne faut pas relativiser
Ensuite parce que les cloches ne sont pas devenues le cri de guerre d’un totalitarisme sanglant, et parce qu’elles ne sont pas non plus la négation explicite de toute croyance en dehors de celle de ceux qui les font retentir. Une fois de plus, vouloir mettre toutes les religions, et tous les courants des religions, sur le même plan serait une erreur fondamentale. C’est un piège que nous tendent tous les fanatiques, désireux de bénéficier puis d’abuser de la tolérance à laquelle ont droit les croyants qui savent placer l’éthique et la raison au-dessus des dogmes. La France et la République ont le droit et même le devoir de traiter différemment leurs alliés et leurs ennemis, de traiter différemment les religions qui respectent leurs principes fondamentaux, et celles qui les menacent. La laïcité ne doit pas être neutre, elle doit être impartiale.

Oui, le christianisme fut jadis une idéologie totalitaire, Hypatie d’Alexandrie et Giordano Bruno l’ont payé de leurs vies. Mais il a évolué. La tentation théocratique subsiste par endroits, mais elle n’est qu’à peine résiduelle (du moins en Europe). Le christianisme a fini par se plier – de force au début, plus volontiers ensuite – au respect de la liberté de pensée, de la liberté de conscience, de la liberté d’expression. Et ça, ça change tout

samedi 4 avril 2020

L’idéologie libre-échangiste





Par Michel Onfray

LE PROFESSEUR RAOULT CONCENTRE LA HAINE DE CEUX QUI ENTREVOIENT DANS LE CORONAVIRUS UNE FORMIDABLE OCCASION DE FAIRE DE L’ARGENT
Comment se passe votre confinement?

Bien car le travail de philosophe est avant tout une activité de sédentaire qui suppose la solitude et l’isolement. Je lis, j’écris, je travaille. Je tiens un journal de cette pandémie car elle révèle, au sens photographique du terme, l’état de notre civilisation: un chef de l’Etat incompétent, une porte-parole du gouvernement qui avoue mentir pour protéger le chef de l’Etat et qui ne se fait pas faute de beaucoup le protéger, un gouvernement en capilotade, une ministre de la santé démissionnaire qui a menti sur la gravité de l’épidémie elle aussi avant d’assurer qu’elle avait dit la vérité au Président et au Premier ministre, des conflits d’intérêt entre madame Buzyn et son mari, inféodés aux laboratoires, donc à l’argent, et le professeur Didier Raoult, un français leader mondial en matière d’infectiologie,  des annonces contradictoires qui montrent qu’Emmanuel Macron n’est pas un chef, qu’il ne sait pas trancher, décider, prévoir, et qu’il n’est en fait que l’homme de paille de l’Etat maastrichtien. Chacun a vu l’Europe de Maastricht s’effondrer et avec elle le libéralisme toucher le fond: on redécouvre les vertus des frontières, de l’interventionnisme de l’Etat, de la nécessité du service public, des nationalisations. C’est la vengeance de Colbert!

Le confinement oblige d’une certaine manière les individus à se retrouver avec eux-mêmes. Cela peut-il avoir des vertus?

Pour des gens vertueux, oui, mais pas pour des gens vicieux. Le confinement c’est très exactement la cage dans laquelle sont des animaux qui tournent en rond alors qu’il leur faut de l’espace… Cette situation oblige à un face-à-face avec soi-même. Il contraint également à un face-à-face avec son conjoint et ses enfants, voire avec les enfants issus de familles recomposées. En temps normal, on peut prendre son mal en patience: il faut tenir le coup pendant un repas, un week-end, un temps d’après le travail effectué à l’extérieur, des respirations sont alors possibles –or, il s’avère que c’est rarement suffisant pour éviter la discorde. Mais le confinement interdit les pauses, les respirations: c’est vingt quatre heures sur vingt quatre, semaines après semaines, pour au moins un mois. Les riches ont de grands appartements lumineux dans les beaux quartiers, mais ils peuvent les quitter pour des maisons de campagne en Normandie, au Pays Basque, à l’île de Ré… Le confinement obéit à la loi de la lutte des classes: il est une épreuve bien plus cruelle pour les gens modestes que pour les riches.

Comment analysez-vous la pandémie de coronavirus? Celle-ci va-t-elle précipiter l’effondrement de la civilisation occidentale?

Je m’intéresse aux destins des civilisations car, la notre s’effondrant, c’est toujours intéressant de comparer avec la chute des grandes civilisations –Assur, Sumer, Babylone, Stonehenge, Louxor, Athènes, Rome… Si l’on fait l’histoire de l’histoire, autrement dit l’épistémologie de l’histoire, on voit bien que les interprétations des chutes de civilisation sont souvent des projections personnelles. Récemment, on a activé des lectures écologiques (on a invoqué des périodes de réchauffement ou de refroidissement, des déforestations, des erreurs agronomiques) mais aussi aux famines et aux épidémies. On a dit qu’à la fin du II° siècle de notre ère, la peste antonine a joué un rôle dans l’effondrement de Rome. Il ne saurait y avoir une seule cause à l’effondrement d’une civilisation, mais il est vrai que cette épidémie de coronavirus va générer un effondrement de l’économie dont je vois mal comment l’Occident pourra y répondre!

Fin janvier 2020, vous évoquiez déjà la situation grave minimisé par la France. Comment expliquez-vous le retard français face à cette crise sanitaire? Pourquoi avoir sous-estimé ce risque? Alors que de nombreux scientifiques nous avaient mis en garde, dont le Professeur Raoult des années auparavant…

J’ai en effet dit sur un plateau de télévision le 28 janvier que le simple bon sens permettait de s’inscrire en faux contre les discours patelins d’un certain nombre de médecins médiatiques (avec en navire amiral Michel Cymes…) qui minimisaient les choses et parlaient grippette. Pas besoin d’avoir des informations confidentielles, d’être dans les petits papiers des services secrets, d’accéder à des documents secret défense pour conclure une chose simple: la Chine, qui est un dictature, n’a que faire de la mort de dizaine ou de centaine de milliers de ses habitants, c’est quantité négligeable pour elle, d’autant plus que le reste du monde n’en saurait rien. Dès lors, si le gouvernement décide un confinement drastique d’une ville de plus de dix millions d’habitants, c’est qu’il y a non pas péril en sa demeure, mais péril sur son terrain de jeu économique: la planète entière! Il suffisait juste de faire fonctionner une intelligence normale sur ce simple fait pour conclure ce qui s’imposait: ce n’était pas une gripette…

La crise du coronavirus a révélé les failles d’un système de santé que l’on croyait parmi les meilleurs du monde ainsi que notre extrême dépendance envers la Chine. Comment en est-on arrivé là?

En France, les personnels de santé étaient en grève bien avant l’arrivée de ce coronavirus. Ils attiraient l’attention du pouvoir sur cette réalité que le système de santé français n’est plus le meilleur du monde –et ce depuis longtemps… Depuis que le marché fait la loi sur ce terrain-là, la santé est un business. C’est Mitterrand qui a ouvert le bal en 1983 et tous les chefs d’Etat depuis, sans aucune exception, ont détruit le système de santé. Ceux, dont je suis, qui combattent le libéralisme pour lequel le marché fait la loi, l’ont dit: le marché ne peut faire la loi à l’hôpital, à l’école, à l’armée, dans la police, la justice, la culture… Grandeur nature, nous voyons ces temps-ci ce que signifie le marché qui fait la loi en matière de soins. Il n’est plus question de santé publique, d’intérêt général et de bien de tous. Le sous-équipement fait qu’actuellement, on trie les malades et l’on envoie les vieux à la mort sous prétexte qu’on manque de matériel pour les sauver. De même, on n’est pas capable de donner aux soignants des masques et des gants alors que Macron a surjoué la carte martiale. Nous serions en guerre mais il n’y a pas d’argent pour fournir en masques les personnels soignants! C’est une honte. Quand il a fallu faire la guerre en Irak pour destituer Saddam Hussein, en Libye pour chasser Khdhafi, ou quand Macron a décidé d’un bombardement cosmétique de la Syrie pour montrer son allégeance aux Etats-Uni : de combien d’hôpitaux nous sommes nous privés en leur préférant des bombes Quand à la dépendance à la Chine, c’est simple: ce pays est un serpent à deux têtes, celle du capitalisme libéral pour la production, celle de la dictature marxiste-léniniste pour la société.  Le libéralisme maastricthien a invité à la délocalisation sous prétexte de  rentabilité. La Chine à des milliards de travailleurs sous-payés, exploités, terrorisés, mis en coupe réglée. Aucun ouvrier européen ne peut être compétitif avec son homologue chinois. Le gouvernement chinois a ainsi concentré des monopoles –une autre façon de conduire la révolution. Je vous rappelle qu’ils ont le monopole des métaux rares. Or, parce qu’ils sont des supraconducteurs avec lesquels on gagne des nanosecondes, l’armement américain est entre les mains des Chinois… Voilà pourquoi Trump fait le malin avec la Corée du Nord mais pas avec la Chine!

Pourquoi l’Europe est-elle devenue l’épicentre de la crise sanitaire, tandis que des pays théoriquement moins développés, comme la Corée du Sud, la surmontent avec de très faibles pertes humaines et sans confinement généralisé?

C’est l’idéologie libre-échangiste qui montre ainsi ses limites. Les européistes ont déclaré la haine des frontières et des Etats-Nations, sous prétexte qu’il n’y aurait de vérité que dans le grand marché planétaire. De sorte qu’en France, fin janvier, alors que, pour qui voulait savoir la dangerosité on pouvait la savoir, Macron affrète des avions pour rapatrier des Français exilés en Chine, il organise des quarantaines dans des villages de France sans en avertir les maires au préalable, il laisse atterrir sans contrôle jusqu’à une vingtaine d’avions chinois par jour à Paris en laissant ses passagers nullement contrôlés s’égayer dans tout le pays afin d’y ensemencer potentiellement le virus. Les communicants ont fabriqué cette phrase: "le virus n’a pas de passeports", comme si le virus était dissociable de celui qui le porte et qui, lui, possède bien un passeport… L’impéritie libérale fait que nous avons des bombes atomiques mais pas de masques ni de tests fiables qui étaient les deux piliers d’une autre politique: protéger, tester et confiner ceux qui se seraient avérés positifs. Avec Macron ce fut rien, puis tout, ce qui témoigne en faveur d’un désarroi qui pose problème quand il s’agit du chef d’un Etat si centralisé…

Que révèlent les polémiques autour de la chloroquine?

D’une part: la vieille opposition entre Paris et le reste de la France, la tension permanente entre la capitale, qui est étymologiquement la tête, et les provinces dont on peut faire l’économie. Je n’ai pas retenu le nom d’un médecin verbeux et décoré, juste le souvenir de sa tête globuleuse,  qui, sur un plateau de télévision, voulant critiquer le professeur Raoult, disait : "ce monsieur qui travaille loin de Paris". Tout était dit. D’autre part: un autre trait français qui est la haine du succès, le mépris des talents, la rancune contre le génie. Le professeur Raoult est une sommité mondiale, et la chose est dite depuis bien des années, pas seulement depuis un mois. Il propose une solution et ceux qui n’en ont pas et qui, avec leur impéritie politique ont exposé les Français à la catastrophe, pincent du bec comme une duchesse chez Proust pour estimer qu’il n’y pas d’essai en double aveugle, etc. C’est comme si des bégueules sur le Titanic avaient interdit l’usage des canots de sauvetage parce que leur peinture contenait du plomb… Le professeur Raoult a un look de Viking tout juste descendu de son drakkar. Il a conscience de sa valeur, et alors? Tant de gens qui en manquent prétendent tellement en avoir: ce sont eux qui bavent, crachent et salissent. Jusqu’à Daniel Cohn-Bendit passé du gauchisme au macronisme et de la pédophilie au statut de Savonarole de l’idéologie européiste qui, dans le style grossier et avachi qui est sa marque de fabrique, défend ses amis parisiens, les laboratoires, l’argent de l’industrie pharmaceutique. Le professeur Raoult propose de guérir avec un médicament a dix euros: il priverait les laboratoires d’une manne planétaire incroyable. On comprend qu’il puisse déplaire et concentrer la haine de ceux qui entrevoient une formidable occasion de faire de l’argent, l’horizon indépassable de Cohn-Bendit.

Certains observateurs vont jusqu’à vanter le "modèle chinois". La Chine peut-elle sortir gagnante de la crise?

On ne sait rien d’autre de la Chine que ce qu’elle veut bien nous dire d’elle. Et vous vous doutez bien qu’elle ne donnera aucune information susceptible de ternir son honneur et qu’en revanche, elle donnera toute autre information, fut-ce au prix d’un contre-vérité, qui contribuera à augmenter sa visibilité positive. On commence à découvrir qu’elle a menti sur les dates du commencement de cette pandémie et sur le nombre de morts. Ce que l’on peut déjà supposer c’est que, lorsqu’il faudra relancer les économies des pays ravagés, il faudra produire et, délocalisations obligent depuis des années, les Chinois produiront vite pour satisfaire la demande mondiale dans les meilleurs délais . Dès lors, oui, elle tirera son épingle économique du jeu.

Face aux crises, nous ne sommes pas tous égaux. Quels sont les facteurs qui peuvent, ou pas, aider à les affronter?

Le confinement, déjà, est un grand révélateur de lutte des classe : il y a ceux qui ont des appartements ou des maisons vastes dans les hyper centres des villes et ce sont souvent les mêmes qui disposent des résidences secondaires dans les plus beaux endroits de la province avec vues sublimes, espace, calme et silence, solitude. Et puis il y a les pauvres qui louent dans des quartiers modestes, des pièces aux petites surfaces, sans possibilité de se replier dans de belles propriétés de campagne. Le pouvoir d’achat se retrouve également en jeu quand il faut acheter de quoi faire trois repas par jour pour sa famille: certains peuvent accéder aux bons produits frais, mais coûteux, dans quelques épiceries fines, pendant que d’autres se gavent de nouilles, de riz et de conserves. Enfin, car tout cela se superpose, ceux qui disposent d’une vie intérieure sont privilégiés par rapport à ceux qui n’en ont pas. Quiconque aime lire, écouter de la musique, regarder des films sera plus apte au confinement que les autres. Une sociologie à la Bourdieu montrerait que les propriétaires de beaux appartements dans les hyper centres se nourrissent avec des produits frais et festifs, qu’ils peuvent se replier dans des maisons de campagne où ils relisent, bien sûr, La Recherche du temps perdu, la lecture préférée des bourgeois qui se prennent pour des aristocrates, où il regardent pour la dixième fois l’intégrale des films de Godard, etc.

Pensez-vous voir après cette crise une montée des nationalismes, une poussée des régimes autoritaires, ou plutôt une mise en place d’une gouvernance mondiale plus efficace, comme cela avait été le cas après la Seconde Guerre mondiale?

Depuis des années, les tenants de Maastricht ont en effet fabriqué cette Europe comme un rouage dans la machine plus vaste d’un gouvernement planétaire qui n’est rien d’autre que l’Etat total –l’Etat universel pour utiliser l’expression d’Ernst Jünger. Suppression des peuples, abolition des élections, disparition des frontières, gouvernement de prétendus technocrates supposés compétents dans la gestion et prétendument apolitiques: en fait les patrons des GAFA et leurs alliés. L’écologisme est le cheval de Troie de cette idéologie: quoi de mieux en effet que le paradigme de la planète, qui ignore les frontières, pour imposer le modèle de l’Etat total? La virologie entrera dans la course et, pour faire passer la pilule d’un gouvernement du capital par les élites on nous parlera salut de la planète et protection sanitaire des populations mondiales. Mais ce projet rencontrera en face de lui tous ceux qui, peut-être, auront enfin compris que l’Etat maastrichtien, qui vise à l’Empire, est une dictature d’un genre nouveau et qu’il ne faut pas lui laisser plus de pouvoir qu’il n’en a déjà. Le tragique que je suis (non pas pessimiste mais tragique) a tendance à plutôt croire au désordre à venir… En Italie déjà, on pille des magasins de nourriture.

Quelles seront à votre avis les conséquences politiques, sociales et sociétales du coronavirus? Quelles traces dans nos vies d’après? Quel scénario pour le redémarrage?

Ce que je viens de vous dire. Mais précisons: l’Europe a failli, et dans les grandes largeurs. Chacun des pays de feu l’Europe a géré son problème national dans son coin. La République tchèque intercepte des masques envoyés en Italie par la Chine. L’Italie est laissée seule à sa détresse. L’Espagne gère dans son coin. Idem pour la France… Ce qu’on nous présentait comme un monstre économique qui combattait dans la même catégorie que… la Chine ou les Etats-Unis apparaît en pleine lumière pour ce quelle est: un tigre de papier –en fait: une vache en carton… L’Europe de Maastricht est morte. Le souverainisme pourrait avoir de beaux jours devant lui.

Quel sera selon vous le monde d’après le coronavirus? Pensez-vous voyager à nouveau aussi librement qu’avant?

Nous n’avons pas les moyens de faire les malins devant ce que les virus imposent au vivant: c’est dans l’ordre des choses. On ne découvre ce qui advient qu’après coup, vérité de La Palice. Un virus plus létal pourrait ravager la planète et la vider d’une grande partie des humains. La nature y retrouverait sa pleine forme –il suffit de regarder combien la pollution a disparu depuis deux mois et comment la nature reprend du poil de la bête à toute allure…

Un conseil de lecture pendant ce confinement pour vos fans au Liban et au Moyen-Orient?

Un traité de la nature humaine qui est une encyclopédie en la matière: les Fables de La Fontaine.

vendredi 3 avril 2020

Le monde d'après




Par Ivan Rioufol

Les "premiers de cordée" ont filé à l’anglaise. Ils ont laissé la place à des héros anonymes, mobilisés pour éviter que le Covid-19 ne mette le pays à genoux. Hier encore, beaucoup de "ceux qui ne sont rien" (Emmanuel Macron) défilaient sous des gilets jaunes. Ils recevaient les insultes - "racistes", "fascistes", "beaufs", etc. – crachées par des gens des villes et de hauts diplômés. Mais dès que le chef de l‘Etat annonça le confinement du pays pour le mardi 17 mars à midi, beaucoup de ceux qui étaient donné en exemple par le pouvoir quittèrent la capitale et les métropoles pour se réfugier chez les "bouseux". Du jour au lendemain le Grand Paris vit s’envoler, tels des moineaux, 1,2 million d’habitants. Ils ne sont pas blâmables d’avoir voulu protéger leur santé et celles de leurs enfants. Mais puissent-ils au moins, à leur retour d’exode, avoir un regard bienveillant sur ceux qui ont tenu bon, parfois au prix de leur vie.

La France aura à remercier et honorer ces travailleurs modestes qui ont mis de côté leurs peurs pour se dévouer à la collectivité, sans user de leur droit de retrait. Les médecins et hospitaliers qui ont déjà trouvé la mort forcent l’admiration. Lundi, 1600 soignants des hôpitaux parisiens étaient infectés par le virus. Le courage des chauffeurs, des éboueurs, des employés, des ouvriers, des petits fonctionnaires, souvent laissés sans protection physique, relève du même don de soi. Aïcha Issadounène, 52 ans, caissière depuis trente ans au Carrefour de Saint-Denis a été, le 26 mars, la première victime dans la grande distribution. Comme le remarque le philosophe Robert Redeker dans le Figaro Magazine : "Les héros anonymes se battant sur le front du coronavirus replacent, en s’oubliant eux-mêmes, le prochain au cœur de la civilisation". Le prochain, et non pas l’"autre", ce mot sans âme des faux gentils réfugiés dans l’entre soi.

L’altruisme et de désintéressement de ces gens de l’ombre sont des pépites : elles redonnent espoir dans l’humanité, bousculée par un microbe égalitariste et révélateur des faiblesses d’un système.
Dans le monde d’après qu’il s’agit de construire - sauf à ne pas saisir l’opportunité de cette répétition générale - les «élites» mondialistes et européistes vont devoir faire preuve d’humilité. Car c’est leur univers qui s’est montré incapable de protéger les peuples d’un empoisonnement chinois qui s’est répandu en trois mois.

Dans la confusion intellectuelle des jacasseurs, il manque l’intelligence de la France silencieuse. Si elle avait été écoutée, elle aurait dénoncé les sottises de ceux qui ont refusé les frontières, délocalisé les industries, désarmé les nations. Les Oubliés réclament, depuis novembre 2018 et le premier mouvement des «gilets jaunes», de participer au destin français. Devant l’impuissance publique confirmée, leur heure est venue.

Si l’acte I de la nouvelle révolution française a été ouvert le 17 novembre 2018 avec la révolte de la France périphérique contre l’idéologie progressiste (bloc-notes du 15 novembre 2018), l’acte II est à écrire, depuis la quarantaine du 17 mars 2020, sur les ruines de la «mondialisation heureuse», de la «société ouverte» et de l’ultralibéralisme insensible aux détresses sociales.

Ces fadaises ont enchanté deux générations de déconstructeurs sourds aux plaintes des petits. Même leur «vivre ensemble» n’a pas résisté au coronavirus, à en juger par la résistance au confinement qui s’observe dans des cités d’immigration. Les couvre-feux, un temps envisagés par des maires de quartiers en rupture, ont été déconseillés par le ministre de l’Intérieur au nom d’un «discernement» aux airs de reculade. Si ce refus de solidarité d’une contre-société islamisée devait se confirmer, alors devrait se poser la question de la remigration des mercenaires du séparatisme.

Irruption du tragique

Le choix quasi universel de privilégier la santé au détriment de l’économie, c’est-à-dire l’homme plutôt que l’argent, est une donnée fondatrice dans l’esquisse du nouveau monde. Sans doute peut-on l’espérer un peu moins matérialiste, plus sensible à la condition humaine et à ses fragilités. L’irruption de la mort, comptabilisée chaque jour devant des millions de téléspectateurs, a imposé le tragique dans un univers cotonneux, futile, individualiste.

En France comme ailleurs, ce carême sanitaire obligatoire a au moins cette vertu d’éloigner les gens, en tout cas pour un temps, d’un consumérisme téléguidé. Les voici incités à la lenteur, au silence, à l’introspection. Ironie de l’histoire: c’est La République en marche, confrontée au vide de son postnationalisme et de ses agitations déboussolées, qui a dû décréter la mise à l’arrêt du pays claquemuré.

Plus immédiatement et concrètement, la France va avoir à corriger sa politique de la Santé (600 milliards d’euros par an) et répondre à la question lancée au président le 3 novembre 2018 par une Bretonne tatouée, Jacline Mouraud: «Qu’est-ce que vous faites du pognon?» Car les faits sont là: la France ne produit plus rien, ou quasiment, de ce qui pourrait la sortir de son confinement: ni masques, ni tests de dépistage, ni respirateurs, ni lits de réanimation en nombre suffisant. (À lire aussi : Quand l’État stratège a renoncé à renouveler ses stocks de masques.)

Pas même du doliprane. Et elle tergiverse encore sur l’efficacité de la chloroquine proposée par le professeur marseillais Didier Raoult, contesté par des confrères parfois liés à des laboratoires américains concurrents (Abbvie, Gilead, etc.). Il va s’agir non seulement de rapatrier des fabrications délocalisées au fil des ans, mais aussi d’alléger la technocratie sanitaire et de réexaminer les postes de dépenses, pour les réaffecter notamment, et en priorité, à la santé des Français plutôt qu’à toute la misère du monde.

La responsabilité de la Chine

C’est aussi un nouvel ordre mondial qui se dessine, dans lequel la Chine communiste se donne comme modèle. Mais elle oublie qu’elle est à la source de l’épidémie. Liée à la consommation d’animaux sauvages, elle s’est propagée parce que le régime a menti, au départ, sur la gravité du Covid-19. Le virus serait apparu le 17 novembre 2019. La Chine n’a décidé le confinement de Wuhan que le 23 janvier, après avoir arrêté le 3 janvier sept médecins lanceurs d’alerte, dont le docteur Li Wenliang, qui mourra du virus le 11 février. Ces jours-ci, l’ambassade de Chine en France diffuse sur Twitter une propagande qui dénigre les démocraties occidentales et les États-Unis. Le régime chinois ne pourrait-il d’abord s’excuser du désastre dans lequel, par sa faute, il a mis le monde?