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jeudi 19 décembre 2019

Le billet du jour




Bilan des Lumières


François Ier avait Léonard de Vinci. Charles IX avait Ronsard. Louis XIV avait Molière, Racine, Corneille, Bossuet, La Fontaine et La Rochefoucauld. Joseph II avait Mozart.
Macron a Ladj Ly et Vegedream.
C’est ça, le progressisme ; et c’était ça, l’obscurantisme.

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dimanche 15 décembre 2019

Le billet du jour




Quelques anecdotes récentes, dont je certifie, sur mon honneur l’absolue authenticité. Et qui m’ont fait mal. Mes amis ou relations ne m’en voudront pas j’espère, s’ils me lisent, dès lors que le récit est anonymisé.

Discussion sur l’immigration. « Je ne comprends pas, me dit une amie parisienne de la bourgeoisie aisée, que l’on puisse songer à limiter et réguler l’immigration, cette formidable source de prospérité, de richesse culturelle et de diversité ». Mais 10 minutes plus tard, la conversation a dérivé sur tout autre chose: la visite d’une exposition qui doit avoir lieu à la Courneuve (93) et à laquelle certains de nos convives envisagent de se rendre. La même personne: « Moi, jamais, jamais! jamais je ne vais dans ces quartiers pourris et j’interdis même à mes enfants de s’y rendre! » (sic).
Sur la réforme des retraites, quelques jours plus tard, une autre amie,  la cinquantaine (ex-LR), classe moyenne, proche banlieue: « Ah non, non, non, moi, je soutiens à fond Macron: qu’il ne lâche rien! Il faut en finir avec ces P… de syndicats, il est en train d’abattre les régimes spéciaux, il va réussir  ce que la « droite » n’a jamais eu le courage de faire! » Et juste après: « de toute façon, moi je ne suis pas touchée, la réforme est applicable aux classes d’âge née après 1975,  je suis née en 1966, et ne suis pas concernée! Donc, m’en fous! J’y échappe! » (sic).
Soirée cocktail chez un homme d’affaires, par un beau soleil d’automne, sur les hauteurs de Cannes, dans une merveilleuse villa dont la terrasse offre une vue panoramique sur la mer. Le sexagénaire me dit: « Il y a deux personnes à qui je dois tout: ma mère et Macron. Ma mère m’a donné la vie. Macron a sauvé ma fortune ». Moi: « l’ISF (impôt de solidarité sur la fortune) n’a pas été complètement aboli, il a été transformé en IFI (impôt sur la fortune immobilière). Vous devez beaucoup payer au titre de l’IFI!  » (outre sa villa cannoise, ce brave homme vit à Paris dans 400 mètres carrés au-dessus du Champs de Mars et possède une villa à Deauville et un chalet à Courchevel). Réponse, sur un ton mi-indigné, mi ironique: « Mais vous rigolez, ou quoi? Je m’en tape de l’IFI! Mes placements financiers (désormais exonérés), c’est au moins 40 fois mon patrimoine immobilier! »
Dîner parisien, un samedi, discussion politique. L’un des convives, Monsieur insoupçonnable, d’un certain niveau intellectuel, catégorie socio-professionnelle +++, certes bien aviné, parle en pleine crise sociale: « Tout va très bien. C’est le bordel. La Marine arrive. Plus c’est le bordel, plus c’est tant mieux (sic), et plus son heure approche. Elle sera bientôt là. Le Gouvernement, le Parlement, l’Administration, les lois, les juges, le budget, la dette, l’Europe, elle en a rien à foutre. Elle va remettre de l’ordre dans ce pays, elle va broyer les c… de l’Etranger, de l’Enarchie et de la Finance. Tout se combine en ce sens, c’est inéluctable. La providence est en train de s’accomplir! »
Last, but not least. Je n’invente rien, et j’en donne ma parole d’honneur. Fin 2017, un samedi (encore) réunion « d’intellos » de tout bord à laquelle je suis (bizarrement) convié. L’un d’eux, une célébrité qui ne cesse de faire, encore aujourd’hui, la leçon du matin au soir sur tous les plateaux de télévision et les éditoriaux, plutôt à droite pour l’argent, à gauche pour les « valeurs », disons centre-gauche. Nous sommes fin 2017 et cette belle « intelligence » médiatique parle: « Désormais, la « transformation » de la France est en cours et plus rien ne l’arrêtera! » Moi (prenant la parole pour la première fois de la soirée): « Attendez! Ce n’est pas si simple! Il y a des contraintes juridiques, politiques, européennes, budgétaires, financières, il y a les syndicats, la rue… » Immense et violent éclat de rire de mon interlocuteur, et de toute la salle avec lui: « Les syndicats! La rue! Les contraintes! Mais vous n’avez rien compris! C’est fini tout ça! Vous êtes de l’ancien monde! Depuis six mois, il fonce! Il avance! La France s’est remise En Marche et nous sommes dans un nouveau monde! Vous n’avez rien compris! Mon pauvre! »


Alors, la faillite de la classe dirigeante est-elle déconnectée du pays où n’est-elle que le reflet au centuple d’une médiocrité ambiante? Une vraie question à laquelle je n’ai pas de réponse.

Maxime TANDONNET

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samedi 14 décembre 2019

Pays réel/pays légal




J’ai dit un jour, et je le répète, que je défendrais toujours une idée juste de BHL contre une idée fausse d’Alain de Benoist en même temps que j’agirais de même avec une idée juste d’Alain de Benoist contre une idée fausse de BHL. Il fallait juste entendre une chose élémentaire qu’on s’étonne de devoir dire et redire: je préfèrerai toujours une idée juste à une idée fausse, peu importe qu’on la trouve chez tel ou tel et quelle que soit la couleur politique de qui la profère.

A l’époque, le Premier ministre, qui s’appelait alors Manuel Valls, y avait vu la preuve que j’étais passé du côté obscur de la force -autrement dit: à droite! C’est pourquoi je l’avais traité de crétin, un mot qu’on me ressert sans cesse  en le sortant de son contexte de réponse à une attaque. C’est ce même homme qui, candidat à la mairie de Barcelone, a défilé dans la rue avec l’extrême droite contre le chef du gouvernement espagnol. On a les fidélités qu’on peut… Qu’en ont alors pensé ses amis, tels BHL ou Patrick Bruel? Je ne sais.

Cette exigence éthique m’est venue lors de ma lecture de l’œuvre complète d’Albert Camus pour un livre que je préparais sur sa politique libertaire. Sartre avait écrit que la dénonciation du Goulag faite dans L’homme révolté (Gallimard, 1951) avait plu à la droite, ce qui prouvait que son analyse était irrecevable, donc fausse! Camus avait riposté: "Si enfin la vérité me paraissait être de droite, alors j’y serais." Droite et gauche ne sont pas rien, certes, mais elles ne sont pas tout, car seule la vérité est le fin mot de l’affaire. Je n’en démords pas.

Il existe une idée qui oppose le pays réel au pays légal: que faut-il en penser en soi ?

Selon cette proposition, il existerait donc un pays réel fait de banquiers et de paysans,  de puissants et de misérables, de riches et de pauvres, de citadins et de campagnards, de Parisiens et de provinciaux, d’hommes et de femmes, de catholiques et de musulmans, de blancs et de gens de couleur; selon cette même proposition, le pays légal qui se trouverait incarné dans les institutions, à l’Assemblée nationale et au Sénat, dans les médias, dans les lieux de pouvoirs, ne coïnciderait pas avec le pays réel car seuls les banquiers, les puissants, les riches, les citadins, les Parisiens, les catholiques, les blancs semblent représentés. Cette idée est-elle vraie ou fausse? Bourdieu y souscrirait probablement, les décolonialistes aussi, les LGBT de même et, pour ma part, j’y consens.

Or, il se fait que l’on associe traditionnellement cette idée du pays légal opposé au pays réel à Charles Maurras qui, dans son Enquête sur la monarchie (Nouvelle Librairie nationale, 1900) oppose "le pays officiel et légal, qui s’identifie au gouvernement parce qu'il en retire l’aliment de sa vie, ce petit pays constitutionnel (au) pays vrai, le pays qui travaille et qui ne politique pas". Selon Maurras, le "pays légal" repose sur "quatre États confédérés" que sont les juifs, les protestants, les francs-maçons et les métèques! On sait que le nationalisme intégral de Maurras ainsi que son antisémitisme lui ont valu d’être arrêté à la Libération, condamné pour intelligence avec l’ennemi et haute trahison à la réclusion criminelle à perpétuité et à la dégradation nationale.

Depuis lors, à la façon du chien de Pavlov, cette association du pays légal au pays réel vaut excommunication immédiate lors de fulminations médiatiques. Le maurrassisme, dont on ne sait la plupart du temps pas ce qu’il signifie, fonctionne en étiquette infamante. On ne lit pas Maurras, car on croit savoir ce qu’il a déjà dit par le ouï-dire associé à son nom. Or, mon problème n’est pas de défendre Maurras mais, au mieux, d’inviter à le lire afin de savoir quoi en penser par soi-même. Et l’apprécier ou non  selon le seul ordre des raisons et non des rumeurs.

L’écume des jours a donné récemment une illustration de cette façon de faire désormais bien connue. Le 15 novembre 2018, sur France-Inter, haut-lieu de l’inquisition nihiliste, Benjamin Griveaux a dit ceci: «"C’est le pays légal qui rencontre le pays réel, pour reprendre les propos de Marc Bloch il y a bien longtemps." Il s’agissait pour lui d’opposer le monde politique évoluant dans ses sphères au petit peuple vivant loin de tout ce monde-là. A ce coup de sifflet, l’estomac du chien médiatique envoie ses acides digestifs! D’abord Griveaux accablait le pauvre Marc Bloch qui, historien résistant torturé et exécuté par la Gestapo, n’a jamais repris à son compte cette pensée, l’erreur méritait en effet d’être soulignée pour la mémoire de ce grand historien, mais il aurait validé tout Charles Maurras avec cette seule petite phrase!

On peut éviter la mort médiatique, même si la toile conserve indéfiniment la trace de l’accès de fièvre, en faisant acte de résipiscence.Qu’on se souvienne de l’acte de contrition catholique: "Mon Dieu, j’ai un très grand regret de vous avoir offensé parce que Vous êtes infiniment bon et que le péché vous déplaît, je prend la ferme résolution, avec le secours de votre sainte grâce, de ne plus vous offenser et de faire pénitence"… La chose se dit désormais au confessionnal planétaire qu’est le réseau dit social repris ensuite par les médias classiques car cette pitance avariée est devenue la seule nourriture.

Griveaux, en lice pour les municipales à Paris comme chacun sait, se fend alors de ce tweet: "Pas réveillé ce matin, je ne comprends pas comment j’ai pu commettre une telle erreur. Mais j’invite chacun (et moi le premier !) à relire L’Etrange Défaite de Marc Bloch. Ses leçons restent malheureusement très actuelles. L’erreur est humaine." Passons sur le ridicule de cette invitation faite à relire un livre quand la plupart du temps on ne l’a jamais lu… Je ne présume pas de l’inculture de Griveaux, il a pu lire Bloch, mais l’invitation faite à chacun de relire Marc Bloch me suffit.

L’association pays réel & pays légal signale donc immédiatement le délinquant intellectuel, "le cochon de la pensée" pour utiliser l’expression récemment réservée à Eric Zemmour par Jean-Michel Apathie -l’homme qui déplorait n’avoir mangé que des crevettes et pas des homards à la table de feu François de Rugy… Mais pour les demi-habiles seulement. Car j’ai souvenir, en ayant récemment lu Les Misérables (dans l’édition de la Pléiade, c’est à la page 811…) d’avoir sursauté en lisant cette même formule sous la plume de Victor Hugo qui accusait Louis-Philippe d’un certain nombre de choses dont "l’absorption du pays réel par le pays légal".

La formule, l’idée donc, se retrouve sous la plume de Victor Hugo, et non chez Maurras; en 1862 et non en 1900; dans Les Misérables et non dans Enquête sur la monarchie.  Je ne crains pas que les demi-habiles remontent au front, comme le rouge, et décrètent Hugo coupable de maurrassisme avant d’en interdire la lecture dans les collèges où quelques professeurs old school pourraient encore conseiller la découverte de ce chef d’œuvre en cachette de l’Inspection générale et des pédagogistes.

Maurras est bien utile aux tenants du politiquement correct car, en infectant de sa réputation funeste cette idée juste de Victor Hugo, il en rend l’usage impossible alors qu’elle seule permet de rendre compte de ce que nous vivons aujourd’hui. On comprend l’intérêt qu’il y a chez ceux-là à tuer les mots pour mieux effacer les choses qu’ils qualifient.

Car, comment penser les taux faramineux d’abstention aux élections? L’élection de Macron par défaut? La faveur dont jouissent dans les urnes les partis de Le Pen et Mélenchon en même temps que les petits partis protestataires? Le mouvement des gilets-jaunes? Celui des grévistes qui manifestent pour maintenir le système de retraite solidaire? La montée des partis dits populistes en Europe? La récente confirmation du Brexit par les électeurs de Boris Johnson? Comment penser tout cela, donc, sans convenir qu’il existe bel et bien une fracture qui semble irréductible à cette heure-ci entre le pays réel et le pays légal -comme l’écrivait Victor Hugo…

Michel Onfray

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jeudi 12 décembre 2019

Il faut savoir finir une grève





On ne manquera pas la vidéo (lien) en bas du texte.

La manifestation du vendredi 5 décembre  2019 a été celle des gens qui ont des choses à perdre alors que celles des gilets-jaunes rassemblaient ceux qui avaient déjà tout perdu. D’un côté, sous le drapeau rouge de la CGT, du PCF, de La France insoumise, de Sud, on trouvait des cheminots, des conducteurs de métro, des enseignants, des retraités, des infirmières, des pompiers, des ambulanciers, des déménageurs, des chauffeurs de taxi, des avocats, des policiers, des agents de service du service public, des routiers, des salariés de dépôts de carburant qui souhaitent, et ils ont raison, que ce qui est présenté par certains comme des avantages acquis, ce que je nommerais pour ma part des acquis sociaux, soient à … conserver!

(Ouvrons une parenthèse en passant pour constater que se montrer conservateur n’est pas une mauvaise chose quand il s’agit de garder le meilleur de ce qui a été obtenu avec des siècles de combats éthiques et politiques: conserver l’idée hugolienne qu’un enfant est mieux sur les bancs d’une école qu’au fond des mines est incontestablement meilleur que progresser dans le sens de la marchandisation des corps en validant le fait qu’on puisse commercialiser une grossesse et vendre l’enfant que les barbares d’hier envoyaient à la mine. Destiner un enfant à un souterrain ontologique ou existentiel n’est pas moins barbare que de le réserver aux veines de charbon les plus étroites parce que, plus petits, ils excellaient dans l’extraction du minerai. Je préfère être le conservateur d’une idée humaniste que le progressiste d’une idée déshumanisante.)

Revenons à nos drapeaux rouges…

Ceux qui défilaient sous l’oriflamme incarnat pensaient à leur avenir; ceux qui arboraient le gilet jaune ne se projetaient pas si loin tellement leur présent désolant ne leur permet même pas de s’imaginer à l’âge de retraite car ils savent déjà qu’ils n’en auront pas. A quoi bon se battre pour une échéance située dans deux ou trois décennies quand leur souci est de savoir comment vivre dans les deux ou trois jours qui viennent?

Avec cette manifestation, on a senti revivre les journalistes du système: enfin le jaune allait se dissoudre dans le rouge! Bon signe, on voyait désormais Martinez pérorer comme au bon vieux temps: avec les mêmes méthodes que celles que Juan Branco a dénoncées (en sortant des archives la vidéo d’un partage des tâches médiatiques entre l’insoumis François Ruffin et le candidat Emmanuel Macron, une entente convenue sur le dos des salariés du chantier d’Ecopla…), les officiels reprenaient la main, avec leurs vieilles ficelles. Pour la galerie, devant les caméras, on fait le cador, on annonce qu’on ira jusqu’au bout, qu’on ne calera pas, qu’on fera plier le président de la République pendant que ledit président de la République commence à perdre les eaux en assurant les policiers que leur régime ne sera pas touché, que les enseignants seront augmentés, etc. On apprend que le Premier ministre va se faire bientôt l’instituteur de ces crétins de manifestants qui ne comprennent pas que cette réforme est faite pour leur bien et non pour obéir aux injonctions de Maastricht!

L’ineffable Sibeth Ndiaye n’a-t-elle pas eu en effet le culot de dire sur France-Info fin novembre: "cette réforme est, surtout (sic !), une des réponses aux injustices importantes qui existent dans notre pays". Ce qui, traduit du novlangue en ancien langage donne: "cette réforme qui va augmenter les injustices est la réponse donnée à ceux qui veulent les réduire, sinon les abolir, c’est donc une réforme juste et non juste une réforme"… Comprenne qui pourra. Du moins: comprenne qui voudra! Cette dame qui porte la parole du gouvernement voit-elle qu’elle prend les gens pour des imbéciles, pour ne pas utiliser un mot grossier,  ou est-ce à l’insu de son plein gré?

Cette manifestation met en exergue, hélas, la digestion quasi complète du mouvement des gilets-jaunes. La revendication, légitime je le répète, de ces manifestants écarte d’un revers de la main les suppliques des gilets-jaunes qui se méfiaient de la récupération venue des partis politiques et des syndicats qui (comme c’est bizarre !) reprennent aujourd’hui la main. Voient-ils aujourd’hui, ces gilets-jaunes, combien ils avaient alors raison? Ou pas?

Le sous-prolétariat des gilets-jaunes avait des revendications claires:

1. La démocratie directe et non la démocratie indirecte confisquée par les fameux corps intermédiaires qui, à l’issue de cette manifestation, se frottaient les mains; il suffisait de voir la mine réjouie de Mélenchon, le général en chef des récupérateurs d’énergie.

2. L’instauration de référendums d’initiative citoyenne pour redonner à la base le pouvoir de décider et non l’abandon servile des masses aux directives des états-majors parisiens des partis et des syndicats initiateurs de cette grève.

3. La relocalisation des décisions, autrement dit, une variation sur le thème girondin de l’autogestion, du communalisme libertaire, du conseillisme et non le retour à la pyramide du pouvoir si bien analysée par La Boétie avec un sommet dans lequel s’écrit la partition, les fameux états majors parisiens, et , à la base, le populo qui la met en musique dans des défilés de rue le doigt sur la couture du pantalon.

4. La  remise en cause de l’Etat maastrichtien, non pas clairement sous cette forme, mais dans la revendication qu’il faut en finir avec la paupérisation qui s’avère la production la plus visible de cet Etat et non l’alignement sur des syndicats et des partis qui, après le cirque médiatique des présidentielles, finissent toujours, sous prétexte d’un antifascisme fantasmé, par voter pour le candidat de Maastricht, donc pour la paupérisation dont les gilets-jaunes sont les premières victimes.

Cette digestion du sous-prolétariat par le prolétariat rejoue la fable marxiste! Marx n’aurait probablement pas aimé les gilets-jaunes, au contraire de Bakounine qui les aurait embrassés sur la bouche en sachant qu’ils portaient la vitalité de la révolte, lire son Empire knouto-germanique

Dans son Manifeste du parti communiste, Marx parle en effet de "la pègre prolétarienne" pour caractériser ce qu’il nomme aussi le lumpenprolétariat, autrement dit le sous-prolétariat. Il n’aimait pas les ouvriers ou les employés non marxistes, ni même les gens modestes, les artisans, les petits commerçants, les paysans, tous coupables d’être contre-révolutionnaires, réactionnaires et suspects de n’aspirer qu’à la condition bourgeoise. Cette grille marxiste fait toujours la loi en vertu du gauchisme culturel qui imbibe le pays comme l’eau croupie sature un marécage.

La manifestation du 5 décembre signe le triomphe du prolétariat en rouge sur le sous-prolétariat en jaune. Cette entreprise de récupération de l’énergie populaire pour en faire de la force politicienne destinée à légitimer les partis   et les syndicats du système (qui négocieront l’obtention de ce que le gouvernement a déjà prévu de lâcher en rédigeant son projet…) témoigne de la capacité à étouffer le petit peuple par ceux qui s’en présentent comme les défenseurs. C’est l’une des modalités du populicide néo-marxiste.

Certes il convient de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain et de ne pas flétrir cette lutte initiée début décembre. Mais elle montre à qui veut bien voir que tous les moyens sont bons pour en finir avec la parole des plus modestes portée par les gilets-jaunes des ronds points.

On sait ce que Mai 68 a donné: le PCF-CGT avec d’autres ont négocié avec le gouvernement pompidolien et obtenu des augmentations de salaire qu’une décision gouvernementale d’augmenter le coût de la vie quelques mois plus tard a immédiatement évaporées.

Je me souviens des images* d’une femme anonyme qui, dans le film de Jacques Willemont intitulé "Wonder, Mai 68", montrent un échange entre des syndicalistes de gauche cravatés et une jeune femme dans une colère sublime qui refuse de reprendre le travail. La fin de ce petit film montre un contremaître, cravaté comme les syndicalistes, qui invite au "retour à la normale"; et tout le monde rentre, sauf cette femme qui disparaît dans un néant qui a tout absorbé, son visage, sa colère, son écœurement, sa dignité, sa beauté, pour le dire en un seul mot: sa vérité.

Cette femme magnifique inaugurait le principe de la parole du gilet-jaune. Au bout du compte, les syndicalistes et le contremaître défendaient le même mot d’ordre: après avoir obtenu un plat de lentilles offert par le patronat, les travailleurs sont retournés aux machines, encadrés par les syndicalistes et le contremaître dont on comprenait qu’ils étaient l’avers et le revers d’une même médaille.

Cette femme qui portrait haut et clair ce que Michelet appelait "le génie colérique" refusait ce jeu de dupes. En refusant la dictature jacobine du patronat et des politiciens associés, elle fut la Charlotte Corday de Mai 68… Je ne regarde jamais ces images sans que ma gorge ne se serre…

Je songe aujourd’hui  aux compagnons d’infortune vêtus en jaune de cette beauté électrique.

Michel Onfray