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samedi 20 avril 2019

Un vieil article

A Paris, un projet spectaculaire pour l'île de la Cité

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EXCLUSIF - Le JDD dévoile le rapport très attendu sur l’avenir de l'île de la Cité, le "cœur de Paris", remis vendredi soir au président de la République.
A Paris, un projet spectaculaire pour l'île de la Cité
'architecte Dominique Perrault propose d'ici à 2040 une gigantesque dalle transparente à la place du parvis de Notre-Dame. ((dpa-adagp Missioniledelacité.Paris))
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L'architecte Dominique Perrault propose d'ici à 2040 une gigantesque dalle transparente à la place du parvis de Notre-Dame. (dpa-adagp Missioniledelacité.Paris)
Le parvis de Notre-Dame recouvert d'une immense dalle de verre au-dessus de la crypte archéologique ; aux pieds de la cathédrale, un débarcadère et des plates-formes flottantes accueillant piscine, cafés, restaurants, salles de concert ; le long de la Seine, une longue promenade végétalisée, débarrassée des voitures, reliant les pointes aval et amont de l'île ; deux nouvelles passerelles qui franchissent le fleuve ; un peu partout, des verrières, des passages couverts, des galeries souterraines, des atriums en sous-sol…
Voilà quelques-unes des 35 propositions – spectaculaires – contenues dans le rapport remis vendredi soir au président de la République et à la maire de Paris dans les salons de l'Élysée. Ce document de 56 pages, que le JDD a consulté en avant- première, a été rédigé par l'architecte Dominique Perrault (le concepteur de la BNF, à Paris) et le président du Centre des monuments nationaux, Philippe Bélaval. Le tandem avait reçu en décembre 2015 une lettre de mission de François Hollande, "en accord avec Mme Anne Hidalgo", demandant une vision de l'île de la Cité "à l'horizon des vingt-cinq prochaines années". Dans la lignée des grands projets présidentiels…

Ce rapport rappelle que "la dernière intervention d'ensemble des pouvoirs publics sur l'île est celle du baron Haussmann". Après plus d'un millénaire de présence humaine, le centre névralgique de la capitale se trouve face à une "opportunité unique" d'écrire une nouvelle page de son histoire. Le Palais de justice déménagera en 2018 aux Batignolles (17e) – sauf la cour d'appel et la Cour de cassation ; de même, la PJ quittera le 36 quai des Orfèvres en 2017 ; les prérogatives de la préfecture de police doivent changer avec la réforme du statut de Paris ; et l'Hôtel-Dieu est en pleine restructuration. La piéton­nisation des berges rive droite aura un "impact considérable" sur l'"île monument" en vis-à-vis. Sans oublier la possible organisation des JO en 2024 et de l'Exposition universelle en 2025.

Réveiller le "cœur battant de la ville"

Pour Dominique Perrault et Philippe Bélaval, l'île de la Cité "ne parvient pas à incarner [sa] fonction de cœur battant de la ville". L'architecte observe que "les Parisiens la fréquentent très peu, sauf quand ils y sont convoqués". Elle ne dénombre d'ailleurs qu'un petit millier d'habitants… Et beaucoup d'appartements loués sur Airbnb. Les touristes, eux, affluent : 14 millions de visiteurs par an à Notre-Dame, un million à la Sainte-Chapelle, 500.000 à la Conciergerie, "mais ils ne restent pas sur l'île". "L'île de la Cité n'est plus qu'un labyrinthe de citadelles administratives", de "blocs monolithiques difficilement perméables", décrit le rapport. "L'objectif de notre travail est de proposer des mesures pour réveiller le cœur historique, géographique – avec le kilomètre zéro – et affectif de Paris et de la France en le transformant", souligne Philippe Bélaval.
Lire aussi l'interview de Philippe Bélaval : "La vie est devenue artificielle sur l'île de la Cité"
L'architecte-urbaniste et le spécialiste du patrimoine estiment que ce territoire insulaire de 22 hectares n'est "pas achevé". Mais "il est exclu d'y ajouter de nouveaux bâtiments ou de construire en hauteur", concèdent- ils. Ils proposent tout de même de "créer environ 100.000 m² nouveaux – valeur foncière dépassant le milliard d'euros – sans transformation radicale". Comment? En construisant une dizaine de couvertures de verre et d'acier au-dessus des nombreuses cours intérieures, souvent utilisées comme parkings aujourd'hui. Le Palais de justice, le tribunal de commerce, l'Hôtel-Dieu seraient ainsi dotés de grandes verrières.
La grande cour d'honneur du 19-Août, au sein de la préfecture de police, serait, quant à elle, recouverte d'une immense rotonde de verre. Un "passage parisien" public traverserait également le bâtiment. Ces interventions "légères et transparentes" permettraient de libérer des espaces, en particulier dans la préfecture de police, pour y implanter des logements, des services de proximité et des commerces. Plus détonnant encore, les rapporteurs suggèrent d'édifier une grande serre de plusieurs étages, une "sorte de "Crystal Palace"", pour abriter l'actuel marché aux fleurs et aux oiseaux.
Syrie: Paris dénonce un "déni de réalité"
La promenade de la rive gauche de l'île de la Cité. (dpa-adagp Missioniledelacité.Paris)

Interdire ou pas la circulation automobile

La mission propose une autre utilisation massive et sensationnelle du verre et du métal : le parvis de Notre-Dame, long de 135 m et large de 100 m, pourrait être entièrement vitré. "La façade de pierre de la cathédrale va se refléter sur ce sol en verre, lequel permettra de baigner la crypte archéologique de lumière naturelle, et de faire le lien avec la Seine", imagine déjà Dominique Perrault. Son condisciple précise : "Cette proposition fera peut-être débat, mais nous sommes prêts à répondre aux éventuels détracteurs. En sous-sol, les millions de visiteurs qui patientent [[aujourd'hui]] sous la pluie ou la canicule disposeront de services indispensables, comme des toilettes ou une bagagerie." Ou encore des commerces. Ainsi qu'un accès à la station de métro. L'idée est de récupérer les deux niveaux supérieurs des parkings souterrains pour leur conférer d'autres usages. Entre les différents bâtiments de l'île, le sous-sol serait truffé de passages souterrains facilitant la circulation.

Les quais sud de l'île de la Cité seraient entièrement piétonnisés et végétalisés, et les places de stationnement "bannies", entre la pointe du square du Vert-Galant, en aval, et celle du mémorial des Martyrs de la déportation, en amont. Un "balcon de l'île" verrait ainsi le jour, le long duquel seraient amarrés des bateaux et autres barges abritant des activités de restauration, de vie nocturne, de loisirs divers. Quai de Montebello, un débarcadère dédié au transport fluvial de passagers permettrait d'accoster directement sous le nouveau parvis. Deux passerelles piétonnes s'élanceraient au-dessus du fleuve, l'une vers la rive droite (quai de la Mégisserie), l'autre vers la rive gauche (Saint-Michel), au niveau du 36 quai des orfèvres.

Accélérer l'aménagement 

L'actuelle rue de Lutèce, au cœur de l'île, deviendrait une "place majeure", animée et identifiée par un pavement spécifique, "telle la place Saint-Marc de Venise". La mission souhaite aussi interdire aux voitures le pont de l'Archevêché qui débouche, au sud, dans le square Jean-XXIII. Mais elle considère que "l'on ne peut, en aucun cas, se passer de la circulation automobile dans le périmètre de l'île de la Cité". Une position que ne partage par la Ville de Paris, décisionnaire : "Il est évident qu'à horizon 2040 le trafic automobile n'aura plus sa place sur l'île, à l'exception des bus, des véhicules de la préfecture de police et de l'AP-HP", précise l'entourage de la maire.
Dominique Perrault et Philippe Bélaval suggèrent un calendrier "à triple horizon". "Certaines mesures peuvent être mises en œuvre rapidement, à peu de frais", indique l'architecte. C'est le cas des restrictions de circulation. La perspective des JO et de l'Exposition universelle permettrait d'accélérer des aménagements "entre 2017 et 2024". Le reste serait réalisable "entre 2025 et 2040". Pour finir, le rapport préconise un "outil de pilotage ad hoc en la personne d'un haut-commissaire", nommé par une loi. Une exposition de présentation du projet sera organisée à la Conciergerie entre mi-février et mi-avril. "Ainsi pourra renaître enfin le désir d'une île."
Source: JDD papier

vendredi 19 avril 2019

Le billet du jour (et du verbe restituer)




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Incendie de Notre-Dame : Emmanuel Macron fera-t-il plus de dégâts à la cathédrale que les flammes ?
Par Auteur Gilles Platret / Jeudi 18 avril 2019 à 18:26 14

Le mouvement qui se dessine est désastreux : en s’emparant du “ dossier ” Notre-Dame à la mode du “ nouveau monde ”, le président de la République risque de ravager ce qui reste de la reine des cathédrales de France. Il est urgent d’agir pour l’en empêcher.   Il fallait s’y attendre, rien n’échappe à l’activisme désinhibé de notre président. Il avait déclaré en février 2017 qu’il n’y avait pas de culture française ; M. Macron s’apprête à illustrer cette conviction profonde chez lui en prenant Notre-Dame comme un nouveau jouet de son délire post-national.

On a tout entendu, dans le crépitement même de l’incendie, alors que nous regardions, sidérés, les flammes dévorer notre Histoire, sur ce que représentait Notre-Dame. Oui, c’est un monument qui appartient éminemment au patrimoine européen. Oui, c’est un site mondialement connu. Oui, c’est un lieu de visite figurant chez les tour-operators de tous les pays de la Terre. Oui, l’UNESCO l’a inscrite en 1991 sur la liste du patrimoine mondial. Oui, les médias de la planète entière ont bousculé leurs programmes pour faire une place à l’incendie.

Mais qu’on arrête de tout confondre : ce n’est pas parce qu’un morceau du patrimoine français est connu jusqu’aux confins reculés du vaste monde qu’il doit devenir la nouvelle victime de la culture mondialisée, qui équivaut à une absence totale d’acculturation.

Notre-Dame, c’est d’abord et avant tout un patrimoine français. Médité, conçu et construit par le génie français qu’inspirait alors la plus pure des fois chrétiennes. Et c’est précisément ce qui en fait sa force : un hymne à la gloire de Dieu, au cœur de la terre de France.

La plus célèbre des cathédrales de notre pays nous appartient donc en propre. L’Etat n’en est pas propriétaire pour rien : elle est propriété de la nation française parce qu’un peuple entier l’a édifiée jadis.

Et, par voie de conséquence, elle n’appartient pas à M. Macron.

Or, c’est pourtant ce qu’il est en train de penser très lourdement.

Pour preuve, le changement de ton entre sa déclaration de la nuit de l’incendie, sur place, et son allocution du lendemain, depuis le palais de l’Elysée. A la lueur des flammes, flanqué de Mgr. Aupetit, M. Macron pense aux catholiques avec commisération et leur exprime ses pensées, jusqu’au ridicule — hélas fréquent chez lui — du câlin fait à l’archevêque… face caméras cela va sans dire. Mais l’essence chrétienne de l’édifice, la foi qui l’a élevé jusqu’au ciel il y a huit siècles est oubliée en 24 heures : dans son message aux Français, exit les catholiques, Notre-Dame devient son objet, sa chose. Il la rebâtira ! Oh, pas en 107 ans, vous n’y pensez pas : en 5 ans, pas un jour de plus ! Histoire, si le malheur s’abattait de nouveau sur la France en 2022 et nous le renvoyait à l’Elysée, qu’il puisse l’inaugurer lui-même en 2025…

Tout ceci ne serait rien d’autre que l’expression de la puérilité à laquelle il nous a tellement habitués, au gré d’allocutions ânonnées avec ce ton de mauvais comédien, si monsieur Macron n’avait pas intérêt à se servir des cendres de Notre-Dame pour tenter de redorer son blason lui aussi calciné.

Tout le monde a ressenti la destruction de Notre-Dame comme une catastrophe. Lui a vu dans les suites de la catastrophe une inavouable opportunité.

On pouvait le présumer dès le soir du drame. C’était d’ailleurs la seule ombre au tableau d’une déclaration qui se tenait plutôt bien : dans le “ nous rebâtirons ” lancé, bravache, alors que la France entrait en deuil de sa mère-église, il y avait déjà l’idée sous-jacente qu’une belle occasion se présentait.

La déclaration du lendemain n’a fait qu’amplifier le mouvement. Rien, pas un mot sur ce qui a pu provoquer l’incendie. Je ne parle pas du défaut de surveillance du chantier, que l’enquête permettra d’éclaircir. Non, mais du manque chronique d’entretien du patrimoine de l’Etat, singulièrement en matière religieuse. Pas de recueillement, pas de répit, pas le temps de la réflexion : nous la rebâtirons “ plus belle encore ” en 5 ans. Et hop, on n’en parle plus. M. Macron veut incarner la logique délétère du “ happy end ”. Et vite !

On passe ainsi par pertes et profits la destruction définitive d’une charpente dont les chênes avaient été tirés des plus belles forêts françaises de l’époque. On n’a pas un mot sur les œuvres d’art qui ont flambé, sur les objets du culte qui ont fondu, sur les voûtes qui se sont effondrées. Pas plus que sur les chrétiens de Paris et d’ailleurs, qui se sentent désormais orphelins.

Pour une part notable, il nous faut le courage de l’avouer, Notre-Dame a disparu. Avant même de savoir comment on rebâtira ce qui a été détruit, il existe une évidence : nous ne la retrouverons plus jamais avec les exacts matériaux que les ouvriers de ce temps avaient trempés de leur sueur. Cela ne mérite-t-il pas un mot, un simple mot présidentiel ?

Mais c’est vrai, ça n’aurait pas franchement collé avec le but politique recherché : que celui qui a fait voler en éclats l’unité nationale par son mépris cent fois exprimé passe, par un magistral retournement, pour le bâtisseur des temps nouveaux.

Et c’est en cela que réside le risque majeur qui se présente désormais à nous : que M. Macron abuse de son pouvoir pour bâcler en un temps résolument trop court une cathédrale à sa main et qu’il fasse à Notre-Dame plus de dégâts que l’incendie lui-même.

Car enfin, qu’a-t-il le droit de faire ? L’ancienne Notre-Dame a flambé par l’incurie de l’Etat à entretenir en temps et heure le patrimoine qui nous appartient, une incurie qui, soit dit en passant, nous coûtera infiniment plus cher que tous les casseurs réunis depuis novembre dernier.

Dès lors, l’Etat est pieds et poings liés : à partir du moment où chaque recoin de l’ancienne Notre-Dame a été répertorié, photographié, numérisé, l’Etat n’a d’autre latitude que de refaire à l’identique ce que l’incendie a dévoré. Tout simplement parce qu’en vertu de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, il agit avec les bâtiments du culte dont la conservation lui est confiée comme un gardien du patrimoine, non comme un bâtisseur. Bâtir un lieu de culte nouveau peut appartenir aux croyants, c’est tout bonnement interdit à l’Etat. Faire de l’innovation, ce serait par conséquent dépasser le cadre de la loi.

L’Etat n’a donc pas le choix. N’ayant absolument pas le droit de bâtir un nouveau lieu de culte, il doit se cantonner strictement à restituer, à restaurer au sens littéral du terme, le patrimoine détruit.

Seulement voilà, ça ne cadre évidemment pas avec l’ambition macronienne, qui veut s’emparer des ruines fumantes de huit siècles d’histoire pour laisser une trace dans l’avenir. De là l’idée totalement saugrenue d’un concours international pour rebâtir la flèche. Saugrenue, sauf pour les tenants du “ nouveau monde ” qui veulent s’approprier  tout ce qui les entoure et le transformer au creuset de leur idéologie post-France.

Face au risque, nous avons le devoir, en tant que nation, de protéger ce qu’il nous reste d’un bâtiment qui dit tant sur ce que nous avons été et sur ce que nous souhaitons demeurer.   Arrachons-le des mains d’un pouvoir qui s’est défini lui-même comme né d’une “ effraction ” et qui, roulant sur sa pente, est prêt à toutes les outrances pour gommer ce qui nous reste d’identité nationale et à   nous retirer, à nous peuple libre, la faculté d’assumer par nous-mêmes notre destin.

jeudi 18 avril 2019

Le billet du jour



Source.

Atlantico : De la crise des « Gilets jaunes » à l'incendie de Notre Dame, les actions et réactions des Français semblent surprendre toujours plus nos gouvernants et nos élites. Passant d'une crise sociale qui a sidéré une partie des élites du pays à la révélation d'un fort sentiment d'attachement à l'histoire, à la culture, à la religion, les Français ressemblent peu à l'image qui peut être faite d'eux au travers des essais. La France est-elle réellement celle que l'on croît ?

Christophe Boutin : Le 15 avril 2019, au moment où la France retient son souffle et s’apprête à écouter son Président détailler les mesures qu’il compte prendre pour sortir le pays d’une crise politique majeure, les premières flammes lèchent la flèche de Notre-Dame de Paris. Et, d’un coup, tout s’arrête. Les réseaux sociaux ne relaient plus que ces images, comme si chaque utilisateur, stupéfié, avait immédiatement choisi de prévenir ses proches, parisiens ou non, de ce qui était en train de se passer. Les médias interrompent rapidement leurs émissions en cours pour ne plus traiter que de l’incendie. Sur les écrans de toutes les télévisions il n’y a plus que l’image de ces flammes dans lesquelles la flèche va s’abîmer et d’un épais panache de fumée. Le président de la République annonce qu’il reporte son intervention, et comme d’autres politiques, se rend sur les lieux. Dans toutes les « unes » du lendemain les titres ne parlent que de « drame », « désastre », « désolation », « catastrophe » ou « tragédie ».
La seule « sidération » de masse comparable est celle que l’on a connu le « 11 septembre », lorsque la France, comme le reste du monde, suit derrière ses écrans l’embrasement et l’effondrement des tours du World Trade Center. Un esprit « raisonnable », analytique, relèvera qu’il n’y a aucun rapport entre un acte terroriste faisant des milliers de morts au cœur de la capitale économique d’un pays dont le sol avait jusque là été épargné par les guerres, et l’incendie d’une charpente, et que la spécificité qu’il s’agisse ici d’un édifice religieux majeur n’a plus guère d’influence dans un pays que tous les spécialistes s’accordent à dire déchristianisé. Et pourtant, il y a cette sensation de perte, ce sentiment d’avoir été frappé dans quelque chose de cher, que partagent ces badauds, en larmes pour certains, en contemplant le spectacle. Et pourtant, chez les politiques eux-mêmes, qui s’expriment devant les caméras, des hommes et des femmes que l’on sait parfois retors et manipulateurs, on sent une vraie émotion, de Le Pen à Mélenchon, en passant par Macron ou Hidalgo.
C’est que la France est un vieil État, dans lequel, comme nous le rappellent parfois des étrangers qui en sont toujours étonnés, la politique comme la société sont imprégnées d’une culture à laquelle nous sommes tous attachés par d’invisibles liens. Une culture dont on ne ressent la perte qu’au moment où disparaissent certaines de ses plus évidentes manifestations, certains symboles. Il est des choses que l’on ne voit plus tant elles nous semblent familières, que l’on en vient peut-être même à critiquer à cause de cette présence qui semble pesante par sa supposée éternité, mais que l’on ne supporte pas de voir blessées. Et dans la France de 2019, dans cette « start-up nation » tournée vers l’avenir, c’est un drame quand brûle la charpente, faite de chênes plantés pour certains au IXe siècle, de la cathédrale de sa capitale.
C’est en cela que l’incendie de Notre-Dame de Paris peut être rapproché du phénomène des « Gilets jaunes » - au moins dans son premier surgissement : dans cet enracinement identitaire qu’il révèle, et dont la violence surprend ceux qui ne savent plus qu’ils ne sont qu’un maillon de la chaîne des temps. Violentés par un progressisme qui détruit leurs repères civilisationnels et les condamne à n’être que des monades interchangeables, les « Gilets jaunes » demandent que l’on arrête la politique de la table rase ; surpris par la possible disparition d’un symbole majeur de cette même civilisation, les Français se figent.
Edouard Husson : Je trouve pathétique la tentative des dirigeants pour s’emparer d’un événement qui dit d’abord la démission de leur volonté, depuis des décennies. Je comprends qu’ils aient peur de devenir la cible de questionnements courroucés. Mais ce qu’on attend est un mea culpa pour des budgets de la culture et du patrimoine réduits à la portion congrue. Il faut savoir aussi que les équipes de la cathédrale, à commencer par l’actuel recteur, qui a énormément fait pour la réorganisation efficace des services, se sont heurtés à une faible appétence pour le mécénat dans la catégorie de ceux qui, aujourd’hui, une fois la catastrophe arrivée, aiment que l’on proclame combien de zéros comporte leur chèque. Dans leur grand aveuglement, consistant à vouloir tout financer un petit peu, l’Etat et la Ville ont émis cette règle absurde d’un euro privé à trouver pour chaque euro public en vue de la restauration de la cathédrale. Comme si la restauration d’un bâtiment qui porte l’âme de la France relevait de la comptabilité d’un partenariat public/privé. De même qu’ils ont été incapables de voir venir la catastrophe matérielle, nos dirigeants sont surpris par l’ampleur de la réaction populaire et par l’écho international de la catastrophe. En écoutant hier soir ou ce soir le président de la République, j’avais dans l’oreille sa déclaration de campagne sur le fait qu’il n’y a pas de « culture française ». Je veux bien que l’on change d’avis, pour le meilleur. Cependant je pense que ce qui va plutôt s’imposer c’est l’étrange correspondance entre le monument privé de toiture et dévasté à l’intérieur, d’une part, et, d’autre part, la population appauvrie, craignant pour ses fins de mois, incapable de dépenser ce qu’il faut pour assurer un avenir décent. La culture, le patrimoine, la langue, c’est tout ce que possèdent les pauvres, ceux qui vivent de peu, ceux qui ne gagnent pas assez pour épargner. Je ne peux pas m’empêcher de mettre en parallèle ces Gilets Jaunes éborgnés, mutilés, meurtris et notre cathédrale ravagée par le feu. 

Quelles pourraient être les autres découvertes que nous pourrions faire sur cette âme française passant sous les radars de nos élites ?

Christophe Boutin : Elles tournent en fait autour de cette notion d’identité et de ce besoin d’enracinement dont parlait Simone Weil dans son célèbre ouvrage. « La destruction du passé – écrivait-elle - est peut-être le plus grand crime. Aujourd'hui la conservation du peu qui en reste devrait être une idée fixe. La perte du passé, collective ou individuelle, est la plus grande tragédie humaine et nous avons jeté le nôtre comme un enfant déchire une rose. » (L'Enracinement). C’est qu’en lieu et place de la déconstruction généralisée il s’agit d’inverser les priorités, de retrouver le simple bon sens et avec lui du « bien commun » qui conduisent à considérer comme une évidence de mettre en oeuvre les moyens nécessaires pour mieux préserver ce que nous ont légué des ancêtres auxquels nous restons redevables, ce patrimoine que nous avons vocation  nous–mêmes à transmettre à nos descendants pour qu’ils bénéficient de son infinie richesse.
En ce sens, le progressisme, qui nie transmission et héritage, est le principal responsable de cet incendie - quelles que puissent être les circonstances factuelles de son début. Que l’État préfère, à la suite d’affairistes et pour servir les intérêts de ces derniers, en faisant monter des cotes par des expositions ciblées ou des achats par les FRAC, dépenser son budget « culture » dans les grotesques productions spéculatives de l’art moderne, négligeant de ce fait l’entretien des monuments de son passé, est la vraie question. Que, pour prendre d’autres monuments religieux, le livre de Maurice Barrès sur La Grande pitié des églises de France soit cent ans plus tard en-dessous de la vérité, que les églises parisiennes soient entourées de filets pour éviter les accidents dus aux chûtes de pierres, ou aient un système électrique hors-norme pouvant causer court-circuit et incendie, tandis que l’on se prépare à « emballer » l’Arc de triomphe, traduit clairement les priorités du moment. Et que certains, tout crûment, ne pensent à reconstruire le « monument le plus visité » que parce qu’il est un piège à touristes pourrait aussi être relevé comme symptomatique.
La découverte majeure que devraient faire nos élites est que l’on ne peut savoir où l’on va que si l’on sait déjà qui l’on est, et d’où l’on vient. La déconstruction du roman national d’abord, et jusqu’à nos repères anthropologiques ensuite, laisse au bord du chemin des orphelins auxquels quelques pseudo-intellectuels tentent de faire croire, pour mieux leur faire renier leur passé, qu’ils ont été élevés par un père violeur et une marâtre sadique. La vérité est que personne ne croit à ce délire, même si peu osent le contester publiquement devant les sanctions judiciaires ou sociales qui frappent ceux qui osent encore le faire. Conan et Rousseau avaient titré un de leurs ouvrages : Vichy, un passé qui ne passe pas. En France, pays historiquement de grande culture, et d’une culture qui irriguait toutes les classes de la société, c’est en fait tout le passé, toute l’histoire qui ne passent pas, malgré les efforts des laveurs de cerveaux. Qu’un événement brutal survienne et l’on en a la preuve - ce qui est un immense espoir.
Edouard Husson : Lorsque Valéry Giscard d’Estaing avait déclaré, dans les années 1970, que la France ne serait plus désormais qu’une puissance moyenne parce qu’elle pèserait démographiquement très peu, il montrait la voie à tous ceux qui veulent réduire la France à des statistiques et de la technocratie. François Mitterrand avait bien compris qu’il fallait être un peu plus subtil que son prédécesseur et donc il s’adonna à la construction. Mais ce fut largement pour emprisonner symboliquement  les Français dans des lieux signifiant le despotisme: une pyramide, un arc de triomphe - à l’opposé de l’architecture ouverte vers le ciel de nos cathédrales. La pyramide est un lieu funéraire alors que nous avons besoin de lieux où l’on célèbre la beauté de la création, la vie plus forte que la mort, la possibilité de sortir de la souffrance, d’échapper aux limites de la condition terrestre. Le président suivant, Jacques Chirac crut, lui, qu’il suffisait d’une coupe du monde de football gagnée pour nourrir l’âme du pays. C’est le même homme qui, un jour, à Rome, déclara à l’un de ses collaborateurs, que « toutes ces pierres » l’écrasaient, l’oppressaient. Avec son musée des Arts Premiers, il a clairement dit qu’il n’aimait pas la beauté ni la puissance de notre civilisation. C’est le même homme qui a supprimé le service militaire, comme si les Français ne devaient plus jamais être amenés à se battre pour défendre leur patrie ou une grande cause. Nicolas Sarkozy, lui, était plus tiraillé: les discours d’Henri Guaino, évoquant l’âme de la France, étaient-ils en mesure de peser face à la dictature de la communication et de la technocratie monétaire?
Alors, évidemment, nous pouvons faire le pari que la France va, de plus en plus réaffirmer la grandeur de la politique et même, redécouvrir ce que Péguy appelait la mystique en politique. Je pense que l’événement de Notre-Dame est un déclencheur - au même titre, toutes choses égales par ailleurs, que le 11 septembre 2001 pour les Américains. 

Que révèle plus profondément cet attachement des Français à Notre Dame, en tant que représentation d'une France qui ne se définit pas uniquement comme ancrée dans son identité post-chrétienne ou post-révolutionnaire et qui semble parfois s'être extirpée de la grande histoire ? N'y a-t-il pas aussi quelque chose de ce que les poètes ou les saints expriment quand ils parlent de l'âme d'un pays ?

Christophe Boutin : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération » écrivait l’historien Marc Bloch dans son livre de 1940, L’étrange défaite. On pourrait ajouter qu’au moment où l’on se demande parfois qui, au-delà de la possession d’une quelconque pièce administrative, est Français, l’incendie du 15 avril 2019 aura apporté une réponse : celui qui n’y voit que la simple destruction d’une charpente de bois n’est pas Français, pour ne rien dire ce celui qui s’en félicite.
La bonne surprise aura été de voir le nombre ceux qui, au contraire, et autant du « peuple » que de « l’élite », pour reprendre une distinction à la mode, auront été touchés par la signification profonde cet incendie. Nous avons évoqué les réactions de politiques que l’on n’attendait pas forcément, on peut s’étonner à bon droit d’en entendre certains, pour reprendre la célèbre formule de Bossuet, « déplorer les effets dont ils chérissent les causes », mais il y eut le 15 avril au soir un sentiment partagé, une communion dont, on l’a dit, peu se sont exclus.
Edouard Husson : Notre Dame de Paris, la cathédrale de Chartres, celle de Reims et bien d’autres églises se dressent pour nous rappeler que nous sommes imprégnés de culture mariale. Toute la culture de la galanterie française prend sa source dans le fait que le christianisme a proclamé, n’en déplaise aux esprits chagrins, que la plus éminentes des créatures, la plus apte à accueillir la première le Verbe Incarné, était une femme. Les cathédrales sont comme autant de Magnificat sculptés et le goût français de la justice sociale est enraciné dans le cri de victoire de Marie au début de l’Evangile: « « Dieu a opéré puissamment par son bras, et dispersé ceux qui suivaient les orgueilleuses pensées de leur coeur. Il a mis à bas de leur trône les puissants, et il a élevé les humbles. Il a comblé de biens ceux qui avaient faim et renvoyé les riches les mains vides ». Jérôme Fourquet, dans l’Archipel Français, souligne la chute dramatique du nombre de fois où est donné, désormais, le prénom Marie - même pris dans toutes ses variantes. On voit bien que notre culture est menacée d’être coupée de la source à laquelle pendant tant de siècles elle s’est alimentée. Mais le travail de construction de nos ancêtres est encore présent au milieu de nous; et le choc que procurerait son anéantissement est tel que ce vieux pays régulièrement régénéré par la fidélité à ses origines, aussi perclus d’épreuves soit-il, est en train de se dresser pour dire non à l’abandon du passé, du patrimoine, de la transmission.