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dimanche 21 octobre 2018

De la Vème république et de son déclin




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Pavane pour une république (presque) défunte – par Patrice Gueniffey

Depuis la Révolution française, toute notre histoire constitutionnelle et politique pourrait être résumée à une quête : celle du gouvernement qu’appelle la société démocratique issue de la Révolution française. Si celle-ci avait en effet inventé un nouveau type de société, elle avait échoué à lui donner un gouvernement.

Entre parlementarisme (quatre républiques et deux régimes monarchiques et parlementaires) et autoritarisme (deux empires), il aura fallu près de deux siècles pour trouver enfin, en 1958-1962, une solution pas très différente du régime auquel songeaient les hommes de 1789 : qui associe autorité et liberté, exécutif fort et droits du parlement, monarchie et république, la première inscrite dans la fonction présidentielle (qui rappelle à bien des égards la figure du roi de justice), la seconde dans la coopération du gouvernement et du parlement.

Autrement dit, pour la première fois dans notre histoire moderne, la France possède depuis 1958 un régime politique entouré d’un large consensus – l’unanimité n’est pas de ce monde – qui réunit les deux caractéristiques que le constitutionnaliste anglais Walter Bagehot estimait, dans un traité publié en 1864, The English Constitution, indispensables à tout régime politique, qu’il soit de forme monarchique ou républicaine : la dimension « dignified » et la dimension « efficient », la première incarnée par l’exécutif, la seconde trouvant son expression dans l’action des pouvoirs publics. Et d’ajouter :

« In such constitutions there are two parts (…) : first, those which excite and preserve the reverence of the population – the dignified parts, if I may so call them ; and next, the efficient parts – those by which it, in fact, works and rules. There are two great objects which every constitution must attain to be successful (…) : every constitution must first gain authority, and then use authority ; it must first win the loyalty and confidence of mankind, and then employ that homage in the work of government. »

Autant dire qu’un régime politique ne tient pas seulement dans un assemblage plus ou moins ingénieux d’institutions. Il s’explique également, et d’abord, par la pratique des institutions, et par la personnalité ou le comportement de ceux qui gouvernent. La constitution, il est vrai, confère la capacité juridique de vouloir et de décider ; mais en aucun cas elle ne donne la capacité politique de vouloir et de décider.

Cette dernière dépend avant tout de la confiance, cette relation un peu mystérieuse qui ne se quantifie pas, aussi appelée légitimité, que le suffrage peut bien établir, ou en tout cas attester au moment de l’élection, mais sans garantir qu’elle se maintiendra jusqu’à la prochaine échéance. Si les institutions autorisent à gouverner, la possibilité de gouverner effectivement dépend d’une relation entre gouvernants et gouvernés dont la substance est avant tout morale et se déploie au-delà du cercle tracé par la constitution.

En d’autres termes, et cela vaut pour tous les régimes politiques, sauf hypothèse d’un système purement tyrannique dont on chercherait en vain un exemple dans l’histoire – même les pires tyrannies ne se sont maintenues qu’autant qu’elles étaient soutenues par une fraction au moins de l’opinion –, s’il ne peut exister de capacité réelle de décider sans confiance, la confiance ne peut exister sans respect ni déférence.

Les tribulations de la Ve République, et en vérité ce qui ressemble bien à sa chute, en offrent une illustration frappante, et pour une raison évidente : la personnalisation de la fonction présidentielle y renforce l’importance de tout ce qui tient à la personne et au comportement de ceux qui en sont investis.

Sans prétendre dévoiler un secret qui n’en est plus un, il est évident aujourd’hui que, si la lettre de la Constitution demeure (partiellement, tant le texte a été amendé, au point d’en être défiguré), son esprit a disparu.

Pour le comprendre, reprenons la distinction établie par Bagehot et demandons-nous jusqu’à quel moment la Ve République a été « efficient ». Il n’est pas exagéré de dire que le tournant s’est produit en 1986, lorsque François Mitterrand, la gauche ayant été battue aux législatives, ne s’est pas démis de ses fonctions et que la droite a accepté, par crainte d’une crise de régime et par un désir irrépressible de revenir aux affaires et de prendre sa revanche sur 1981, de gouverner avec le Président socialiste. En fait, la droite se résignait, en échange d’un pouvoir purement nominal, à ne pas gouverner puisque, même sortie vainqueur des élections, sa légitimité législative pouvait difficilement rivaliser avec celle, présidentielle, d’un chef de l’Etat au surplus décidé à ne pas faire la vie facile au nouveau gouvernement. L’institutionnalisation, au sommet de l’Etat, de la paralysie et de l’impuissance fut le premier résultat de cette cohabitation, contre l’esprit de la Ve République, qui était justement de remédier à l’impuissance qui avait marqué la fin du régime précédent.

Cette situation, sanctionnée par la défaite de Jacques Chirac en 1988, se reproduisit par deux fois, à intervalles rapprochés, avec les mêmes conséquences, en 1993-1995 d’abord, en 1997-2002 ensuite. La réforme du quinquennat acheva de faire du régime fondé en 1958 l’expression même de la paralysie et de l’impuissance : le Président ne se voyait-il pas pour ainsi dire destitué de la position en surplomb qui lui avait été accordée, transformé en un super-premier ministre, rôle où il perdait encore un peu plus l’apparat propre à la fonction, dépossédé enfin, pratiquement, du recours à la dissolution qui faisait de lui l’arbitre de la vie politique ?

Le « dignified » ne pouvait survivre longtemps à l’écroulement de « l’efficient ». On peut dire de cette « dignified part » qui suscite le respect et constitue la condition sine qua non de l’action politique qu’elle a subsisté jusqu’à la présidence de Jacques Chirac incluse, en raison d’un facteur purement accidentel : la prestance naturelle du personnage.

Ce qui veut bien dire que cette « qualité » ne tient pas tant à la somme des pouvoirs réunis dans les mains du Président qu’au respect dont l’investissent les Français, mais qu’il doit ensuite conserver. Or, ce côté « dignified », c’est tout simplement la légitimité qui seule rend possible l’usage politique des prérogatives juridiques prévues par la Constitution. Si la personne de Chirac a permis de prolonger un peu l’apparence du pouvoir gaullien – dont il faut reconnaître qu’il fit encore usage en 2003, en s’opposant à la guerre d’Irak –, en réalité toute « légitimité » avait déjà disparue. Les costumes croisés de Chirac étaient comme un voile qui dissimulait le vide et le néant.

Dans l’histoire politique française, on a très souvent vu le peuple renverser ses gouvernants, par l’émeute ou par les urnes. Mais, de mémoire d’historien, on n’avait encore jamais vu le gouvernement renverser le peuple : même le 18 brumaire, même le 2 décembre 1851, et même le 10 juillet 1940. Or, c’est ce qui se passa en 2005 à l’occasion du référendum sur le traité établissant une constitution pour l’Europe. Evénement gravissime – qui rappelle ce que Guglielmo Ferrero écrivait dans son essai Pouvoir. Les Génies invisibles de la cité : la base de toute confiance politique réside dans le respect loyal, par les gouvernants, de la constitution qui les oblige. Ferrero admettait une exception, en faveur des « gouvernements qui commencent » et que ne protège aucun consensus majoritaire. Dans le cas de la Ve République, en 2005, il y avait longtemps que le consensus majoritaire était acquis, ce qui ôte au crime toute circonstance atténuante.

Cette trahison – plus encore, ce véritable coup d’Etat contre la constitution et les principes de notre république – a marqué le divorce définitif entre le peuple et ses élites. D’un côté, des électeurs qui n’attendent plus rien de leurs dirigeants, de l’autre des élites qui se croient désormais déliées de tout devoir envers leurs commettants.

C’est alors, entre le vote du 29 mai 2005 et la ratification par le Congrès du traité de Lisbonne en février 2008, que la dimension « dignified » de la Constitution s’est défaite.

En effet, dès lors qu’il est devenu inutile de conquérir et de s’attacher durablement la confiance du pays pour donner une base solide au pouvoir de gouverner, donc de décider, pourquoi se gêner ? D’autant qu’à ce moment où l’ancienne génération politique issue de la guerre et des années 1950 et 1960 finissait de disparaître, on assistait, comme dans tous les secteurs, à une baisse de la qualité du personnel politique, de plus en plus formé au moule des grandes écoles ; de plus en plus issu de l’administration ; de moins en moins instruit ; associant de plus en plus souvent manières vulgaires et intérêts sans intérêt ; sans compter enfin que, venu à la politique dans un temps de paix, son apprentissage s’était identifié plutôt au management ou à la gestion d’affaires prosaïques qu’aux grandes décisions requises dans les temps de troubles et de dangers.

Forts de la victoire qu’ils avaient remportée en 2005, nos dirigeants ont donc commencé à prendre leurs aises. D’un autre côté, s’ils n’ont plus de raisons de respecter les citoyens dont ils ne tiennent plus leur pouvoir, ceux-ci n’ont plus besoin d’être très regardants sur les qualités de leurs dirigeants, puisque de toute façon ils n’en attendent plus rien, ou en tout cas rien de mieux qu’une suite sans fin de trahisons et de manquements aux règles.

Vous aurez observé que depuis 2007, et la date n’est pas innocente, le quinquennat se réduit en fait à un mandat présidentiel annuel (et probablement la situation serait-elle la même si l’on avait conservé le septennat, renouvelable ou non). Nicolas Sarkozy, qui pourtant ne manquait ni de talent, ni de volonté, ni de courage, ni d’idées, a été « tué » par de minuscules incidents, mais dotés d’une très forte charge symbolique : la malencontreuse soirée au Fouquet’s, le yacht de Bolloré, le (plutôt touchant d’ailleurs) « Avec Carla, c’est du sérieux », sans oublier, bien sûr, le fameux « Casse-toi, pauv’ con ! ». On n’en finirait pas d’égrener les bourdes, les scènes grotesques et les propos malheureux dont François Hollande se fit une spécialité, et il serait cruel d’égrener tant de fautes que n’équilibre aucun bilan positif, à aucun moment ni dans aucun domaine. On rappellera simplement que si cet homme par ailleurs plutôt sympathique fut méprisé comme aucun autre chef d’Etat avant lui, il le dut à son dialogue plein de sollicitude et d’humanité avec Leonarda. D’un coup, ce qui pouvait lui rester de prestige et même seulement de respect en cet automne 2013 se dissipa comme un rond de fumée. Jamais il ne se remit de cette humiliation infligée aux Français. C’est comme s’il était descendu, entraînant avec lui la France dans l’abjection.

Episodes minuscules, fautes de comportement, maladresses qu’on pardonnerait à tout un chacun, certainement, et, dira-t-on, que l’on devrait rapporter à leur juste mesure en ne les confondant pas avec les questions vraiment importantes. C’est vrai, mais ces petites choses insignifiantes ont agi sur l’organisme comme la prolifération sournoise de cellules cancéreuses. On songe à Victor Hugo disant de Napoléon III : « Ce n’est pas que nous le haïssons, c’est qu’il nous fait honte ! » Il est des humiliations que le coupable ne peut pas plus réparer que les témoins ne peuvent les oublier. C’est comme si les Français se sentaient  insultés par celui qui a la charge de représenter.

Certainement notre obsession de la transparence n’arrange rien. On savait bien que de Gaulle ne portait pas toujours dans son cœur le peuple français, mais à l’exception du fameux « Tous des veaux », ils n’étaient pas nombreux à connaître les commentaires peu amènes qu’il faisait à l’endroit des Français : « Qu’ils crèvent ! » était son mot favori. Mais ces propos amers ne franchissaient pas les murs de la Boisserie, et chaque Français n’avait pas encore endossé le costume du valet de chambre qui traque sans répit sur les réseaux sociaux la moindre parole et le moindre geste des puissants. Peut-être est-il aujourd’hui matériellement impossible d’échapper à l’inquisition médiatique et de conserver un respect auquel contribuait notablement l’ombre dont s’enveloppaient ceux qui gouvernent : le secret de la famille cachée de Mitterrand ne fut pas éventé avant sa disparition. Il faut dire que Jean-Edern Hallier, qui menaçait de tout révéler, fut opportunément écrasé alors qu’il circulait à bicyclette.

Mais il y a autre chose : peut-être la Ve République souffre-t-elle du même syndrome que la monarchie d’Ancien Régime. Louis XIV avait fait du métier de roi quelque chose de presque inaccessible au commun des mortels, qui exigeait du souverain qu’il renonçât à tout bonheur privé et fût roi vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. Aucun de ses successeurs, ni Louis XV ni Louis XVI, n’avait réussi, ni même essayé, de se tenir à cette altitude. L’un tenait à ses plaisirs, l’autre au bonheur simple de la vie de famille, et ce qu’ils avaient d’humain, de trop humain, n’avait pas peu contribué à la perte de prestige d’une monarchie dont le Roi-Soleil restait, pour ainsi dire, le mètre-étalon. Le général de Gaulle n’a-t-il pas fait la même chose en fondant le Ve République ? Qui d’autre que lui pouvait, lui succédant, devenir de Gaulle ? Pompidou n’y réussit pas mal, mais il était couvert par l’ombre encore très présente du Général. Giscard d’Estaing ne put s’empêcher de jouer de l’accordéon, d’avoir des accidents avec des actrices, de boire le café avec des éboueurs et d’accepter quelques diamants offerts par des potentats africains. L’air est trop pur à ces altitudes. Comme il n’y eut pas de deuxième Louis XIV, il ne pouvait y avoir de nouveau de Gaulle. Seul François Mitterrand, en cultivant le secret et en s’entourant d’un mur d’apparence, sut endosser le costume taillé pour le chef du Coup d’Etat permanent.

Emmanuel Macron le montre bien, lui qui, après une si détestable campagne électorale (« Il n’y a pas de culture française ! »), avait su se glisser dans le costume présidentiel avec une aisance déconcertante et qui, le soir de son élection, en impressionna plus d’un. J’avoue avoir alors pensé, comme beaucoup de Français qui n’étaient pas de son camp, que peut-être on avait trouvé l’oiseau rare, celui qui, sans être de Gaulle, possédait assez d’épaisseur et de substance pour enfin réformer ce pays réputé irréformable. Ses apparitions à l’étranger tranchaient avec le débraillé et le comportement toujours un peu ridicule de son prédécesseur.

Las, ce n’était qu’une illusion d’optique, liée précisément à l’insignifiance du prédécesseur. Au fond, n’importe qui serait apparu comme un prodige après le précédent locataire de l’Elysée. Il aura suffi, après une année dont on ne peut dire qu’il n’en restera rien, d’un été pour que tout s’écroule, et de la même façon qu’après 2007 et 2012. Ce ne sont pas les attaques de l’opposition (qui, dans le cas d’Emmanuel Macron, n’existe pas, sauf sous la forme du Rassemblement national qui est en fait, aujourd’hui, sa meilleure chance de survie politique), qui ont mis un terme prématuré à son quinquennat, mais, une nouvelle fois, d’infimes choses qui touchent à l’essentiel : des petites phrases mal contrôlées prononcées hors des frontières ; un mépris mal caché pour ceux qui l’ont élu – les retraités en particulier – ; un goût juvénile pour l’affrontement et une certaine vulgarité d’époque, dont il y aurait beaucoup à dire.

Encadrant la mystérieuse affaire Benalla qui, parce que mystérieuse, nourrit fantasmes et soupçons, deux photos qui ont en vérité profondément choqué les Français : la première prise à l’Elysée lors de la fête de la musique, la seconde à Saint-Martin en compagnie de deux personnages douteux à demi-dénudés.

Il est probable qu’Emmanuel Macron s’est prêté à l’objectif du photographe sans penser à mal. C’est un désir profond des gens arrivés au sommet que de redescendre de temps en temps, et de descendre d’autant plus bas qu’ils sont montés plus haut. On rencontrait les mêmes dans l’aristocratie française à la veille de la Révolution. Il est bien normal que l’aristocratie de l’ENA adopte aujourd’hui les mêmes comportements et se livre, sans honte, à ce que Tom Wolfe appelait d’une expression si parlante, « La nostalgie de la boue », le plaisir de se vautrer, d’épouser l’espace d’un instant le contraire de ce qu’on est. Tom Wolfe en avait donné un exemple dans Le Gauchisme de Park Avenue : le grand chef d’orchestre Leonard Bernstein faisant la roue devant les Black Panthers, le temps d’une réception mondaine.

Mais laissons là ces considérations sociologiques sur les faiblesses de nos élites technocratiques, qui témoignent surtout de ce qu’en fait, aucun de nos gouvernants ne peut plus monter très haut.

La constitution protège notre Président, et c’est heureux. Son mandat réel d’un an, désormais expiré, se prolongera encore, nominalement, jusqu’en 2022. Sauf catastrophe bien sûr. Des événements graves pourraient même lui redonner momentanément un peu de lustre, même si les attentats de 2014 et 2015 ont montré qu’il ne fallait pas en escompter un regain durable de crédibilité politique. Surtout, l’absence toute opposition organisée, sauf aux extrêmes, protège non seulement le Président, mais le système tout entier dont la famille Le Pen est le meilleur allié puisque, ne pouvant accéder au pouvoir, elle assure comme une rente aux vieux partis, en dépit du discrédit qui est le leur. Et il est peu probable de voir la gauche et la droite se renouveler et se reconstituer, tant elles ont été laminées par l’absurde système des primaires que ces têtes molles avaient inconsidérément adopté en 2017.

Dans ces conditions, peut-être, mais nous abordons ici en terre d’Uchronie, verra-ton ce président désormais privé de toute vraie légitimité, abandonné par la confiance et réduit au maigre carré de ses soutiens de départ (moins Gérard Collomb), continuer de gouverner un peu dans l’intérêt de ses amis et beaucoup dans l’intérêt du cahier des charges fixé par Bruxelles, délivré de toute crainte par l’absence d’alternative. Pour rester en Uchronie et en supposant que la droite et la gauche restent plongées dans l’état de coma dépassé qui est le leur, François Hollande ne pourrait-il pas concevoir l’audacieux scénario d’un retour gagnant en 2022, où il apparaîtrait, le temps ayant fait son œuvre, comme une sorte de Jacques Chirac bonnasse et grâce à Dieu mieux portant ? Il y a des époques où il vaut mieux s’amuser de tout.

Mais revenons à la question centrale : si l’absence de dignité accroît l’inefficacité (l’impuissance politique), l’inefficacité structurelle explique aussi l’indignité et la médiocrité de nos dirigeants (même quand ils se réclament de la pensée de Paul Ricoeur).

Le déclin de l’efficacité du politique a commencé juste après la mort de De Gaulle, lorsqu’on a commencé d’élargir les compétences du Conseil constitutionnel.

J’irai vite. Ce « juge », qui n’était là que pour protéger l’exécutif contre les empiètements du législatif, a peu à peu conquis le statut de « juge de la loi », évolution qui exprimait en fait le renversement des relations entre droits individuels et intérêt commun. Le territoire de compétence du Conseil constitutionnel n’a cessé de s’accroître, au point que l’action du gouvernement (et de tous les responsables politiques) est exposée aujourd’hui à la menace permanente d’un veto des juges, et de juges dont chacun sait qu’ils ne sont pas neutres politiquement.

Les rapports entre démocratie et république (qui ne vont pas forcément ensemble) s’en sont trouvé bouleversés : on est passé d’une république où l’intérêt public l’emportait, le cas échéant, sur les droits individuels, à une démocratie où rien n’est supérieur aux droits des individus.

Ce qui a conforté cette évolution, contribué à ce véritable renversement hiérarchique entre autorité du politique et pouvoir des juges, et entraîné l’impossibilité pratique de toute vraie action politique qui en découle (le gouvernement administre mais ne gouverne plus), c’est que, depuis la fin des années 1970, le pouvoir est essentiellement et de plus en plus empêché : le « souverain captif » d’André Tardieu, ce n’est plus le peuple, mais l’Etat.

Si, concernant les relations entre politique et magistrature, nous sommes revenus à la fin de l’Ancien Régime, lorsque les Parlements (qui étaient alors des cours judiciaires auxquelles on avait donné le droit d’enregistrer, donc de rendre applicables les lois) avaient le pouvoir de faire échec aux politiques réformatrices, dans le domaine strictement politique la marge d’action des gouvernements s’est vu réduite comme peau de chagrin : la décentralisation administrative les a désarmés par le bas ; la construction européenne et la fin des monnaies nationales les ont désarmés par le haut (quelle politique peut-on conduire si l’on ne dispose pas de la maîtrise de la monnaie ?) ; enfin, la globalisation économique a réduit leurs possibilités d’intervention en matière industrielle ou commerciale. L’économie échappe aujourd’hui en grande partie au contrôle des Etats, en tout cas de ceux qui ont laissé tomber de leurs mains « le sceptre et la couronne ». Pour ceux-là – et je ne parle ici que de l’Europe occidentale – le territoire de l’action politique a considérablement rétréci.

On comprend bien que cette déconstruction systématique de l’Etat et la réduction de son champ d’action a eu des conséquences : d’abord le remplacement de l’action politique par les techniques de la « communication », celles-ci ayant pour fonction de couvrir d’un rideau de fumée l’impuissance réelle de nos gouvernements ; et, comme il faut bien faire quelque chose, le déplacement de la décision de l’important vers l’accessoire et l’inutile, autrement dit ce que nous appelons pompeusement les « questions sociétales », ce bric-à-brac où le grotesque côtoie le insignifiant, mais qui, dans la pratique, se traduit par la mise en œuvre et la garantie de droits toujours plus nombreux au bénéfice des individus et, surtout, de prétendues minorités.

Marcel Gauchet l’avait écrit dès 1980 : « Les droits de l’homme ne sont pas une politique. » Les droits de l’homme, c’est en réalité ce qui reste lorsqu’il n’y a plus de politique.

Imagine-t-on, en cas d’accident nucléaire, nos malheureux gouvernements envoyer sur le lieu de la catastrophe, pour éviter que les conséquences n’en soient encore pires, 600 000 militaires, ouvriers, techniciens et pompiers, comme l’ont fait les Soviétiques à Tchernobyl en 1986 ? Certes non. Le nucléaire est d’ailleurs une très bonne illustration du passage, en un demi-siècle, de l’efficacité à l’impuissance politique. Dans quel autre domaine trouve-t-on l’exemple d’une politique qui fut l’effet d’une décision ensuite appuyée par la volonté et la détermination de gouvernements qui surent mobiliser les ressources nécessaires pour mener à bien ce projet ? C’est l’un des grands chapitres de l’histoire des IVe et Ve Républiques. Nous le savons, la plupart de nos centrales ont aujourd’hui dépassé la durée pour laquelle elles avaient été conçues. Pour être à la hauteur des initiateurs de cette politique, il faudrait, en procédant à des arbitrages et des choix douloureux en matière budgétaire, lancer un grand programme de rénovation et de remplacement de notre parc nucléaire, étant entendu qu’il n’existe pas aujourd’hui d’alternative sérieuse à ce mode de production de l’énergie. Mais c’est justement que nos gouvernants n’ont plus les moyens, et moins encore le courage, d’aller contre l’opposition d’une poignée d’écologistes brandissant de grands principes moraux qui ont désormais valeur de tables de la loi et qui, pour le savoir, n’avoueront jamais que l’abandon du nucléaire signifie, comme en Allemagne, de renouer avec le charbon. Comme tétanisés, nos gouvernants promettent donc la fin du nucléaire, suffisamment éloignée dans le temps pour être certains de ne pas avoir à assumer les conséquences de cette capitulation, tout en sachant que le vieillissement des centrales en activité n’est pas sans exposer à quelques risques bien plus sérieux.

Cette situation rappelle fâcheusement la fin de la IVe République, qui ne cessait d’envoyer des renforts sur l’autre rive de la Méditerranée alors même que la majorité des dirigeants ne croyait déjà plus à la possibilité de garder durablement l’Algérie.

Face aux défis qui ne sont plus devant nous, mais qui sont déjà là – environnementaux, démographiques, migratoires ou tenant à la cohésion de nos sociétés – et qui exigeraient de définir des priorités, de faire des choix et de prendre des décisions certainement déplaisantes, nos gouvernants sont absolument désarmés.

Les institutions restent debout ; mais il n’y a plus personne pour les habiter. Faut-il croire à un sursaut ? A une initiative forte et mobilisatrice qui permettrait de renouer les liens de confiance qui se sont dénoués ? Comme on sait, la confiance revient difficilement, dès lors qu’elle a été trahie. Les couples le savent bien. Les raccommodements durent le plus souvent ce que durent les illusions. La solution viendra-t-elle de l’extérieur du système, comme en 1800, en 1940, en 1958 ? Nul ne peut le savoir, ni prévoir sous quelle forme. L’avenir est taiseux, il garde son secret.

Mais peut-être, pour ne pas trop accabler nos dirigeants, est-il nécessaire de rappeler aussi que les citoyens portent leur part de responsabilité dans cette situation. Après tout, si notre république se meurt, ou plutôt se vide de sa substance, c’est aussi qu’il n’y a plus vraiment de républicains. Nous formons assurément une démocratie, et même de plus en plus. Mais une république ? Le démontrer exigerait d’entrer dans quelques considérations détaillées, mais nous pouvons tenir pour acquis que la démocratie est en train de tuer la république, ou que trop de démocratie tue la démocratie. Alexis de Tocqueville en avait fait le sombre pronostic il y a plus d’un siècle : des deux formes de la démocratie, comme égalité sociale et comme liberté politique, la première aurait raison de la seconde. La démocratie comme condition sociale, poussant à l’individualisation toujours plus poussée de nos sociétés, éroderait, jusqu’à les détruire, les idées de bien commun, d’intérêt public, d’amitié sociale, de devoirs envers la collectivité sans lesquelles il ne peut y avoir de citoyenneté, autrement dit de liberté politique, cette liberté politique sans laquelle la démocratie-égalité n’aurait pu s’enraciner. La plante étouffe la racine qui l’a nourrie. Nous en sommes là. La démocratie s’est étendue, depuis la Seconde guerre mondiale, à la plus grande partie de la surface de la terre, et même là où elle ne s’est pas acclimatée, les libertés civiles progressent. Elle est partout, les citoyens nulle part. C’est que le fardeau est trop lourd à porter, et que de moins en moins nombreux sont nos contemporains qui acceptent de sacrifier aux devoirs du citoyen les droits qui n’ont cessé de se multiplier et dont chacun entend jouir pleinement et sans entraves. Une récente étude, publiée au début de 2017 par la revue Journal of Democracy, ne montrait-elle pas que plus on descend l’échelle des âges, moins la démocratie apparaît comme un régime séduisant ? C’est que le lien entre la cause – la liberté – et l’effet – les droits – s’est dénoué. Dès lors, la prédiction la plus plausible qu’on puisse faire consiste à suivre la prémonition de Tocqueville : le gouvernement non-démocratique de la société démocratique des individus, société dans laquelle Homo festivus (si bien anatomisé par Philippe Muray) succédant à Homo politicus, le régime de la simple surveillance destiné à protéger ce grand enfant démocratique contre lui-même, remplacerait le gouvernement de la collectivité par elle-même.

Nous entrons dans une nouvelle ère, et, en définitive, nous avons les dirigeants que nous méritons. Quid, alors, de l’avenir ? Eh bien, nous verrons, ou nous ne verrons pas.

En 1820, Joseph de Maistre, lassé d’entendre Louis de Bonald, son vieux complice en contre-révolution, se plaindre de la marche des choses, lui écrivait ceci :

« Je vois parfaitement ce qui vous choque et vous afflige ; mais j’appelle à mon secours une de mes maximes favorites (…) : L’œil ne voit pas ce qui le touche. Qui sait si vous n’êtes pas dans ce cas, et si l’état déplorable qui vous arrache des larmes est cependant autre chose que l’inévitable nuance qui doit séparer l’état actuel de celui que nous attendons ? Nous verrons ; ou bien nous ne verrons pas, car j’ai soixante ans ainsi que vous, et si le remède est chronique comme la maladie, nous pourrons bien ne pas voir l’effet. »

Patrice GUENIFFEY

vendredi 19 octobre 2018

Du mot race





FIGAROVOX.- Le 12 juillet dernier, à l'unanimité, les députés ont symboliquement supprimé le mot «race» de l'article 1er de la Constitution. Est-ce une victoire importante dans la lutte contre le racisme ou cette décision peut-elle avoir des effets pervers?

Pierre-André TAGUIEFF.- Il s'agit d'une victoire imaginaire. L'illusion est ici à son comble. Elle dérive d'un certain nombre d'erreurs d'analyse, de connaissances insuffisantes sur la question et d'un manque de réflexion. Le consensus observé est le simple effet du conformisme idéologique des députés qui ont voté la proposition de loi en croyant qu'ils adaptaient ainsi le texte constitutionnel aux «nécessités du temps». Ce conformisme, expression d'une orthodoxie dont la formation date du début des années 1970, est fondé sur un certain nombre de présuppositions qui ne sont jamais soumises à un examen critique. En disqualifiant, au nom des progrès de la connaissance scientifique, la catégorie de «race», un certain nombre de généticiens engagés avaient cru alors, en toute bonne foi, avoir définitivement privé le prétendu «racisme scientifique» de son fondement, qui serait un «déterminisme» génétique total des aptitudes humaines. Leur erreur était de croire que l'efficacité de la lutte contre le racisme dépendait principalement de l'autorité accordée à la science.

Les adeptes de cette gnose antiraciste sont donc convaincus en premier lieu que les progrès de la génétique ont établi définitivement que la notion de race, simple «construction sociale» à leurs yeux, est scientifiquement dépourvue de sens, étant dénuée de toute valeur opératoire. Ils témoignent ainsi de leur ignorance du rebondissement des débats sur la question depuis le début des années 2000, dans le sillage des travaux sur le génome humain. Et, d'une façon plus générale, ils oublient que le savoir scientifique ne cesse d'évoluer, et qu'en particulier, dans le savoir sur la diversité humaine, il n'y a pas de vérités définitives. En deuxième lieu, ils croient fermement que le mot «race» est le véhicule de croyances fausses, de mythes et d'illusions dangereuses qui se sont traduites dans l'histoire par la traite atlantique, le colonialisme européen et le génocide nazi des Juifs d'Europe, et que son emploi pourrait alimenter et légitimer dans l'avenir de nouvelles formes d'exclusion, de discrimination ou d'extermination. Ils attribuent ainsi au recours à ce mot une valeur causale qu'il n'a jamais eue, ce qui les conduit à sous-estimer les facteurs relevant d'intérêts de divers ordres, individuels ou collectifs. Cette surestimation des effets du vocabulaire, de ses bienfaits comme de ses méfaits, est conforme à l'esprit du temps, marqué par le politiquement correct. Le lexicocentrisme politiquement orienté en est une illustration frappante. Ces antiracistes sans esprit critique supposent aussi, naïvement et paresseusement, que l'histoire se répète, sans pouvoir imaginer que le pire surgit le plus souvent d'une manière imprévue. En troisième lieu, et c'est leur conclusion pratique, ils affirment comme une évidence qu'il faut bannir du vocabulaire, en commençant par le supprimer dans les textes officiels, ce mot jugé intrinsèquement souillé et corrupteur. Ils postulent donc que le simple emploi du mot «race» constitue à la fois un indice et un vecteur de racisme. L'antiracisme devient ainsi une police du langage, appelant à manier un rasoir d'Occam politisé pour supprimer les mots jugés suspects ou criminels, en commençant par le mot «race». C'est là en même temps criminaliser les interrogations et les discussions sur la question, et donc nourrir le terrorisme intellectuel. Pour les «éliminativistes», il est clair que du savoir supposé dérive un devoir: éliminer le mot «race» du vocabulaire usuel, en commençant par «purifier» le texte constitutionnel, afin de contribuer à l'élimination du racisme.

L'argument le plus fort contre la suppression du mot «race» de l'article 1er de la Constitution est qu'elle lie la validité de cet article aux derniers résultats supposés de la recherche scientifique, en les considérant comme définitifs. C'est oublier que les résultats futurs de la recherche sont imprévisibles, et que réduire la lutte intellectuelle contre le racisme à la négation des races humaines implique de reconnaître que si ces dernières existaient, le racisme serait légitime. C'est donc se montrer singulièrement imprudent, voire irresponsable. Loin d'être la conclusion logique d'une somme de connaissances scientifiques, la lutte contre le racisme dérive d'un choix d'ordre moral en faveur d'une thèse ne relevant pas du savoir objectif, celle de l'égale dignité des humains en tant qu'humains. La science n'a rien à en dire.

Qu'est-ce qui est si problématique dans le mot «race»?

Il s'agit d'un mot qui a une longue histoire et dont l'étymologie elle-même reste incertaine. La question est de savoir d'où viennent ses connotations négatives et dans quelles conditions elles ont fait de ce terme descriptif et classificatoire une sorte de «gros mot» répulsif, un terme maudit dont l'emploi suffit à identifier le locuteur comme «raciste». Rappelons brièvement que le terme s'est peu à peu imposé, à partir de la fin du XVIIe siècle, pour décrire et catégoriser la diversité interne au genre humain, dans des discours savants qui mêlaient les critères géographiques, culturels et somatiques (la couleur de la peau, la texture des cheveux, la forme du crâne, etc.). Ses significations multiples n'ont cessé de s'entrecroiser: la race comme lignée, lignage ou ascendance commune, la race comme variété de l'espèce humaine ou sous-espèce, la race comme type héréditaire. Au cours des années 1860 est apparu un relatif consensus chez les anthropologues sur un modèle définitionnel dont on rencontre différentes variantes: la race est un groupe d'hommes qui possèdent des caractères communs transmis par l'hérédité.

Dès le milieu du XIXe siècle, alors même qu'elle était devenue un outil privilégié dans les travaux d'histoire naturelle et d'anthropologie physique, la notion de race humaine a été critiquée pour certains de ses usages, d'abord en raison du réductionnisme biologique qu'elle impliquait, ensuite du fait qu'elle était associée à la thèse de l'inégalité entre les groupes humains, thèse dont les applications politiques pouvaient légitimement choquer. Pour s'en convaincre, il suffit de lire la correspondance entre Alexis de Tocqueville et Arthur de Gobineau, à la suite de la publication de l'Essai sur l'inégalité des races humaines(1853-1855). Tocqueville formule alors certains arguments qui, inspirés par un humanisme et un universalisme d'origine chrétienne, se retrouveront dans la plupart des variantes du discours antiraciste. En 1876, Ernest Renan, qui croyait lui-même à l'inégalité des races humaines, notait: «Le principe le plus nié par l'école démocratique est l'inégalité des races et la légitimité des droits que confère la supériorité de race.» L'esprit égalitaire de la démocratie moderne est en effet incompatible en principe avec la vision raciste du monde telle qu'elle était alors observable, à savoir fondée sur la thèse de l'inégalité des races. Mais on sait qu'entre les valeurs déclarées et les comportements observables, les contradictions et les distorsions sont de règle.

Néanmoins, dans le monde savant, l'idée qu'il existait des races inférieures et des races supérieures n'a pas été sérieusement ébranlée avant le deuxième tiers du XXe siècle. Les critiques de la notion de race mettaient jusqu'alors l'accent sur la multiplicité des critères définitionnels et leur incohérence, ainsi que sur l'arbitraire des classifications raciales et des hiérarchisations. Le terme de race n'est devenu intrinsèquement suspect qu'au cours des années 1930, en réaction à ses usages par les nazis, donc avant tout pour des raisons idéologico-politiques. Un nouveau discours antiraciste s'est construit alors sur la base de l'antinazisme et, plus largement, de l'antifascisme.

Le mot «race» a été lui-même nazifié, donc jugé en tant que tel non seulement inemployable, mais aussi dangereux, comme s'il était contagieux. On connaît la conception populaire du racisme, fondée sur la métaphore virale: le racisme serait une «maladie qui s'attrape» par l'échange de certains mots. Et le mot «race» serait un agent idéologiquement pathogène. Dans l'imaginaire antiraciste, le mot «race» a depuis lors été perçu comme porteur du «virus» raciste, voire assimilé à un virus. Dans la vulgate antiraciste, en effet, le racisme est fantasmé et dénoncé comme une maladie contagieuse. C'est là rester sous l'emprise de la pensée magique, qui se représente les noms comme des véhicules de forces bénéfiques ou maléfiques. Et les antiracistes qui croient lutter contre le racisme en proposant d'interdire l'usage du mot supposé contagieux se comportent comme des magiciens. Il ne s'agit plus de soumettre à un examen critique une thèse ou une notion, mais de prohiber l'emploi d'un mot diabolisé. Alors qu'ils prétendent bruyamment «démonter» ou «déconstruire les stéréotypes et les préjugés», ces antiracistes illustrent par ce programme de prohibition lexicale la vision magique qu'ils ont du racisme et de leur lutte. C'est cette vision naïve et irréfléchie qu'ils devraient commencer par déconstruire.

Vous faites référence à de récents travaux de généticiens sur la diversité humaine qui renouvellent le regard sur la question, et vous soulignez que les milieux antiracistes, notamment en France, n'en tiennent pas compte. Pouvez-vous résumer votre analyse?

Rappelons tout d'abord la thèse antiraciste orthodoxe, telle qu'on la trouve exposée dans l'article de référence sur la question, publié en 1972 par le généticien de Harvard Richard C. Lewontin. Son argumentation est fondée sur une analyse statistique de la distribution des gènes, qui lui permet d'établir que les différences génétiques entre un Africain et un Européen choisis au hasard sont du même ordre que les différences génétiques entre deux Européens choisis au hasard. D'où cette estimation de la variation génétique largement diffusée: 85 % environ de la variation génétique totale se manifeste entre individus d'une même population locale (tribu, nation, groupe ethnique), et, dans les 15 % qui restent, 8 % se manifeste entre populations locales au sein d'une «grande race» et 7 % entre «grandes races». Les différences génétiques entre les «grandes races» de l'anthropologie physique sont si petites qu'elles deviennent négligeables. En 1976, le généticien Jacques Ruffié annonce aux Français la bonne nouvelle: «Chez l'homme, les races n'existent pas.» Au milieu des années 1980, le consensus paraît sans réserve dans la communauté scientifique, dont Lewontin se fait le porte-parole en affirmant: «La différenciation de l'humanité en “races” est très superficielle, puisqu'elle repose essentiellement sur la couleur de la peau. Ceux qui jugent profondes les différences entre races dans l'espèce humaine ne peuvent s'appuyer sur la biologie pour justifier ce jugement.»

La thèse de la non-scientificité de l'idée de race, qui fonctionne depuis comme un dogme pieusement récité, nous empêche de voir que la question est en train de rebondir, mais sur de nouvelles bases théoriques et dans un nouveau vocabulaire. En témoignent, par exemple, les débats suscités aux États-Unis par l'ouvrage du généticien de Harvard David Reich, Who We Are and How We Got Here: Ancient DNA and the New Science of Human Past, paru en mars 2018, qui dénonce l'«orthodoxie» du discours sur la diversité génétique établi depuis les années 1970, ce discours orthodoxe étant devenu le fondement du catéchisme antiraciste contemporain. Bien que, le plus souvent, le mot «race» soit évité par les généticiens pour ne pas déclencher une chasse aux sorcières contre des «racistes scientifiques» imaginaires, la conceptualisation scientifique des différences entre groupes humains est en cours. Ces débats scientifiques anglo-saxons montrent que le consensus des années 1970-1990 sur l'inexistence des races humaines s'est affaibli chez les biologistes depuis les années 2000. Le contraste avec une France intellectuelle et politique emmurée dans ses convictions idéologiques et son vertuisme est affligeant. C'est bien sûr, comme sur d'autres questions sulfureuses, la peur d'ouvrir la boîte de Pandore qui se traduit par l'évitement systématique du débat de fond, sans anathèmes. S'y ajoute la crainte d'être accusé de racisme par des activistes ignorants et sans scrupule. Le courage intellectuel est décidément la chose du monde la moins bien partagée.

Le concept de «race» est jugé non scientifique, mais le «racisme» existe bel et bien. Ne faut-il pas se donner les moyens de nommer ce que l'on veut combattre? Faire disparaître le mot «race» peut-il réellement permettre de faire disparaître le racisme?

Si l'on pose comme une vérité scientifique l'inexistence des «races humaines», comment en effet définir et dénoncer le «racisme anti-Noirs» ou le «racisme anti-Blancs»? Pour identifier et combattre le «racisme anti-X», il faut bien reconnaître d'une façon ou d'une autre l'existence de groupes ordinairement nommés «races humaines», et parmi ces dernières, celle de la «race X» désignée comme victime de racisme. Et l'on ne saurait procéder à des enquêtes sur le «racisme anti-X», qui visent à le mesurer au sein de telle ou telle population, si l'on n'accepte pas l'idée que les représentants de la «race X» sont victimes de «racisme».

S'il faut supprimer le mot « race », il faut aussi supprimer tous les termes dérivés : « racial », « racisme », « raciste »...

Le projet de supprimer le mot «race» de la Constitution, au nom de la lutte contre le racisme, n'est pas seulement d'une grande naïveté. Une telle mesure serait contre-productive, car elle priverait les magistrats comme les citoyens ordinaires des moyens de condamner clairement les discriminations ou les actions violentes contre des personnes en raison de la «race» qu'on leur attribue, quelle qu'en soit la définition. Le risque est de laisser entendre que la «distinction de race» - en clair, la discrimination raciale - n'est plus interdite. S'il faut supprimer le mot «race», il faut aussi logiquement supprimer tous les termes dérivés du mot impur: «racial», «racisme» et «raciste», «racialiste», «antiracisme», etc.

Pourquoi dès lors ne pas exiger l'interdiction d'autres mots au sens incertain et associés, comme le mot «race», à des violences ou des exclusions de diverses sortes? Par exemple l'interdiction de «nation» susceptible d'alimenter le nationalisme, de «sexe» qui pourrait inciter au sexisme, d'«étranger» qui stimulerait la xénophobie, ou d'«origine», celle-ci pouvant être géographique, mais aussi nationale ou raciale. Sans parler du mot «identité» qui, déshonoré par l'existence même des «identitaires», est réputé désormais d'extrême droite.


mardi 9 octobre 2018

Bunkerisation




Représentantes autoproclamées de la société ouverte et du vivre-ensemble, les classes dominantes et supérieures du XXIe siècle ont réalisé en quelques décennies ce qu’aucune bourgeoisie n’avait réussi auparavant : se mettre à distance, sans conflit ni violence, des classes populaires. La citadellisation, que la technostructure appelle « métropolisation », n’est que la forme géographique du processus de sécession des bourgeoisies au temps de la mondialisation.

Une bourgeoisie asociale
L’arnaque de la société ou de la ville ouverte offre au monde d’en haut une supériorité morale qui lui permet de dissimuler la réalité de son repli géographique et culturel. L’« open society » est certainement la plus grande fake news de ces dernières décennies. En réalité, la société ouverte et mondialisée est bien celle du repli du monde d’en haut sur ses bastions, ses emplois, ses richesses. Abritée dans ses citadelles, la bourgeoisie « progressiste » du XXIe siècle a mis le peuple à distance et n’entend plus prendre en charge ses besoins.

L’objectif est désormais de jouir des bienfaits de la mondialisation sans contraintes nationales, sociales, fiscales, culturelles... et, peut-être, demain, biologiques.

En 1979, l’historien et sociologue Christopher Lasch révélait comment la culture du narcissisme et de l’égoïsme allait conduire l’Amérique à sa ruine antisociale. Il dessinait déjà avec précision le portrait d’une nouvelle bourgeoisie asociale, et notamment son incapacité à évoluer et à interagir en dehors de ses propres réseaux. Inadaptée à la vie en société, elle vit aujourd’hui totalement dans le déni de la réalité des classes populaires.

On comprend dans ce contexte que l’émergence du monde des périphéries populaires et la menace qu’elle fait peser aient provoqué un tel vent de panique dans le monde d’en haut. Un petit monde de plus en plus fermé qui semble désormais tenté par la fuite de Varennes.

Vent de panique : le front des bourgeoisies
La vague populiste qui traverse l’Occident a déclenché un mouvement de panique sans précédent au sein de la classe dominante. Rappelons-nous par exemple les réactions politiques, médiatiques, académiques suscitées par le vote en faveur du Brexit ou l’élection de Donald Trump. Insultes, refus affichés des résultats électoraux : le comportement des classes dominantes et supérieures a révélé tous les symptômes de l’hystérie d’une bourgeoisie asociale. Découvrant la fragilité de sa position, le monde d’en haut a réagi en faisant front et en renforçant sa bunkerisation.

Extrait de No Society, Christophe Guilluy, Flammarion, 2018.


samedi 6 octobre 2018

Les deux nations, la trahison des élites, le face-à-face




FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Alors que l'existence de tensions communautaires a été reconnue par Gérard Collomb lui-même, le journaliste Yves Mamou accuse les élites françaises de s'être coupablement désintéressées de l'immigration, et d'avoir fermé les yeux sur l'islamisation du pays.



Yves Mamou est un ancien journaliste du Monde. Il a également collaboré au Canard Enchaîné, à Libération et à La Tribune. Collaborateur régulier du site américain The Gatestone Insitute, il est l'auteur de nombreux ouvrages dont Hezbollah, dernier acte (éd. Plein jour, 2013) et Le Grand abandon. Les élites françaises et l'islamisme (éd. L'Artilleur), paru le 25 septembre 2018.

FIGAROVOX.- Selon vous, l'immigration et l'islamisation auraient pour conséquence d'empêcher les Français de «faire nation»? Quel lien faites-vous entre la supposée émergence perturbatrice de l'islam et la supposée désagrégation de la nation française?

Yves MAMOU.- Le Grand Abandon est une tentative de reconstitution. J'ai essayé de savoir pourquoi et comment, à côté de la nation française, une nation islamique avait pu progressivement se constituer. Les déclarations fracassantes de Gérard Collomb, ex-ministre de l'Intérieur, au matin de sa passation de pouvoir à Edouard Philippe, Premier ministre, montrent que la juxtaposition de ces deux nations aujourd'hui en France engendre un risque d'affrontement. Nous sommes aujourd'hui «côte à côte» (sous-entendu musulmans et non-musulmans) a dit Gérard Collomb, mais rien ne garantit que demain nous ne serons pas «face à face». Cet avis de guerre civile en bonne et due forme a été proféré par l'homme qui, pendant un an et demi, Place Beauvau, a eu sous les yeux, au quotidien, tous les rapports de police et de gendarmerie.

Gérard Collomb est partie prenante de l'élite politique française. Il abandonne son poste en informant que la guerre civile est à nos portes. Une fuite qui à elle seule justifie mon titre «Le Grand Abandon». L'avertissement aurait eu plus de force s'il avait été proféré par un ministre en exercice. L'avoir prononcé sur le pas de la porte a fait que certains médias ne l'ont même pas repris.

La guerre civile se définit comme le déchirement d'une nation. Je ne sais pas si cette guerre aura lieu, mais il m'a semblé utile de m'interroger sur la présence de deux nations sur le même territoire national. Parfois, ce sont des frontières mal tracées qui créent les conditions d'un affrontement entre deux nations. Mais en France, la nation islamique a été fabriquée de toutes pièces. Elle est le résultat d'une politique. Les élites françaises, c'est-à-dire les grands corps de l'État, les partis politiques, les experts, les magistrats, les médias, les élites culturelles… ont, pour de multiples raisons, plusieurs décennies durant - et encore aujourd'hui - encouragé et légitimé l'immigration musulmane.

Cette préférence des élites pour l'islam a produit un fossé abyssal entre la France d'en haut et la France d'en bas. Le Baromètre de la Confiance que le Cevipof, le centre de recherches de Sciences Po, publie année après année, illustre parfaitement le phénomène: la majorité de la population française témoigne à l'égard de sa classe politique d'une gamme de sentiments qui va de l'écœurement au dégoût, en passant par le rejet et l'indifférence. Et sur quoi se cristallise cette rupture entre le haut et le bas de la société? Sur l'islam jugé trop invasif et l'immigration jugée excessive.

Curieusement, ce baromètre du Cevipof sauve la mise de deux institutions, l'armée et la police qui jouissent d'un taux de confiance de près de 80 %.

Peut-être, mais est-ce suffisant pour affirmer comme vous le faites que l'islamisme et l'immigrationnisme ont été voulus, théorisés, écrits et préparés à l'avance?

L'immigration a été voulue et organisée, mais l'islamisation de cette immigration n'était sans doute pas inscrite au menu. Si l'immigration se poursuit malgré l'islamisation, c'est sans doute que nos élites la jugent insignifiante. Ou bien qu'elle leur est indifférente. Et c'est cette indifférence au risque de guerre civile que j'ai voulu souligner.

La constance avec laquelle le Conseil d'État a aidé à la constitution d'une nation islamique en France est sidérante. Je liste dans mon livre tous les arrêts du Conseil d'État favorables à l'immigration musulmane, favorables au voile, favorables au burkini, favorables à la burqa, favorables aux familles polygames et j'en passe. Idem pour le Conseil constitutionnel qui trouve conforme à l'intérêt général de laisser les écoles salafistes proliférer ou de supprimer, au nom de la «solidarité», les peines qui frappaient autrefois les délinquants qui facilitaient l'immigration clandestine. Mon livre passe également au crible l'étrange aveuglement de l'Observatoire de la laïcité quand il est question d'islam et l'étrange sensibilité du Conseil supérieur de l'audiovisuel aux récriminations des téléspectateurs musulmans.

Tout ce que j'avance dans mon livre est sourcé. Le Grand Abandon est riche de plus de 700 notes et références. L'ordonnancement et la mise en relation de ces faits étayés et vérifiés entre eux mettent en lumière une évidence: il existe bel et bien une préférence des élites françaises pour l'islam.

Ce qui nous ramène à votre première question. Ce n'est pas seulement l'islam qui empêche aujourd'hui de faire nation. Les élites aussi ne veulent plus faire nation.

«L'antiracisme politique qui sévit aujourd'hui n'a jamais eu pour but de combattre le racisme.» Que voulez-vous dire?

Je n'ai pas remarqué de mobilisation des organisations antiracistes contre le rappeur Nick Conrad qui a chanté le meurtre des Blancs et des enfants blancs dans les crèches. Ni contre les Indigènes de la République ou le syndicat SUD Éducation qui ont organisé des séminaires «racisés» fermés aux «Blancs», ni contre Médine qui rêve de crucifier les laïcards au Golgotha, ni contre Mmes Ernotte (France Télévisions) et Nyssen (ministère de la culture) qui souhaitaient voir moins de «Blancs» à la télévision.

En revanche, quand Éric Zemmour a affirmé que les immigrés étaient surreprésentés dans les prisons, ou quand Georges Bensoussan a tenté d'expliquer que l'antisémitisme sévissait dans une large frange de la population musulmane en France, les associations antiracistes se sont unies pour les traîner devant un tribunal. Au nom de la lutte antiraciste!

Ces quelques exemples permettent de situer la zone d'action de l'antiracisme: faire taire tout critique de la «diversité». La «diversité» n'est pas un slogan antiraciste un peu creux. Je démontre dans mon livre que la «diversité» est en réalité une politique. Et cette politique passe par les organisations antiracistes subventionnées par l'État, par l'école où l'apprentissage de l'arabe est proposé aujourd'hui dès le primaire, par une politique du ministère de la Culture qui subventionne la «diversité» au cinéma et au théâtre, par l'Afnor qui labellise les entreprises pour plus de «diversité», par le Conseil supérieur de l'audiovisuel qui, avec son Baromètre de la «diversité» rêve d'imposer des quasi quotas ethniques sur le petit écran, et par divers lobbys comme le Club XXI d'Hakim el Karoui ou l'association Coexister...

Le Grand Abandon démontre que l'antiracisme politique et le discours diversitaire n'ont pas pour but de combattre le racisme. Ce sont des outils au service d'une réinitialisation des consciences. Ils servent à marteler que les immigrés de couleur sont par essence des victimes. Les services du Premier ministre diffusent actuellement des clips contre les violences sexistes. L'un de ces clips montre un «Blanc» qui agresse sexuellement une jeune fille d'origine maghrébine laquelle est défendue par une «Blanche» en couple avec un homme noir. Ce clip d'État d'une grande pureté idéologique assigne la violence sexuelle aux hommes Blancs et refuse d'évoquer celle qui peut aussi exister chez les «victimes» de couleur. J'affirme que cette victimisation forcenée des Français de couleur participe à la fabrication de la violence d'aujourd'hui.

Quand vous parlez des «élites», qui désignez-vous exactement? Peut-on mettre tous les responsables politiques, économiques, culturels, médiatiques… dans le même panier?

Mon livre passe en revue les partis politiques, le ministère de la justice, les associations antiracistes, l'université, l'école, les experts, les intellectuels, le monde du cinéma et du théâtre et de quelques autres encore… Chacun de ces groupes ou institutions œuvre, dans le champ qui est le sien, à la promotion de la «diversité» et de son corollaire le «vivre-ensemble». J'ai déjà évoqué le cas du Conseil d'État, du Conseil constitutionnel et du Conseil supérieur de l'audiovisuel. Mais je liste également le cas des intellectuels qui pétitionnent et lynchent médiatiquement toute personnalité publique qui émet des opinions non conformes aux leurs. L'écrivain algérien Kamel Daoud en a ainsi fait les frais quand il a expliqué que les viols de masse de Cologne en 2015 étaient dus à l'importation en Allemagne d'une culture patriarcale des relations entre les sexes. Les experts justifient et encouragent l'immigration au nom de supposés bienfaits économiques. Le ministère de la justice met à mal la liberté d'expression des Zemmour et Bensoussan… etc. J'ai 600 pages d'exemples et de logiques qui s'emboîtent les unes dans les autres et qui tous ensemble concourent à une révolution, «par le haut».

En trente ans, la société française a quitté un modèle laïque républicain pour être projetée dans un modèle multiculturaliste, communautariste et anti-laïque. Il s'agit d'une authentique révolution qui se poursuit encore aujourd'hui sous nos yeux. Les élites politiques, économiques et institutionnelles ont balayé le vieux modèle laïque et républicain sans demander l'avis du reste de la population. Les élites françaises ont été à l'origine du plus grand casse du siècle, lequel s'avère être aussi un casse de la démocratie et de la laïcité. Pour quel profit? Je crains que seul l'islamisme soit à même de tirer les marrons du feu.

Les politiques ont selon vous une responsabilité toute particulière dans la diffusion de l'islamisme. Tous, y compris le Front national, pourquoi?

Le Front national a joué les repoussoirs. Par sa seule présence, le Front national a empêché l'émergence de tout débat sérieux sur l'islam et l'immigration. Les éructations de Jean-Marie Le Pen toujours à la limite du racisme et de l'antisémitisme ont contribué au caractère hégémonique du discours antiraciste. Marine Le Pen a bien tenté de redresser l'image de son parti, mais le mal était fait. Et il dure encore.

Quant aux gouvernements de gauche, ils portent une responsabilité historique que j'expose dans Le Grand Abandon.

Vous reprochez aux politiques, notamment de gauche («islamo-gauchistes») leur clientélisme, mais vous le reconnaissez vous-même en introduction, les musulmans deviennent une composante à part entière de la population: il faut bien que des politiques leur parlent à eux aussi?

La gauche clientéliste flatte le communautarisme islamique: baux emphytéotiques pour la construction de mosquées, heures de piscine réservées aux femmes, etc., cela dans le but de recueillir les voix des musulmans. L'islamo-gauchisme accompagne la violence islamiste pour conquérir le pouvoir. Ce sont deux démarches différentes, mais les deux instrumentalisent les musulmans comme outil de conquête du pouvoir.

En trente ans, la société française a quitté un modèle laïque républicain pour être projetée dans un modèle multiculturaliste, communautariste et anti-laïque.

Cette instrumentalisation de l'islam par la gauche a creusé la tombe de la laïcité. La laïcité non plus n'est pas un mot creux. C'est l'espace de la citoyenneté. Et la citoyenneté c'est l'espace du politique parce qu'il est débarrassé de tous les sujets qui ne prêtent pas à la discussion et à la négociation. Si la laïcité a cantonné la religion au domicile et aux lieux de culte, c'est précisément pour les sortir de l'espace politique. En réintroduisant la religion - et surtout la religion musulmane - dans l'espace de la politique, la gauche (mais aussi la droite) a disséminé les germes de la guerre civile.

Une République laïque ne doit reconnaître que des citoyens et non des communautés, et moins encore des communautés religieuses. Penser comme le font nos élus de droite et de gauche que la République doit des mosquées aux musulmans est une erreur et une trahison. Une erreur parce qu'elle conforte le communautarisme et le sécessionnisme musulman. Et une trahison parce que ce que la République doit aux Français, quelle que soit leur confession ou leur couleur de peau, ce sont des écoles, la liberté de pensée et d'expression.

Vous critiques beaucoup aussi l'Église. Mais n'est-elle pas dans son rôle lorsqu'elle exprime une compassion à l'égard des migrants? Faut-il toujours tout ramener à une vision politique?

Le rôle des journalistes n'est pas de prendre les apparences pour le réel. Quand Macron va au Collèges des Bernardins et déclare aux plus hautes personnalités du catholicisme français qu'il faut «réparer» le lien abîmé entre l'Église et l'État, que croyez-vous qu'il fasse? Une bonne action? Non, il fait de la politique. Il s'adresse à une Église catholique blessée par cent ans de laïcité et qui souffre d'une hémorragie de fidèles. Il lui dit: oublions la laïcité, revenez dans le jeu politique. Pourquoi Macron fait-il cela? Pour se constituer des alliés dans son grand projet de bâtir ce qu'il appelle l' «Islam de France». Macron a besoin d'alliés pour se débarrasser de la laïcité. Quel meilleur allié que l'Église?

Quant à la compassion de l'Église pour les migrants musulmans, il est bon de rappeler que cette compassion est sélective. L'Église ne défend pas les Coptes quand ils sont massacrés en Égypte, elle proteste à peine contre l'authentique épuration ethnique qui frappe les chrétiens d'Orient, et elle n'a guère eu de mot charitable pour les Yazidis massacrés par l'État islamique. C'est cette sélectivité compassionnelle qui interroge. J'essaye de montrer dans mon livre que la charité affichée de l'Église envers les musulmans est aussi une politique.

Quant aux médias, pour finir, vous y voyez des «falsificateurs de la vérité»?

Il y a quelques jours, le Journal télévisé de France 2 a diffusé un reportage sur l'épidémie d'attaques au couteau qui sévit à Londres. Mais la même épidémie sévit en France et aucun média ne dresse un tableau de la situation. Il faut feuilleter la presse de province, journal par journal, pour se rendre compte de l'ampleur des violences gratuites, souvent mortelles, commises au quotidien. Quand un journal évoque une attaque au couteau, on ignore le nom de l'agresseur et ses motivations. Comme s'il y avait une volonté d'anonymiser le «déséquilibré»! Les médias, dans leur grande majorité, participent au casse du siècle. Ils n'informent plus sur les problèmes, ils prêchent la «diversité» et le «vivre ensemble».

lundi 1 octobre 2018

Ça va mal mais faut pas le dire



Pourquoi ce grand silence politique sur la litanie de faits divers de plus en plus violents qui émaille le quotidien des Français ? La multiplication d'agressions et d'actes violents ces derniers jours (le bus à Angoulême ou bien encore le meurtre du chef de la police municipale Pascal Filoé à Rodez) n'a pas fait réagir la classe politique. Ces violences empoisonnent pourtant la vie des Français.

  Atlantico : Comment interpréter cette recrudescence de faits-divers violents ? De quoi est-ce le marqueur ?

  Xavier Raufer : D'abord : Interpréter dans le champ du social, c'est poser un diagnostic - exercice impossible sans vocabulaire étalonné. En médecine, où la vie des gens est en jeu, c'est la cruciale nosographie, description méticuleuse des maladies et symptômes, partant de termes d'une précision - justement dite "chirurgicale". En criminologie, ou la vie des gens est autant en jeu, pareil. Donc par pitié, pas de faits-divers, expression du mépris de caste de journalistes soumis. Il s'agit bien plutôt de crimes traumatisant tous un quartier et une famille. Votre fils part fêter son anniversaire, on vous ramène un cadavre en sang. Ces médias écumant au moindre gros mot devraient mieux orienter leur sensibilité. Sur le fond : nous récoltons ce que Taubira, Cazeneuve et leurs médias aux ordres, ont semé. Des voyous ont la bride sur le cou. Partout en France, Ils lynchent, surinent, s'entretuent à la kalachnikov. D'autant que - comme récemment prouvé dans Atlantico pour la Justice - le gouvernement Macron-Philippe ignore la sécurité. Un ministre de l'intérieur quasiment en cavale et une garde des Sceaux donnant la pénible impression de tomber de l'armoire. Quant au président, il n'a nul intérêt pour la sécurité : les grands flics - qui ont du flair - le sentent. Quand il aborde le sujet, il y a un peu en lui de Marie-Antoinette : "qu'ils mangent de la brioche". L'effet sur les racailles est évident - il y a même un proverbe pour cela : "Quand le chat n'est pas là, les souris dansent".

  L'insécurité et la violence "gratuite" inquiètent les citoyens, mais ces affaires sont rarement vues comme significatives par les études concernant la hausse des violences. Quel poids leur accorder ? N'y-a-t-il pas un décalage entre les statistiques qui recensent ces agressions et le carnet de bal des faits divers tel qu'on le voit dans la PQR tous les jours ? 

Quand les médias-du-système parlent avec mépris de "politiser des faits-divers", ils font comme leurs géniteurs maoïstes qui, naguère en Chine, exaltaient la révolution devant de misérables esclaves crevant de faim. De même, nier le réel criminel est absurde - voire contre-productif. Ces propagandistes de la collective Pravda du vivre-ensemble on beau peindre Malmö en aimable thébaïde, appeler "rixe" des émeutes ; "délinquants" des tueurs ; dire "subtiliser" ou "dérober" pour éviter le mot vol ; hypnotiquement écrire "personne" pour anonymiser le criminel, ils n'arriveront à rien. Pas plus qu'en jouant les Précieuses Ridicules, en baptisant un taulard "personne-en-situation-de-privation-de-liberté". Comme ils sont choisis par Niel, Drahi & co. pour être dociles, pas savants, rappelons-leur l'inanité d'antérieures vagues de censure : L'inquisition n'a en rien freiné la Réforme ; et l'Okhrana (services secrets tsaristes), qui contrôlait toute la presse russe et corrompait allègrement celle du reste de l'Europe, n'a pas retardé la révolution d'Octobre. Donc à l'instant, le système visse un couvercle sur une cocotte-minute, ce qui n'est jamais bon. Quelles études sérieuses sont faites sur ces sujets criminels par les services officiels ? Aucune - les médias-du-système intimident les fonctionnaires pour qu'ils s'écrasent. Il y a d'excellents rapports parlementaires - que nul officiel ne lit. Restent les criminologues et des médias libres, comme Atlantico.

  Quels sont les risques de voir les partis politiques laisser cette thématique de l'insécurité à des partis, ou des personnalités dite "populistes" ? 

Les politiciens de droite sont d'usage terrifiés par le dernier stagiaire arrivé à Libé. Même ceux qui jouent les durs à la télé. Autour d'eux - souvent très près... - des "communicants" hurlent d'horreur au moindre mot fort - ne parlons pas même d'un acte... - prédisant une baisse au prochain sondage... Jadis ces sorciers éviscéraient des volatiles, aujourd'hui ils scrutent les enquêtes d'opinion - résultat identique. Et puis, souvenons-nous de la récente présidentielle. Avez-vous entendu Mme Le Pen parler de sécurité ? Pas moi. Reste que les électeurs ne sont pas fous. (Mao disait "L'œil du paysan voit juste"). Ils voient mieux que les élites le seul vrai problème de sécurité de la France : ces cités hors-contrôle où on abat le colonel Beltrame, où l'on tire à la kalach' sur la police, où on crame des gardiens de la paix au cocktail Molotov. Cités d'où sont issus la plupart des terroristes ayant ensanglanté la France de 2015 à 2018. Coulibaly (l'hyper-Casher) de la sinistre Grande Borne, ainsi de suite. Or la calamiteuse gestion de ces coupe-gorge depuis un demi-siècle porte un nom : "politique de la ville" et là, les libéraux font comme la gauche - voir Marseille. Donc, pour être crédibles sur ces graves sujets, la droite et la gauche auront beaucoup à se faire pardonner. Enfin : "populisme". Comme "terrorisme", ce terme ne relève pas de la science politique, mais vise à disqualifier. Le "populiste", c'est le type qu'on déteste. Un peu juste pour sauver sa peau (politique) et chasser les gens de la table

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