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samedi 29 septembre 2018

Quarante ans de chute (par M. Radu Portocalla)




Quarante ans de chute (par M. Radu Portocalla)
Publié le 29 septembre 2018 par maximetandonnet
M. Radu Portocalla est un journaliste d’origine roumaine. Persécuté et banni par la dictature de Ceaucescu, il a trouvé refuge en France.  Il dénonce aujourd’hui les dérives du monde occidental qui lui rappellent les pires souvenirs de son passé. Il m’a transmis un témoignage que je suis heureux de reproduire dans ces pages.

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En 1977, la police politique roumaine (Securitate), très intéressée par mon « cas », me promettait un grand nombre d’années de recueillement pénitencier, excellente occasion de méditer avec plus de sérieux que je ne l’avais jamais fait auparavant aux bienfaits du socialisme réel.

N’appréciant pas à sa juste valeur cette heureuse perspective, je fis appel à l’un de mes oncles d’Athènes, ambassadeur et ami de Constantin Karamanlis, alors chef du gouvernement grec. Une note fut adressée dès le lendemain aux autorités de Bucarest, demandant que je sois autorisé à quitter la Roumanie dans les plus brefs délais, même si cela devait impliquer une procédure d’expulsion. Simultanément, des instructions étaient données aux ministères grecs pour que tous les dossiers roumains soient bloqués tant que cette autorisation ne m’était accordée.

(Je compris, avec les années, qu’aucun autre pays n’aurait fait et risqué autant pour sauver une personne qui, comme moi, était absolument insignifiante.)

L’affaire prit, tout de même, trois mois.

Arrivé enfin à Athènes – dans le monde libre, comme on disait alors –, prêt à commencer une nouvelle vie, j’avais une certitude absolue : je n’allais plus jamais être confronté aux misères, aux absurdités, aux imbécillités que j’avais connues sous le régime de Gheorghe Gheorgiu-Dej (1945-1965) et de Nicolae Ceausescu (1965-1989). Je n’étais plus dans cette cage étriquée où toute pensée et, a fortiori, toute parole comportait les plus grands risques. Le nivellement par le bas était resté derrière moi, tout comme la réduction des esprits à une effarante uniformité.

Comment pouvais-je anticiper ce qui allait suivre ? Comment était-il possible, alors, d’imaginer que le monde libre allait commencer la construction minutieuse d’un carcan dans lequel il s’enfermerait pour mieux mourir d’étouffement ?

C’était en 1977 et l’ultra-gauche américaine n’avait pas encore inventé le politiquement correct, cette abomination qui s’est répandue de par le monde comme les répliques d’un séisme dévastateur. L’Europe n’avait pas encore découvert les délices pervers d’un gauchisme que même Lénine avait qualifié de « maladie infantile du communisme ». Les politiciens de droite ne tenaient pas encore des discours de gauche. On pouvait encore respirer.

Aujourd’hui, quatre décennies plus tard – seulement quatre décennies ! –, des illuminés prétendent édifier un monde nouveau, endroit étrange où chacun peut être suspect d’avoir commis ou être susceptible de commettre un méfait proscrit par des règles de plus en plus contraignantes. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde-tribunal, où chacun est à la fois juge et procureur, et où on regarde les avocats – s’il s’en présente, ce qui est de moins en moins évident – comme des coupables au même titre, si ce n’est plus, que ceux qu’ils cherchent à défendre.

Non, je ne pouvais concevoir, en 1977, qu’un jour il me sera donné de voir des écrivains et des journalistes condamnés au silence, que la grande presse assurera la publicité des réquisitoires-condamnations – comme au début des régimes communistes, quand des accusateurs publics tordaient les destins dans les enceintes des Tribunaux populaires.

Comment penser, en 1977, qu’un jour, quarante ans plus tard, j’assisterai à tant de choses que je croyais avoir laissées derrière moi, dans l’univers trouble de Ceausescu ?

Radu PORTOCALLA

Source.

mardi 25 septembre 2018

Zemmour, entretien pour le magazine "Le Point"




On connaît le jugement de Victor Hugo. « Être contesté, c'est être constaté. » Si Éric Zemmour égratigne dans son dernier ouvrage le père des Misérables , il ne peut être en désaccord avec lui. Depuis la sortie de son Destin français , les polémiques s'enchaînent. La plus importante concerne son vif échange (en partie coupé par la production) avec l'entrepreneuse Hapsatou Sy sur C8 concernant les prénoms. Une manière de faire parler de soi et de vendre son livre ? « C'est plus subi que voulu. Je n'ai rien dit quand on m'a expliqué que l'on avait coupé la séquence avec Hapsatou Sy. Pour moi, c'était anecdotique, nous explique l'essayiste. Le débat médiatique et intellectuel s'est tellement dégradé qu'on a le choix entre ne pas se déplacer sur des plateaux télé – ce que fait le philosophe Jean-Claude Michéa – ou aller défendre ses idées dans des médias de masse au risque que ce soit moins confortable. Aujourd'hui, le débat se décompose ainsi : victimisation, émotion, judiciarisation. Et à chaque fois, je le subis. » Pas de regret pour autant : « Au-delà des gens mal intentionnés, il y a des polémiques, car je touche des points essentiels que l'on ne veut pas voir. Des points qui, en vérité, interrogent tout le monde, comme cette affaire des prénoms. Personne n'ose en parler. Mais c'est une question qui taraude les gens, car elle concrétise, selon moi, la désintégration française. »

Au-delà de ces polémiques, il y a un livre. Une histoire de France de près de 600 pages et une galerie de plus de quarante portraits. Le tout renvoie à notre situation présente. Se dessine un Zemmour plus monarchiste que républicain, ardent défenseur de la religion catholique et nostalgique d'une certaine France. Mais à la lecture de cet ouvrage – où il évoque son histoire personnelle, une première ! –, ne peut-on pas être aussi nostalgique du Zemmour des années 1990 qui exaltait le mérite de l'école républicaine (étrangement absent), la laïcité (pour assimiler les Français musulmans), ou qui s'inquiétait de l'américanisation de la société et qui traitait de la question sociale ? Alors, même Zemmour, c'était mieux avant ? Réponse avec l'intéressé.

Le Point : Après Mélancolie française (2010) et Le Suicide français (2014), vous publiez un nouveau livre sur l'histoire. N'avez-vous pas peur de vous répéter ?

Éric Zemmour : Proust disait qu'on écrit toujours le même livre. Au-delà de ça, c'est un nouveau travail avec une forme différente : il s'agit cette fois-ci d'une galerie de portraits. Je pense qu'il y a aujourd'hui une réflexion plus que nécessaire à avoir sur l'histoire de France. Nous vivons un moment fatidique où la guerre de l'histoire est de nouveau à l'ordre du jour. La plupart des historiens n'assument plus l'histoire de France. Ils font une histoire des individus, des minorités ou du monde. Je pense qu'au milieu de ça, il y a une histoire nationale à rédiger. Et j'ai essayé de faire ce travail.

Ce travail est-il celui d'un historien, d'un journaliste, d'un polémiste ou d'un idéologue ?

Je ne le qualifierai pas. L'Histoire n'appartient pas aux historiens. Je ne fais pas un travail de recherches historiques, je fais un travail de synthèse historique. Je n'ai pas à légitimer mon travail, c'est au lecteur de dire si cela lui plaît ou pas. Quant à l'idéologie, tout le monde a un œil idéologique. Même les historiens qui prétendent le contraire. Sinon, on n'écrit pas une histoire de France.

Jean-Christian Petitfils nous expliquait qu'il ne fallait pas faire du roman national une romance. En taisant ou en légitimant ou en excusant certains points sombres de notre histoire, ne tombez-vous pas dans la romance ?

Pierre Nora dit que « le roman est devenu une romance ». Si vous m'avez lu, vous avez bien vu que je ne fais pas du roman. D'ailleurs, je l'explique dans l'introduction, ce qui gêne les dénonciateurs du roman national, ce n'est pas le côté roman, mais c'est bien le national. Ils ne veulent plus de la nation. Comme la France est un pays qui a été forgé par l'histoire (l'Église et les rois), on veut désintégrer ce pays par l'histoire. J'assume une histoire nationale, une histoire de la nation française. C'est une histoire qui se répète.

Mais dans le livre, vous êtes nuancé sur la Saint-Barthélemy et, dans vos interventions, vous avez défendu la position de la France sur Maurice Audin, ce militant communiste torturé…

Ce n'est pas de la romance que de ne pas faire de la morale à des gens qui ont vécu il y a des siècles. Je ne dis pas que la France a toujours raison. J'essaie de comprendre les motivations des actes passés. Il y a une vulgate historienne qui condamne la France tout le temps. Quand je cite Montaigne – qui n'est pas le chef de la ligue des catholiques ! – expliquant qu'il fallait faire la Saint-Barthélemy, cela ne vous questionne pas ? J'ai découvert que Catherine de Médicis n'était pas cette va-t-en-guerre que l'on présente à chaque fois. Qu'elle n'était pas hostile aux protestants. J'essaie donc de comprendre pourquoi elle en arrive à ce massacre. Et je m'aperçois qu'il y avait à l'époque un fondamentalisme protestant qui exaspérait le bon peuple. En écrivant cela, j'ai l'impression de faire plus œuvre d'histoire que les historiens qui se contentent de répéter la vulgate.

Quelle est votre « certaine idée de la France », pour reprendre les mots du général de Gaulle ?

Je cite souvent cette phrase d'André Suarès : « Qu'il aille ou pas à l'église, le peuple français a l'Évangile dans le sang. Et les plus graves erreurs de la France, c'est quand elle met du sentiment dans la politique. » On pourrait résumer l'histoire de France à cette phrase. La France est ancrée dans ses racines chrétiennes, même chez ceux qui vomissent le christianisme (ils sont plus chrétiens qu'ils ne le croient) : universalisme, amour de l'humanité. C'est son génie. Mais, en même temps, le christianisme mal compris (amour de l'autre exclusif, sentimentalisme dévoyé) est sa face sombre ; la France s'oublie. Les droits de l'homme, par exemple, ont participé à la grandeur de la France, aujourd'hui, ils vont la conduire à sa mort. Notre histoire oscille entre ses deux penchants.

Si on vous avait posé cette question dans les années 1990, au temps où vous étiez proche de Philippe Séguin, de Jean-Pierre Chevènement ou de la Fondation Marc Bloch, aurait-on eu la même réponse ? La souveraineté n'aurait-elle pas été la première valeur ?

J'ai travaillé, j'ai creusé, j'ai approfondi. Les gens pensent que je tire à moi les faits pour les faire rentrer dans mon idéologie. En fait, c'est le contraire. Cette phrase d'André Suarès, je n'aurais pas pu la citer, car je l'ai découverte il n'y a pas longtemps. J'ai longtemps cité la phrase de De Gaulle sur la France « un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne », mais celle de Suarès est plus subtile et montre bien les deux faces du génie français.

Mis à part Robespierre, vous parlez peu des hommes de la République. Pas de Jules Ferry pour la mise en place de l'école – que vous avez longtemps vanté –, pas de laïcité…

La République n'est qu'un régime, ce n'est pas le Graal. Le Graal, c'est la France. Je fais une différence, car, aujourd'hui, les élites bien-pensantes de gauche exaltent la République pour mieux abandonner la France. Ils ne parlent jamais de la République française, mais de la République. Comme si c'était une République universelle. Dans mon livre, il y a un chapitre sur l'échec d'une restauration par le duc de Chambord. J'ai découvert que la République a deux péchés originels : naître après la défaite de Sedan en 1870. Cela provoque chez les élites, de Thiers à Gambetta, le sentiment que le temps de la France est passé et que nous devions nous soumettre à l'Allemagne. Le second péché est notre universalisme mal compris. Bismarck l'a très bien vu et joue la République pour nous diviser. Même s'il y a des rémissions comme la Grande Guerre qui est une grande période de patriotisme, on vit ce schéma depuis deux siècles.

Mais, par exemple, vous vous inquiétez de la place de l'islam en France. Vous auriez pu consacrer un chapitre aux hommes de la laïcité qui ont su repousser la religion dans la sphère privée…

Je pense que ce n'est plus la bonne réponse. La laïcité est dévoyée. Nos élites considèrent que la laïcité ne concerne que la liberté religieuse. Mais elles oublient que c'est d'abord la séparation entre le public et le privé. Qu'il s'agit de ne pas montrer avec ostentation sa religion dans l'espace public. Quand Jean-Pierre Chevènement (président de la Fondation des œuvres de l'islam de France, NDLR) appelle l'islam à plus de discrétion, il se fait insulter. L'islam n'a pas connu la laïcité, n'a pas connu la séparation du public et du privé, du sacré et du profane, du spirituel et du temporel. L'islam impose dans plusieurs quartiers une charia de fait.

Vous n'exagérez pas un peu, c'est minoritaire…

C'est encore minoritaire. Mais pour ceux qui le vivent, ce n'est pas minoritaire. Cela gagne du terrain. Je vous concède que la laïcité peut être une barrière si elle est utilisée comme contre l'Église. Mais il n'y a pas d'Église islamique…

Lorsqu'on lit votre livre, il y a une célébration de la monarchie, de la figure des rois. Êtes-vous devenu monarchiste ?

On ne peut que glorifier la monarchie, car elle a créé la France. La monarchie a trouvé un équilibre assez subtil entre le roi et le tiers état contre ce qu'on appelait les féodaux. On pourrait appeler aujourd'hui cela du populisme. Louis XVI a oublié cette alliance et cela a provoqué la Révolution. L'Empire et la Ve République sont une monarchie. C'est le retour à cette alliance contre les élites. Avec cette synthèse géniale, de Gaulle a sauvé la République.

Régis Debray explique que l'américanisation de la société – et le fait de devenir des « Gallo-ricains » – est plus dangereuse que l'islamisation. Êtes-vous d'accord ?

J'ai beaucoup d'admiration et de respect pour Régis Debray. Nous discutons beaucoup ensemble. Je suis évidemment d'accord avec lui sur le danger de devenir des « Gallo-ricains ». Dans Destin français, je ne parle pas que d'islamisation. Je parle de l'anglomanie du XVIIIe siècle, de la finance avec un chapitre sur Rothschild. Je n'ai pas abandonné cette thématique. Mais contrairement à Régis Debray, j'estime que le thème majeur du pays, c'est l'islamisation.
Dans un déplacement au Danemark, le président de la République, Emmanuel Macron, a vanté ce « peuple luthérien » qui vit ses transformations sans trop de drames comparé aux « Gaulois réfractaires ». Qu'est-ce que cela vous inspire ?

C'est exactement ce que j'explique dans le livre. Depuis Voltaire, Montesquieu et encore plus depuis la défaite de Waterloo, les élites reprochent à la France d'être restée catholique. Guizot et Renan le disent. C'est une constance depuis 200 ans et vous remarquez qu'aujourd'hui nos élites sont fascinées par les Allemands, qui sont protestants !

Vous citez abondamment la phrase de Suarès sur les méfaits des sentiments dans la politique. En écrivant une introduction très personnelle et en retournant pour une émission de télévision dans les quartiers où vous avez grandi, ne cédez-vous pas au sentimentalisme ?

Je n'ai pas mis du sentiment. J'ai répondu à la vieille injonction marxiste « D'où tu parles ». Je montre que mon idéologie ne vient pas de rien et témoigne de l'assimilation dans ma génération. Alors, oui, j'étais ému, car je n'y étais pas retourné depuis 50 ans. Vous savez, je ne suis pas un robot, je suis un être humain, j'ai le droit d'avoir des émotions.

En prônant une assimilation stricte, on a l'impression que vous souhaitez être plus romain que les Romains à Rome. Finalement, Éric ne veut-il pas effacer Zemmour ?

Vous faites de la psychanalyse. Je veux être romain. C'est tout. Je veux m'approprier l'histoire de France. C'était banal avant. Alfred Grosser, qui était un homme de centre gauche, était un réfugié allemand venu en France à l'âge de 8 ans. Son père avait servi comme officier-médecin dans l'armée allemande. Dans une conférence, il dit « nous » en parlant de l'armée française. Et il dit : « J'ai pensé, tout en continuant à parler : Assimilation pleinement réussie. Jeanne d'Arc est mon arrière-grand-mère, Napoléon mon grand-père et Goethe un grand écrivain étranger. » Je pense pareil. Et je tiens à vous rassurer, je m'aime beaucoup (rires).

Quand on est nostalgique comme vous, sur pas mal de thématiques (littérature, football, cinéma, musique), en quoi la vie contemporaine est-elle plaisante ?

Peut-être les progrès de la médecine et le TGV. Mais sinon, rien ne trouve grâce à mes yeux, ni la littérature, ni la musique populaire, ni le cinéma, ni la télévision, ni le football. Je suis resté attaché à cette culture populaire des années 70. Depuis, nous sommes entrés dans une période de déclin.

« Destin français », d'Éric Zemmour, chez Albin Michel. 570 pages, 24,50 euros