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samedi 2 juin 2018

Oui, les migrants font du "benchmarking"




Oui, les migrants font du  "benchmarking".

En déclarant que les demandeurs d’asile comparent les législations en vigueur avant de choisir le pays où se rendre, le ministre de l’Intérieur n’a fait qu’énoncer une évidence, explique le délégué général de l’Institut Thomas-More*.

JEAN-THOMAS LESUEURDESSINS CLAIREFOND

Les déclarations du ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, le 30 mai dernier au Sénat, selon lesquelles « les migrants font un peu de benchmarking pour regarder les législations à travers l’Europe qui sont […] les plus fragiles », ont créé la polémique à gauche et semblent gêner certains aux entournures à LaREM. Une fois de plus, les partisans d’une immigration sans limite s’indignent, manient la condamnation morale et cherchent à hystériser le débat. Il n’est pourtant pas de question aujourd’hui qui réclament plus de calme et de sérieux que la question migratoire.

Trois observations, amplement étayées par les faits et des études internationales, prouvent la justesse de l’observation du ministre, et même sa banalité - au point qu’on se demande pourquoi il n’en tire pas lui-même les conclusions qui s’imposent pour renforcer sérieusement en ce sens le projet de loi asile et immigration qu’il s’apprête à défendre devant le Sénat.

Le premier élément, le plus délicat, consiste à refuser d’entrer dans le piège mental et affectif que constitue la sorte d’assomption de la figure du migrant à laquelle on assiste ces dernières années. Systématiquement présenté comme « fuyant la guerre et la misère », le migrant est le nouveau visage du « damné de la terre ». Comme l’a brillamment montré le sociologue québécois Mathieu Bock-Côté, l’immigré a remplacé l’ouvrier dans le Panthéon de la gauche et du gauchisme depuis une trentaine d’années.

Il en va pourtant bien autrement dans la réalité. S’il y a d’authentiques cas de persécutions et de dangers mortels, qui justifient pleinement le droit d’asile, l’expérience montre que bien des candidats à celui-ci ne répondent pas à la définition du statut de réfugié telle que la donne la convention de Genève de 1951. Sinon, comment expliquer que 61,9 % des demandes ont été rejetées en France en 2017 (chiffres d’ailleurs en baisse significative par rapport aux années précédentes) ? Faut-il rappeler que la police allemande elle-même a estimé que seul un tiers du million de réfugiés que le pays a accueilli en 2015 venait de zone réellement en guerre (Irak, Syrie, Érythrée, etc.) ? Un immigré ouest-africain qui vient en Europe fuit peut-être une situation difficile dans son pays, mais fuit-il une persécution, comme le prescrit la convention de Genève ? La raison répond d’elle-même.

Le deuxième argument qu’il faut rappeler est le rôle que jouent les diasporas dans la circulation migratoire - rôle mis en valeur dans de nombreux travaux internationaux. Il en est ainsi de « Trajectoires d’asile africaines », de Denise Efionayi-Mäder, avec la collaboration de Joëlle Moret et Marco Pecoraro (Forum suisse pour l’étude des migrations et de la population, Lausanne, 2001), et de « Why asylum seekers seek refuge in particular destination countries : an exploration of key determinants », de Darren Middleton (Commission mondiale sur les migrations internationales, Genève, 2005). Citons surtout l’excellent livre Exodus. How Migration Is Changing Our World, de l’économiste britannique Paul Collier (2013), qui attend toujours sa traduction en français. Collier montre en effet que l’immigration n’est pas un phénomène statique mais dynamique, puisque l’immigration entraîne l’immigration. Plus une communauté d’origine est importante, plus le taux de migrations de cette communauté croît, puisque sa présence encourage et facilite la venue de nouveaux arrivants.

Avant le départ, les diasporas fournissent des canaux d’information précieux pour le candidat à l’immigration. Une fois arrivé, elles l’aident à trouver un logement, un emploi, etc. Comportement infiniment humain et explicable, qui prouve l’importance du facteur communautaire et montre que dans bien des cas, qu’il s’agisse d’une demande d’asile ou d’une migration économique, un travail de préparation rationnel et construit - et éventuellement de comparaison des pays d’accueil - permet au migrant de franchir le pas.

Cette même rationalité se retrouve, troisième observation, dans l’analyse faite par les migrants de la plus ou moins grande générosité des pays d’accueil. Là encore, des études économiques l’ont établi de façon formelle : les détails du droit, des systèmes sociaux, de l’accessibilité des systèmes éducatifs ou de santé sont connus de bien des candidats à l’immigration et constituent des critères de choix de la destination finale (« Understanding the decision-making of asylum seekers », de Vaughan Robinson et Jeremy Segrott, Home Office Research Study, Londres, 2002). Quiconque a eu la curiosité d’aller voir ce qui se dit sur les forums de discussion ou les réseaux sociaux des diasporas aura constaté l’intense échange d’informations.

Cette réalité, assez évidente et simple à comprendre, trouve sa preuve dans le constat en miroir du précédent, à savoir que plus la politique migratoire d’un pays est restrictive, moins les migrants ont tendance à le choisir pour destination (« International Migration : A Panel Data Analysis of Economic and Non-Economic Determinants », d’Anna-Maria Mayda, Forschungsinstitut zur Zukunft der Arbeit, Bonn, 2005 ; et « Immigration policy and self-selecting migrants », de Milo Bianchi, PSE, Toulouse, Working Papers no 2007-41, 2008).

Elle montre ainsi que, hors des cas d’extrême urgence et d’extrême danger, il existe bel et bien une rationalité de l’immigration, des choix construits et logiques que ceux qui refusent tout débat et toute contradiction s’efforcent de dissimuler sous l’avalanche des émotions, des injures et des injonctions morales.

* Think-tank conservateur-libéral.

JEAN-THOMAS LESUEUR

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