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lundi 30 avril 2018

Le gauchisme




Par Jean-Paul Brighelli :

Le gauchisme fut la maladie infantile du capitalisme. Il est aujourd’hui son symptôme sénile. Le NPA — et tous les ersatz du trotskisme —, Benoît Hamon et Jean-Luc Hyde / (celui qui se revendique castriste, à ne pas confondre avec Jekyll Mélenchon, qui préfèrerait être populaire) persistent à croire à un axe gauche / droite parfaitement horizontal, qui situe les Républicains et Marine Le Pen quelque part à l’extrême-droite du spectre. Ce qui permet à Macron de trôner au centre, dans un meden agan politique dont il a fait ses choux gras et ses 25% d’électeurs qui en valent 70. Sans doute est-ce cela que l’on appelle la démocratie.
Cette configuration arrange si fort le Président de la République, que si elle devait persister (et il fait de son mieux pour cela), il le sera encore dans dix ans.
La France insoumise, comme l’a raconté un intéressant article de Marianne.fr, est partagée entre ceux qui croient encore (et c’est bien de foi qu’il s’agit) à cette dichotomie droite / gauche, et ceux qui à la suite d’Iñigo Errejón, l’un des leaders de Podemos, ont compris que « la principale frontière qui divise nos sociétés n’est pas celle qui sépare les sociaux-démocrates et les conservateurs, mais celle qui sépare ceux d’en haut du reste de la société, reste de la société qui souffre du consensus néolibéral, des politiques technocratiques et des coupes budgétaires, appliquées tantôt par la gauche, tantôt par la droite ».

J’ai moi-même mis un certain temps à le comprendre, parce que je vivais dans l’illusion professionnelle d’œuvrer pour que les enfants des classes populaires bénéficient, comme autrefois, de ce fameux « ascenseur social » dont on nous a rebattu les oreilles. Ou, à défaut d’ascenseur, en panne depuis lurette, au moins de l’escalier. Ou de l’escalier de service. Ou…
Ou rien. Il n’y a jamais eu d’ascenseur, ce fut toujours plus dur pour les pauvres que pour les riches de monter simplement à l’étage. Et il n’y a aujourd’hui plus aucune possibilité de s’élever lorsque l’on part d’en bas. Les exemples de « réussite » que l’on nous donne valent aussi cher, en termes de raisonnement, que les self made men américains, dont la mise en évidence camoufle mal le fait qu’à 99% la société US est aussi bloquée que la nôtre. Quand tu es né en bas, désormais, tu y restes.
Voici déjà quelques années que nous sommes revenus en 1788, avec une oligarchie crispée mais triomphante au sommet et un peuple écrasé et soumis en bas. À ceci près que désormais le roi dispose de médias obéissants (le degré de lèchecultisme du Point ou de BFM envers les puissants de ce monde est proprement inouï) afin de maintenir les gens de peu, les gens de rien dans une aliénation heureuse — ou qui prétend l’être : que l’on parle autant du bonheur au moment où il ne concerne qu’une minuscule portion de la population donne une idée de l’intoxication médiatique.

L’axe n’est plus horizontal, il est vertical. En bas, le peuple. En haut, une caste qui se prétend légitime — non pas la légitimité de naissance, comme sous l’Ancien Régime, mais celle que confère un système électoral qualifié de « démocratique ».
Fuck democracy ! Inutile d’invoquer les mânes de Montesquieu pour rappeler qu’elle n’est qu’une perversion de la République. Inutile de souligner que l’oligarchie est elle aussi une perversion de l’aristocratie : le gouvernement des meilleurs a été remplacé par l’entente cordiale des copains, via les filières qu’ils se sont inventées pour se reconnaître et exclure le peuple (l’ENA par exemple, avec ses filières subséquentes, la Cour des Comptes ou les grandes banques).
À noter que cette dichotomie politique a une expression spatiale. L’oligarchie habite Paris. Le reste est… périphérique. Ça n’existe pour ainsi dire pas. On a si bien désindustrialisé la France, si bien acculé la paysannerie au suicide, si bien désespéré les cités qui ne sont pas des villes-monde, qu’il n’y a presque plus rien à craindre. Il suffit d’organiser, de temps à autre, une grande farce électorale, et le lendemain ce sera business as usual.
Parce que le système a toutes les chances de se perpétuer, si nous persistons à penser que c’est de démocratie que nous avons besoin. Les « élites » auto-proclamées inscrivent leurs enfants dans les pouponnières ad hoc, de la Maternelle à l’Université — et se fichent pas mal que tant de talents issus du peuple trépignent à la porte. On en exfiltre un de temps en temps, on l’exhibe, on le loue — et il se vend.
Les protestations « gauchistes » (au sens que Lénine donne au terme) de certains étudiants en ce moment vont dans le sens de cette glaciation sociale. Ouvrir l’université à tous, tout en sachant comment les élèves, les futurs étudiants, ont été laissés en friche par un système scolaire livré aux libertaires pédagogues, c’est entériner cet axe vertical qui conforte, en haut, ceux qui ont si bien confisqué le pouvoir et les richesses qu’ils finissent par se croire légitimes. C’est enterrer vivant le peuple de l’abîme.

Les « pré-requis » avancés cette année ne sont que de la poudre aux yeux. Pour favoriser vraiment les enfants du peuple, il faudrait une vraie sélection, mais il faudrait surtout que l’on formât le peuple. En amont. Les restrictions sur les programmes, sur les heures de cours, le recours à des pédagogies létales (jamais il n’est apparu aussi clairement que les libertaires pédagogues, les exfiltrés des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes, les cons patissants de toutes farines, faisaient le jeu des libéraux installés tout là-haut) ont eu pour effet de cristalliser dans leurs bulles quelques nantis nés les poches pleines et inscrits dans des écoles « à l’ancienne », payantes ou non, au sommet. Et en bas la masse indistincte du peuple, abonnée désormais aux pédagogies « ludiques ». Même les grands concours sont désormais viciés : si vous ne disposez pas des codes non écrits, vous n’avez pratiquement aucune chance. Quels que soient votre talent et votre travail.
Juste des leurres.

Démocratie et oligarchie vont la main dans la main — aussi bien dans l’idéologie « de gauche » que dans la pensée « de droite ». Ce n’est pas pour rien que tous les gouvernements, avec une touchante unanimité, ont investi beaucoup d’argent dans la pérennisation des ghettos scolaires, puisque le ghetto d’en bas était la garantie de l’immuabilité du ghetto d’en haut. Pas un hasard si tous les gouvernements (mais particulièrement ceux de gauche) ont désigné « l’élitisme » scolaire comme leur principal adversaire, promouvant un égalitarisme qui in fine ne sert que les intérêts des classes dirigeantes — qui pratiquent entre elles une démocratie en circuit fermé.

« Classe » est un mot bien trop lourd. Une oligarchie n’est pas une classe, mais un gang. Le modèle de ces gens-là n’est ni Adam Smith (ni Bastiat), ni Marx : c’est Al Capone, et il n’est plus installé à Chicago, mais à Bruxelles — avec une planque secondaire à Berlin. Quant à la possibilité que se lèvent des « incorruptibles » pour s’opposer à ces gens-là… Ceux qui existent se font dégommer depuis des années par les cons vaincus de l’axe horizontal.
Il est significatif que ce soient des Etats installés aux marges de l’Europe (Espagne ou Grèce — ou Hongrie aussi en quelque manière) que s’élèvent les voix du peuple. En Espagne, Podemos est devenu en deux ans le troisième parti du pays. Mais il lui reste encore à convaincre ses concitoyens que le PP ou le PSOE sont des verrous mis en place par la mafia, des verrous qu’il faut faire sauter. Et non des partis légitimes.
En France… Qualifier d’extrême-droite des gens qui ont voté Marine Le Pen pour protester contre leur exclusion (car le peuple a bien compris qu’il lui était désormais impossible de bouger, sous le talon de fer velouté des oligarques) permet au système de se perpétuer — on l’a vu en juin. Se réclamer de la Droite ou de la Gauche est tout aussi stérile. Et Macron, qui est loin d’être un imbécile, joue fort bien des contradictions de la Gauche et de la Droite en attirant à lui les suceurs de rondelle et les lécheurs de bottes. Laissez venir à moi les petits profiteurs.

Contre la démocratie, dont le vice originel a permis cette division entre un Paradis réservé aux « élus » et l’enfer d’ici-bas, il faut restaurer la République. Restaurer le moment républicain, où un homme du peuple pouvait, en six mois, devenir général — et envoyer chez la Veuve les aristocrates figés dans leurs quartiers de noblesse. Contre la mondialisation, il faut restaurer la Nation. Il faut le faire vite, sinon la situation dégénérera. Ce n’est pas par les élections qu’il faut passer — elles sont contrôlées par le Système —, mais par la rue.
Sinon, la rue se vengera tôt ou tard, pour le pire ou pour le pire.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je suis en train de lire Construire un peuple / Pour une radicalisation de la démocratie(Editions du Cerf) qui vient de paraître (mais qui date de 2015, édition espagnole). Chantal Mouffe et Iñigo Errejón, qui tous deux ont lu Gramsci de très près, y débattent de la nécessité (et de la possibilité) de reconstruire un peuple afin de renverser les oligarchies au pouvoir. Ils ont bien compris, l’un et l’autre, que peu importe pour qui les gens du peuple ont voté : le vote, et aussi bien l’abstention, n’ont plus d’autre sens que celui d’une protestation contre la confiscation du pouvoir par une « caste ». Qu’ils croient pouvoir encore construire un « peuple de gauche » dans une « post-démocratie » est leur seule illusion : ce serait déjà beau de reconstruire le peuple républicain de 1793, celui qui, pour minoritaire qu’il fût alors, a posé les bases de la nation française : on verra plus tard ce que nous ferons, l’idéologie du « programme » (commun ou non) est un reste d’horizontalité : l’action, elle, est toujours verticale. Pour le moment elle s’exerce de haut en bas. Eh bien, renvoyons l’ascenseur !

lundi 16 avril 2018

Délabrement français




Ces causes du « populisme » qu’on préfère oublier

La coupure entre élites et classes populaires dans les démocraties contemporaines est un fait établi, mais les ressorts de ce phénomène dramatique restent trop peu étudiés, argumente l’historien*.



La vague « populiste » qui, après les États-Unis et l’Italie, vient à nouveau de submerger la Hongrie d’Orban, est un phénomène international contemporain. Dans chaque pays concerné, le vote contestataire est le fait d’un électorat composite, populaire en majorité, qui cesse de s’abstenir, ou de suivre les consignes électorales de ses représentants bourgeois habituels, pour faire triompher des leaders qui répondent à ses préoccupations. Des voix non autorisées imposent ainsi leurs priorités de l’heure.

L’hypothèse qu’on défend ici est que le sort fait aux classes populaires et ouvrières des anciennes nations industrielles - dépossédées par la concurrence de l’Asie et par une mécanisation souvent plus idéologique que nécessaire - crée le terreau favorable de ce phénomène, accentué par le repli sur soi des classes aisées. Claquemurées en France dans des forteresses urbaines, littorales et alpines, dans les métropoles, des institutions et réseaux de sociabilité, dans les TGV et avions, elles ne côtoient plus la France (ou l’Amérique) invisible dont elles n’attendent rien, sauf à en redouter le vote.

La « tiers-mondisation » économique et sociale de l’Occident sape ce qui constituait la spécificité des sociétés industrielles avancées : l’existence d’une classe moyenne majoritaire au centre de la société. Fragilisation et paupérisation des classes moyennes d’une part, et enrichissement du décile le plus aisé de l’autre rapprochent cette société en sablier des sociétés inégalitaires du Sud. Or cette nouvelle société, déjà établie aux États-Unis et dans l’Europe latine, bute sur le suffrage universel, reliquat des sociétés démocratiques dont les fondations ont été inventées par les révolutions du XVIIIe siècle. Le XIXe siècle a promu l’ascension des classes populaires par l’école et la libre entreprise. Le XXe siècle a forgé un État social tentaculaire pour élargir la classe moyenne. Mais la belle mécanique est en pleine déréliction, puisque les classes laborieuses de l’Occident n’ont plus d’utilité économique (comme l’a révélé l’économiste Pierre-Noël Giraud dans L’Homme inutile), sauf à installer des produits importés (le syndrome Ikea, qui consiste à assembler des biens fabriqués ailleurs). Pour masquer cette triste évolution, l’audiovisuel, qui n’a jamais été si puissant, fait écran entre les préoccupations ordinaires de la population et le récit qui en est donné, de plain-pied avec la société du spectacle.

Qu’il nous soit permis de lister quelques maux qui dressent les classes populaires des pays riches contre leurs élites, libérales comme socialistes, les deux ayant fini par fusionner dans le renzisme, le trudisme ou le macronisme.

La relégation géographique et l’assignation à résidence sont un phénomène connu. Elles se matérialisent par l’expulsion des classes populaires des métropoles, même si immigrés et migrants sont supposés peupler les « quartiers populaires », et par la concentration des établissements scolaires de la réussite dans le centre des métropoles. Dans les années 1830, Paris était peuplée de 36 % d’ouvriers, chiffre tombé à 5 % aujourd’hui, les élites sociales les ayant remplacés.

Les conséquences sont très diverses et sous-estimées : en médecine, les étudiants étant maintenant recrutés dans les classes supérieures des métropoles, les jeunes médecins refusent d’être affectés en dehors d’elles (là où vivent pourtant les trois quarts de la population). Cela oblige à y recruter des médecins venant de pays pauvres, qui en manquent pourtant (Balkans, Asie, Maghreb, Afrique). Il fut un temps où les élites sociales se sentaient investies d’une mission d’éducation, de formation et d’encadrement du peuple, surtout dans une société cléricale comme la nôtre. Cette situation a laissé place à leur désengagement et à leur désinvolture.

L’exemple des médias de masse est édifiant. L’ORTF d’antan était peut-être ennuyeux, mais il s’évertuait à éduquer le peuple, en diffusant ce qui était considéré comme le meilleur de la culture artistique et intellectuelle. Mise à l’école du Berlusconi des années 1980 puis de la sous-culture de masse américaine, la télévision, y compris publique, a sombré dans l’indigence. Au lieu d’édifier les masses, les plus cyniques proposent aux jeunes le panem et circenses du XXIe siècle : du sexe, du crime et du néant (la téléréalité offre à ses auditeurs le spectacle de leur propre vacuité).

La France fut jusqu’aux années 1950 un jardin de 140 millions de parcelles appartenant à 10 millions de propriétaires. Ce trésor était connu, entretenu et cultivé depuis des centaines d’années. Par étapes (remembrement, décentralisation qui a transféré le pouvoir de déterminer les zones constructibles des fonctionnaires de l’État aux maires, effondrement des revenus agricoles), la terre est devenue une stricte source de spéculation marchande, et le grand jardin une « zone » revendue à la découpe. Les Français sont devenus les épiciers de leurs propres terres, monnayant à vil prix ce qui constitua la fierté et la richesse de leurs ancêtres. Certaines sont livrées à une agriculture industrielle (de surcroît désormais en crise) et d’autres cédées aux infrastructures (autoroutes et échangeurs du tout-automobile, parkings) et aux activités commerciales et marchandes (entrepôts géants, déchetteries). Dans ce no man’s land, qui évoque l’organisation de l’espace aux États-Unis, consommation et destruction de l’espace sont désormais sans limite. Ainsi, l’ancien jardin qu’était la France est jonché de centaines de millions de déchets plastiques que plus personne ne ramasse, comme les autoroutes urbaines d’Île-de-France en offrent le triste spectacle.

La caporalisation moralisatrice des masses, doublée de leur intoxication alimentaire et marchande, nourrit le terreau « populiste ». Pour les ouvriers français au smic, fumer un paquet de cigarettes par jour coûtera bientôt 25 % du revenu mensuel. Faute d’argent disponible chez ces mêmes clients, la quasi-totalité des bistrots de France a fermé : il en reste 29 000 sur 600 000 il y a cinquante ans (selon France Boisson). Ainsi est mort un des principaux lieux de sociabilité français, une évolution inconnue en Espagne, dont la « modernisation » fut moins brutale et plus tardive. À l’inverse de Churchill, qui réduisit fortement dès l’été 1940 les taxes sur le tabac et l’alcool pour doper le moral des travailleurs, nos dirigeants veulent des pauvres vertueux.

La grande distribution et la restauration de masse ont aussi reconfiguré la société française. On mange de la perche du Nil à Boulogne-sur-Mer, le plus grand port de pêche d’Europe, du cochon est-allemand en Bretagne ou du cèpe des Balkans à Bordeaux ! La grande distribution choisit et définit les fêtes en fonction de stricts impératifs commerciaux : le Nouvel An chinois a supplanté le mardi gras. Et le Coca-frites-burger est souverain pour un Français sur deux, bel exploit. L’État peut bien promouvoir le sport et les cinq fruits et légumes par jour, la grande distribution ventile ses produits ultra-transformés.

La destruction de toute culture héritée et des liens anthropologiques est le dernier étage de cet édifice. Les cultures populaires et professionnelles (langues, fêtes) ont été laminées par excès de jacobinisme et par l’exode rural, sauf dans quelques villes ou régions périphériques de l’Hexagone (Bretagne, Vendée, Nord-Pas-de-Calais, Alsace). Le grand Bassin parisien et le centre de la France ont été déculturés au sens propre. La déconstruction de l’école et le refus de la transmission ont laissé le peuple très démuni, d’autant que des phénomènes complexes se sont intriqués : effondrement du maillage catholique dense jusqu’aux années 1970, arrivée de populations aux systèmes culturels les plus divers et diffusion d’une culture marchande de masse dénuée de toute signification. La construction du sens a fait défaut, projetant ses effets sur les structures familiales (effondrement du couple stable et multiplication des enfants ballottés ou sans père).

Aux États-Unis, cette alchimie complexe a conduit à l’élection de Donald Trump, ainsi que l’a précisément décrite à l’époque la correspondante du Figaro, Laure Mandeville. Elle est désormais en train de ronger l’Europe et détourne les pays d’Europe centrale de l’Union européenne. Si ces mêmes lignes sont poursuivies, le risque est parfaitement identifié.

PIERRE VERMEREN

dimanche 15 avril 2018

Vent d'est




ESPRITS LIBRES

à l’est, du nouveau

ERIC ZEMMOUR

Illibéralisme. Ce mot difficile à prononcer est appelé à un grand avenir idéologique et politique. Le triomphe électoral en Hongrie de Viktor Orbán en est la dernière preuve éclatante, qui vient après les scrutins autrichiens, italiens, slovaques, polonais, voire allemands. Les élites occidentales y fustigent le populisme, sans voir que ce concept ne signifie plus grand-chose. C’est Orban qui a théorisé l’illibéralisme, qu’il oppose au libéralisme, mais pas à l’économie de marché. Des pays qui ont subi le joug communiste ne peuvent être hostiles à l’économie de marché. En revanche, la crise de 2008 a fait comprendre aux dirigeants hongrois que le libéralisme mondialisé était devenu une machine folle et hégémonique où la finance a tous les pouvoirs et tous les droits. Mais c’est la crise des migrants de 2015 qui va consacrer la coupure entre deux Europe, entre sociétés libérales et illibérales. Les sociétés libérales allemande et française sont devenues des sociétés multiculturelles qui ont renoncé à défendre leurs frontières et identité. Le juge y définit des normes, inspirées de la religion des droits de l’homme, qui s’imposent à tous. Ce que l’on appelle avec emphase l’Etat de droit, que l’on confond - confusion délibérée ou ignorance - avec la démocratie. Or, c’est tout le contraire. L’Etat de droit, c’est le gouvernement des juges, oligarchie qui impose sa loi au peuple - le contraire de la démocratie, qui est le pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple.

Cet affrontement entre libéralisme et illibéralisme, entre Etat de droit et démocratie, est le clivage de l’avenir en Europe. Il se substitue aux oppositions surannées entre souverainistes et fédéralistes, entre socialistes et libéraux. Ce concept d’illibéralisme venu de Hongrie a ­essaimé dans toute l’Europe centrale, aire de l’ancien Empire austro-hongrois. Ce qui n’est sans doute pas un hasard quand on se souvient que c’est cette région qui a connu le plus vivement la pression musulmane avec le siège de Vienne en 1683.Mais ce concept hongrois peut devenir la chance de la droite française si elle sait s’en saisir. Orban tente de distendre le lien entre libéralismes économique et culturel, imposé par la gauche soixante-huitarde après sa conversion, au cours des années 1980, à l’économie de marché. Il accepte le premier - mais en l’encadrant par l’Etat - et rejette le second au nom des racines chrétiennes de l’Europe. Il s’efforce ainsi de conjurer cette malédiction de Michéa - du nom du théoricien marxiste qui a brillamment montré le lien entre les deux libéralismes. L’illibéralisme réalise une union des droites qui rallie l’électorat populaire en dénonçant « le grand remplacement » et le danger de l’islamisation de l’Europe. L’illibéralisme est le nouvel ennemi des médias bien-pensants et des idéologues européistes de Bruxelles. La meilleure preuve, s’il en était besoin, que c’est le vent d’est qui est à suivre.

ERIC ZEMMOUR

vendredi 13 avril 2018

GPA - PMA : le réquisitoire




Les droits de l’enfant sont plus importants que le désir d’enfant

Le besoin de tout enfant d’avoir un père et une mère mérite la plus grande attention du législateur, avertissent Philippe Bas, président de la commission des lois du Sénat (LR)*, Bruno Retailleau, président du groupe LR au Sénat ainsi que 117 autres parlementaires de différents groupes de la Haute Assemblée**.

PHILIPPE BAS

Légiférer sur le don de la vie, c’est vouloir régir les mœurs. Or les mœurs sont rarement filles de la loi. Pourtant, il faut bien poser des règles car les technologies médicales, couplées à de nouvelles pratiques, ouvrent la possibilité de satisfaire le désir d’enfant par des moyens qui ne relèvent plus seulement de la vie privée mais aussi de la collectivité. La société doit décider de ce qui ne dépend que d’elle et sanctionner les pratiques qui lui paraîtraient contraires aux droits fondamentaux.

Depuis toujours, la satisfaction du désir d’enfant relevait exclusivement de la sphère privée. Elle comportait aussi des obstacles, parfois insurmontables. Aujourd’hui, l’infertilité n’est plus sans remède médical et des personnes seules ou formant un couple de même sexe pourraient matériellement accéder à une « parentalité pour tous ». Face aux interdits qui les en empêchent, elles expriment parfois le sentiment d’être victimes d’une injustice que la société aurait le devoir de corriger puisque le progrès médical et la gestation pour autrui en ouvrent la possibilité.

Ces attentes soulèvent cependant de multiples interrogations. Il faudrait décider si un médecin peut agir en dehors d’une déontologie qui lui interdit de répondre à des demandes non médicales comme un simple prestataire de services. Il faudrait accepter d’ouvrir l’hôpital à de nouvelles activités en redéployant des moyens médicaux qui font cruellement défaut. Il faudrait envisager des prises en charge par l’Assurance-maladie. On devrait aussi revoir les conditions du don de gamètes, voire réexaminer le principe de sa gratuité face à une demande accrue. S’il décidait d’autoriser la « gestation pour autrui », le législateur devrait encore poser des garanties pour les mères porteuses. Enfin, il faudrait définir les conséquences des nouveaux modes de procréation sur la filiation, l’autorité parentale, l’accès aux origines.

Aucune de ces questions ne relève de l’évidence, mais, à l’inverse, aucune ne peut reposer sur une parole de savant, de médecin ou de juriste. L’éthique du vivant appartient à tous les Français. Cessons de l’enfermer dans le sanctuaire de l’expertise !

Le plus important reste l’enjeu de société. Toutes les autres considérations lui sont subordonnées. Certes, on comprendrait mal que le désir d’enfant soit considéré comme foncièrement altruiste et généreux de la part d’un couple fécond formé d’une femme et d’un homme, tandis qu’il ne serait plus que l’expression d’un égoïste et immoral « droit à l’enfant » dans les autres cas. Le désir d’enfant est au cœur de toute humanité. Fonder une famille est un droit naturel de la personne. Ce droit ne peut être restreint à une catégorie d’individus. Mais voilà, comme tous les autres droits de l’homme, ce droit n’est pas une faculté que chacun pourrait exercer à sa guise. Il ne peut s’exercer pleinement que si d’autres droits n’y font pas obstacle. Dans le cas contraire, la loi civile, qui protège la famille en donnant la priorité aux besoins de l’enfant, doit rechercher une conciliation en fixant des limites aux choix individuels. Au-dessus du désir d’enfant, il faut prendre en considération les droits fondamentaux de l’enfant. Pour l’essentiel, c’est bien sûr aux parents qu’il appartient d’y veiller. Mais ils doivent eux-mêmes respecter des règles. Nous ne vivons pas dans une société atomisée où chacun pourrait déterminer sans restriction l’architecture et le mode de fonctionnement de sa famille et exercer de surcroît un droit de tirage sur la collectivité pour réaliser son désir.

Prenons le cas des mères porteuses. Certains ne voient dans cette pratique qu’une liberté à encadrer. Contraire à la dignité de la femme qui se prête ou se loue, contraire à la dignité de l’enfant offert ou vendu, elle fait l’objet d’un interdit absolu dans de nombreux pays démocratiques. Orthogonale aux principes humanistes qui fondent nos sociétés, il est vain de rechercher des modalités qui la rendraient éthique. Le besoin de chaque enfant d’avoir un père et une mère ne doit pas être traité comme s’il s’agissait d’un ultime avatar du passé. Notre histoire comporte assurément de nombreux exemples d’enfants placés par les circonstances de la vie sous la responsabilité d’un seul de leurs parents ou d’un parent d’adoption. Aujourd’hui, le nombre de familles monoparentales ne cesse d’ailleurs d’augmenter et la politique familiale reconnaît à juste titre la nécessité de leur apporter une attention particulière. On admet aussi depuis longtemps l’adoption d’enfants par une personne seule. Enfin, de nouveaux modèles familiaux se sont mis en place autour de couples de même sexe qui apportent à l’enfant le meilleur d’eux-mêmes. Ce qui, hier encore, était impensable a progressivement été toléré, avant de faire l’objet d’une large acceptation. Cependant, il s’agit maintenant non plus du sort d’enfants déjà nés, mais de faire naître des enfants sans père, voire sans mère. La différence est essentielle. Une chose est de surmonter le manque qui s’inscrit au cœur de la vie d’un orphelin ou d’un enfant abandonné. Une autre est d’expliquer à un enfant qu’il a été délibérément conçu pour grandir sans père ou sans mère. Comment prendre sans hésiter une telle responsabilité ? Comment exiger de la société qu’elle la partage ? N’est-il pas présomptueux de penser que la force d’amour d’un adulte seul ou d’un couple d’adultes de même sexe va toujours réussir à remplir le vide inhérent aux origines de la vie de l’enfant ainsi conçu ? A-t-on pensé à l’ensemble des risques pris pour le développement de sa personnalité, qui pourraient se réaliser très longtemps après sa naissance ? Comment ne pas comprendre qu’il s’agit ici de bien autre chose que d’une adoption ? C’est un saut dans l’inconnu.

Ces questions méritent mieux qu’une approche désinvolte en termes de modernité ou de ringardise. Elles font appel à notre sens de l’humain, à notre conception du bien de l’enfant, à notre vision de la société et des valeurs qui la fondent. Souhaitons que les débats des États généraux de la bioéthique permettent d’y répondre de manière impartiale et éclairée ! Le Parlement décidera ensuite démocratiquement au nom des Français. Nous inscrirons notre réflexion dans le cadre qui convient : celui des principes fondamentaux issus de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, pour le bien de l’enfant et le respect des valeurs de notre société, en conjuguant humanisme et raison dans la grande tradition héritée du siècle des Lumières.

* Et ancien ministre de la Famille.

** La liste intégrale des cosignataires, dont le président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, Gérard Longuet (LR), peut être lue sur FigaroVox.

TRIBUNE DE 119 SÉNATEURS

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Oui à la « PMA pour tous » et non à la GPA ? L’exemple du Canada n’est pas rassurant

Notre chroniqueur, figure de la vie intellectuelle québécoise*, analyse les enjeux des lois de bioéthique annoncées en France à l’aune de la situation au Canada.

MATHIEU BOCK-CÔTÉDESSIN CLAIREFOND

Il y a quelques jours, le député fédéral canadien Anthony Housefather annonçait son intention de déposer en mai à la Chambre des communes du Canada un projet de loi visant à décriminaliser la rémunération des mères porteuses. Il s’agissait, en d’autres mots, de faire de la gestation pour autrui (GPA) une activité commerciale comme une autre. Anthony Housefather n’est pas le député d’un parti marginal. Au contraire, il appartient à la majorité gouvernementale, celle du Parti libéral de Justin Trudeau. La proposition a été favorablement accueillie par plusieurs figures importantes du gouvernement d’Ottawa. Le premier ministre lui-même a soutenu que le débat était aujourd’hui nécessaire. On y verra plutôt un ballon d’essai pour tester l’opinion canadienne à propos d’une « avancée » qui semble inévitable à beaucoup.

Si la proposition a suscité certaines critiques, elle n’a pas fait scandale. Ce n’est pas surprenant dans un pays qui a déjà légalisé la « procréation médicale assistée (PMA) pour tous ». D’une province à l’autre, elle est plus ou moins prise en charge par le système de santé publique. On a surtout reproché au député fédéral Anthony Housefather d’avoir affirmé sans complexe que le fait d’être mère porteuse était une avenue économique comme une autre pour une femme, pour peu qu’elle y consente librement. L’argument rappellera des souvenirs au lecteur français. Quelle différence entre une femme qui loue son ventre et un homme qui loue ses bras ?, avait déjà soutenu, voilà quelques années, l’homme d’affaires Pierre Bergé.

On ne s’interdira pas de remarquer, néanmoins, qu’une telle vision des choses prépare le chemin à l’exploitation économique la plus atroce, comme on le voit déjà avec les fermes à bébés en Inde. Les femmes pauvres serviront de ventre aux femmes riches, qui se déchargeront d’une tâche souvent jugée improductive par le capitalisme contemporain ou décrétée esthétiquement éprouvante pour les intéressées.

Telle est donc la situation au Canada. On imagine mal un tel engourdissement du débat public en France, où les États généraux de la bioéthique suscitent un véritable intérêt populaire. Depuis la Manif pour tous, les questions sociétales sont au cœur du débat public, comme en témoigne aussi l’intérêt croissant du grand nombre pour les enjeux liés au transhumanisme. Mais à la différence des États-Unis où les questions sociétales sont souvent confisquées par la droite religieuse, qui les aborde essentiellement dans une perspective morale, et même moralisatrice, en France, on envisage surtout la question dans une perspective anthropologique. Le souci qui domine est celui de la filiation. Il se cristallise autour de la critique de la PMA et de la GPA.

On attend une décision du gouvernement français sur le sujet. Certains la redoutent artificiellement équilibrée, le pouvoir distinguant les deux enjeux, consentant à la PMA mais refusant la GPA. Quoi qu’on en pense, les sceptiques sont en droit de répondre que cette résistance partielle ne ferait qu’un temps. En matière sociétale, une « conquête » en appelle toujours une autre, comme en témoigne la deuxième moitié de l’histoire du XXe siècle, comme si l’extension des droits individuels jusqu’à l’infini était inévitable. En leur nom, on détricote les anciens interdits de civilisation, dans lesquels on ne veut plus voir que des résidus archaïques hérités du monde catholique. Mais d’une réforme à une autre, c’est une transformation anthropologique radicale qui se dessine.

En réintégrant les enjeux bioéthiques dans une méditation sur la nature de la modernité - et sur deux de ses tendances les plus lourdes, la technicisation de la vie et la contractualisation de l’existence - il nous est peut-être possible d’éclairer de la meilleure manière PMA et GPA. Toute référence à la dimension mystérieuse de la condition humaine semble aujourd’hui relever de la brume poétique, comme si les progrès de la science promettaient une transparence intégrale de l’existence humaine. L’émerveillement devant l’existence passe pour une attitude de benêt réactionnaire et tout laisse croire que les tabous qui contiennent l’eugénisme finiront demain par céder. On observe ce qu’il est permis d’appeler une PMA mal comprise. L’hubris scientifique se conjugue avec la tentation démiurgique des modernes autour d’un fantasme devenu hégémonique : fabriquer la vie, parce qu’on en aurait décrypté le code. L’humanité maîtriserait scientifiquement les mécanismes de sa propre reproduction. Nul besoin d’être croyant pour se méfier d’un homme qui voudrait être à lui-même son propre créateur. Le projet d’un utérus artificiel, pour l’instant chimérique, est soutenu par certaines féministes qui voudraient délivrer la femme du fardeau de la maternité, comme s’il fallait réduire au minimum la part humaine dans la procréation.

La marchandisation éventuelle de la GPA, en outre, est symptomatique d’une contractualisation intégrale de l’existence. Pour peu que deux individus y consentent, ils peuvent nouer entre eux n’importe quelle relation. Selon l’esprit du temps, le droit a pour seule vocation de faciliter les interactions individuelles. Nous assistons à la réduction du lien social à sa stricte dimension procédurale. La désacralisation du corps dégage un nouvel espace pour la marchandisation de la vie, qu’on justifiera avec des raisons humanitaires, en la présentant comme une opportunité nouvelle pour les couples infertiles, quels qu’ils soient, qui pourront ainsi accéder au droit à l’enfant.

Or, on ne saurait aborder les questions bioéthiques en se contentant de céder devant un prétendu sens de l’histoire nous obligeant à concrétiser juridiquement ce que la science rend possible. La radicalisation de la modernité nous oblige à rouvrir une question vitale : qui est cet homme à qui on ne cesse d’octroyer des droits ? L’homme de notre temps est ivre de sa puissance et rêve d’une maîtrise absolue sur l’existence, qui paradoxalement, à terme, pourrait le déshumaniser. Le matérialisme extrême, nous disait Czesław Miłosz, réduit l’homme à ne plus être qu’un « matériau humain ». C’est probablement à partir d’une anthropologie de la finitude qu’il nous faudrait aborder ces questions, sans maudire la science, les progrès qu’elle rend possibles et les espaces de liberté qu’elle dégage, mais en se tenant loin du fantasme effrayant d’une humanité devenant à elle-même son propre cobaye.

MATHIEU BOCK-CÔTÉ

dimanche 8 avril 2018

Chantal Delsol : Cette Europe qui renie ses racines





Chantal Delsol : “Cette Europe qui renie ses racines pour ne pas déplaire à ses nouveaux hôtes déplairait certainement à ses pères fondateurs”
Dans son manifeste intitulé "La déclaration de Paris", signée par une douzaine d'intellectuels européens, la philosophe Chantal Delsol nous sa vision de l'Europe, aujourd'hui en proie à un choc des civilisations et à la mondialisation.

Déclaration de Paris Publié le 7 Avril 2018


Chantal Delsol : “Cette Europe qui renie ses racines pour ne pas déplaire à ses nouveaux hôtes déplairait certainement à ses pères fondateurs”

 "L'Europe nous appartient et nous appartenons à l'Europe". Ainsi commence votre manifeste, "La déclaration de Paris", signée par douze intellectuels européens, manifeste pour une Europe dans laquelle vous pourriez "croire", une Europe charnelle, incarnée, enracinée qui s'oppose à l'Europe telle que nous la connaissons aujourd'hui. L'Europe, au-delà de réalités géographiques, économiques ou géopolitiques est-elle donc avant tout un projet ? Quel rapport entretient votre projet pour l'Europe par rapport à celui prévu par ses pères fondateurs ?

 Je ne pense pas que les pères fondateurs avaient prévu cela : une Europe qui renie ses racines pour ne pas déplaire à ses hôtes, et qui a honte d’être ce qu’elle est. Les pères fondateurs, ceux du début, étaient d’opinions diverses, mais leur Europe était ancrée dans sa culture et son histoire, ce n’était pas une machinerie administrative activée par une méritocratie.

En septembre dernier, Emmanuel Macron avait donné un discours sur l'Europe à la Sorbonne dans lequel il déclarait qu'il fallait "retrouver l'ambition" du projet européen, assumer un "sursaut des consciences [...] au moment où cet obscurantisme" se libère en Europe". Que dit pour vous ce retour d'une vraie défense du projet européen sur notre scène politique au même moment où sa contestation est de plus en plus visible partout en Europe (en Italie dernièrement, par exemple) ? Emmanuel Macron dit ce qu’il faut dire. C’est du théâtre ! Les mots sont parfaits. Il n’y a rien derrière.

L'Europe ne saurait être guidée par un dogme "multiculturaliste", responsable selon vous de son délitement actuel. Aujourd'hui, elle doit faire avec l'Islam. Quelle place y a-t-il pour l'Islam dans cette Europe en laquelle vous croyez ?

Il y a la place d’un hôte qu’on accueille quand il arrive en situation de détresse, par hospitalité, et auquel on demande de respecter nos lois et coutumes, comme c’est normal. C’est parce que nous n’exigeons rien à cet égard que nous laissons croitre dangereusement la xénophobie. La question de l’accueil des immigrés est une question tragique, parce qu’elle met en jeu deux valeurs essentielles qui se contredisent : l’hospitalité, et la sauvegarde de la culture d’accueil. Quand une question tragique se pose, seule la conscience personnelle fait face et doit répondre – ici, chaque pays européen donne en conscience sa propre réponse. J’estime qu’on n’a pas le droit de décréter des quotas d’immigrés que chacun doit recevoir, et ensuite de jeter le discrédit moral sur ceux qui n’auraient pas fait assez bien. Les Allemands ont le droit de nier la valeur de la sauvegarde de la culture d’accueil, et de ne tenir compte que de la valeur d’hospitalité. C’est leur pays, c’est leur décision. Mais personne n’a le droit de décerner des notes de morale ici ou là, ni de prétendre, ce qui est tout à fait faux, que seule la valeur essentielle de l’hospitalité est en cause dans cette affaire. 

Vous affirmez dans votre essai que le multiculturalisme est l'apanage des empires, alors que vous défendez l'Etat-nation comme forme la "marque de fabrique de l'Europe". Mais comment brise-t-on l'emprise d'un "imperium" américain, techniciste, "ultra-libéral" ? La seule solution pour lutter contre un empire n'est-elle pas sa dissolution, comme l'a bien souvent montrée l'Histoire ?

On ne peut pas comparer l’empire américain aux grands empires historiques !

C’est un empire au sens dérivé. Le multiculturalisme appartient surtout à la culture anglo-saxonne. La France a une autre vision des choses. Si nous acceptons le multiculturalisme en France (ce que nous sommes en train de faire non par conviction mais par simple lâcheté), alors il faudra revoir tout ce qui fait la France, par exemple l’école républicaine.

Vous insistez beaucoup sur les racines spirituelles chrétiennes et les racines intellectuelles classiques de l'Europe. Comment redonner du sens à ces racines dans une Europe de plus en plus déchristianisée et où l'athéisme progresse fortement (64% des 19-24 ans en France se déclare athée) et où la culture gréco-latine est culturellement supplantée par la culture de masse américaine ?

Ce n’est pas parce que l’Europe est déchristianisée que sa culture a fondamentalement changé. Les racines chrétiennes ont été reprises par les Lumières et se déploient d’une autre manière. La réaction de violente culpabilité des Européens après la Schoah montre bien que nous n’avons perdu ni le sens de la dignité humaine, ni l’idée de la faute. Quant à la culture de masse, elle est moins américaine que l’héritière d’une démocratie mal comprise ou dévoyée. Si vous estimez que la démocratie exige d’envoyer tout le monde à l’université, même ceux qui n’ont jamais lu un livre et n’en liront jamais, donc de donner des diplômes au rabais, alors vous fabriquez de la culture de masse. C’est de la démocratie devenue démagogie.


samedi 7 avril 2018

Transhumanisme/eugénisme




débats

Jacques Testart : « Le transhumanisme est le nouveau nom de l’eugénisme »

EUGÉNIE BASTIÉ

LE FIGARO.- Dans votre livre Au péril de l’humain, vous vous intéressez au mouvement transhumaniste. Quelle est l’origine de ce courant ? Quels en sont les fondements théoriques ?

Jacques TESTART.- C’est un mouvement qui est né en Californie dans les années 1960-1970, à un moment où la recherche informatique balbutiante va rencontrer le mouvement new age et hippie. Des jeunes, attirés par le bouddhisme, opposés à la guerre du Vietnam et terrifiés par la guerre nucléaire, vont forger une nouvelle idéologie basée sur la communication et puiser leurs solutions dans l’informatique. Ces libertaires sont aujourd’hui devenus absolument libertariens et ne remettent plus du tout en question le ­capitalisme. Le mouvement a gagné ­l’Europe dans les années 2000 mais on a commencé à en parler tardivement, il y a quatre ou cinq ans. Aujourd’hui, il est déplorable que le mot ne figure même pas à l’agenda des États généraux de la bio­éthique, où on évoque seulement l’intelligence artificielle.

En quoi consiste ce transhumanisme ?

N’ayons pas peur des mots. Fondamentalement, le transhumanisme est le nouveau nom de l’eugénisme : il se donne pour but d’améliorer l’espèce humaine grâce à la technologie, en visant la santé parfaite, les performances physiques et intellectuelles et l’immortalité. Dans l’eugénisme, il n’y a pas forcément de dimension coercitive. Je dirais que le credo commun des transhumanistes est la foi en une technologie salvatrice, sans recul critique. Certains sont extrémistes et ­prônent ouvertement la fusion de l’homme avec la machine, d’autres plus « modérés », à l’instar d’un ­Laurent Alexandre ou d’un Luc Ferry en France, croient en une sorte d’hyper­humanisme fondé sur la technologie. Pour tous, on constate la rencontre d’un infantilisme archaïque avec une puissance technologique inédite. Le transhumanisme entend outrepasser les limites naturelles de la condition humaine : le vieillissement, la mort, la différence sexuelle. La santé parfaite, l’immortalité sont des promesses qui ne pourront jamais être tenues. L’espérance de vie en Occident est même en train de marquer le pas. Mais les transhumanistes nous habituent à cette idée. Le livre montre que la recherche française s’active dans les mêmes voies que celle de Californie, mais avec des moyens beaucoup plus modestes.

Pourquoi qualifiez-vous ce mouvement d’« idéologie de remplacement » ?

Le transhumanisme est une idéologie de remplacement destinée à offrir un nouveau salut par la technique à des hommes qui ont acté la mort de Dieu et n’ont plus de grands projets politiques. Il se substitue aussi à un capitalisme essoufflé qui avait promis progrès social et croissance sans limites. Avec l’islamisme, c’est peut-être la seule idéologie qui reste sur le marché. Mais les paradis qu’elles promettent sont tout aussi illusoires.

Les partisans du transhumanisme traitent leurs adversaires de nostalgiques pleurnichards. N’ont-ils pas raison ? Que peut faire l’Europe quand la Chine ou la Silicon Valley ne se fixent aucune limite ?

C’est le même raisonnement que tiennent les libéraux en économie : « There is no alternative (TINA) », disait Margaret Thatcher. Il faut suivre ou l’on finira écrasés. Emmanuel Macron a promis d’octroyer 1,5 milliard d’euros à l’intelligence artificielle : c’est dérisoire quand on songe à ce que possèdent les Gafa, mais c’est beaucoup trop lorsqu’on songe à la misère dans laquelle est notre hôpital public ! Ça n’a pas de sens malgré le titre du rapport de Villani (« Donner du sens à l’IA »)… Mais il faut « être compétitif » : c’est le grand slogan des transhumanistes comme des économistes libéraux. Et en ce cas, où s’arrêter ? Si on nous compare aux Chinois qui n’ont aucune limite, va-t-on autoriser le clonage humain pour suivre la tendance ? Suivre la pente est une facilité. L’alignement sur le pire n’est pas une perspective réjouissante.

Nous sommes en plein « États généraux de la bioéthique », dont le sujet principal est l’extension de la PMA. Que pensez-vous des débats en cours ?

Les États généraux de la bioéthique avaient pour vocation la consultation citoyenne mais on voit bien que ce n’est pas le cas. Le « comité citoyen »(qui n’est pas la conférence de citoyens prévue dans la loi de 2011) est marginalisé et ne correspond à aucune codification empirique ou légale, par exemple il n’y a aucune transparence sur la formation des citoyens. Les États généraux de la bioéthique sont devenus une simple mise à jour du droit à partir des avancées de la science mais surtout des exigences de certains lobbys. Il s’agit à chaque fois d’ajouter une nouvelle permissivité plutôt que de fixer des limites. On nous dit qu’il n’y a pas d’alternative, mais il n’y a pas non plus de retour en arrière possible. Chaque loi votée est « une avancée » irréversible. Prochainement, ce sera la PMA et, dans sept ans, à l’occasion des prochains États généraux, on légalisera peut-être la GPA.

Vous-même avez été le « père » du premier bébé-éprouvette… Comment vous êtes-vous rendu compte des limites de la manipulation du vivant ?

Le jour de la naissance d’Amandine en 1982, j’ai vu les médias se précipiter en masse à l’hôpital. Je croyais avoir accompli un acte de plomberie, pour réparer la stérilité d’un couple, mais je me suis rendu compte qu’il s’était passé quelque chose de beaucoup plus profond anthropologiquement. En 1986, dans L’Œuf transparent, j’ai tenté d’expliquer en quoi cette démarche d’apprenti sorcier était révolutionnaire : désormais on pouvait voir l’œuf, le début de la conception, avant même la naissance. Cette pré-naissance ouvrait la voie au diagnostic pré-implantatoire (DPI, inventé quatre ans plus tard), et donc à l’eugénisme consenti. En 1994, le DPI a été autorisé pour les porteurs d’une maladie grave. Depuis 2000, il est ouvert aux « risques de maladies », c’est-à-dire potentiellement à tout le monde. Certains veulent aller toujours plus loin : le comité d’éthique de l’Inserm et l’Académie de médecine voudraient passer tous les embryons au DPI. Plus que l’extension de la PMA à « toutes » ou l’acceptation de la GPA, je crois que c’est là l’enjeu capital de la bioéthique : la sélection des embryons et celle des personnes à venir. C’est ça la véritable révolution qui explosera dès que les embryons ­seront fabriqués par dizaines et sans servitudes médicales.

Vous êtes assez isolé à gauche dans le combat contre la PMA et la GPA. Comment l’expliquez-vous ?

C’est vrai. Mes amis politiques (Écologistes, Insoumis, Anticapitalistes…) comprennent rarement mes positions éthiques qui, pour les transhumanistes, relèvent du « bioconservatisme ». Il y a quelques exceptions comme José Bové dont le naturalisme chrétien/paysan rencontre mon naturalisme darwiniste de précaution. Mais Mélenchon, dont je soutiens le programme politique, reste un indécrottable scientiste. Côté EELV, il y a comme une angoisse de ne pas paraître moderne et aussi la revendication individualiste qui leur fait accepter toutes les transgressions. Ce qui est très inquiétant, c’est la désinvolture avec laquelle est traitée par presque tous la transgression transhumaniste.

Les jeux sont-ils faits ?

Les nouveaux prophètes comme ­Laurent Alexandre nous expliquent qu’il ne servirait à rien de lutter puisque la révolution transhumaniste est inéluctable. Le TINA s’est emparé de la bioéthique et même de l’humanisme. Évidemment, si on pose l’alternative entre la mort et la vie, la bonne santé et la maladie, tout le monde est transhumaniste ! Il nous faut revendiquer, avec Jean-Michel Besnier « le consentement au hasard et à l’inachèvement ». Concrètement, et puisqu’il s’agit de lutter contre un imaginaire infantile mais puissamment armé par des technologies fascinantes, il nous faut inventer un imaginaire concurrentiel qui montre qu’une autre humanité est possible, faite de convivialité et d’entraide plutôt que de compétition, d’empathie plutôt que de mépris pour le vivant, de frugalité plutôt que du gaspillage polluant qui ruine notre ­environnement.

mercredi 4 avril 2018

Renaud Camus




Via Bruno Lafourcade :


Grégoire Canlorbe : Vous affirmez contre vents et marées le « grand remplacement » de la population de souche française et européenne. Pourriez-vous nous rappeler ce qui motive ce diagnostic ?

Renaud Camus : Le regard. L’expérience quotidienne. Le chagrin.

Le remplacisme constitue, dites-vous, l’idéologie de la superclasse mondiale. Voyez-vous en Emmanuel Macron, dont le « remplacisme » ne pose pas question, un agent de la superclasse mondiale ?

Ah oui, par excellence : le meilleur. C’est l’homme de Davos. D’ailleurs il instaure à grandes enjambées ce que j’appelle la « davocratie directe », la gestion directe du parc humain par les banques, par la finance hors-sol, par les multinationales. Il n’est pour s’en convaincre que d’observer la neutralisation systématique et précipitée à laquelle il se livre de la strate politique intermédiaire : renvoi dans leurs foyers de toutes les personnalités politiques françaises qui ont tenu le devant de la scène depuis trente ans, gouvernement de seconds couteaux, majorité parlementaire de fantoches hébétés, réduction constante des avantages de la carrière politique, interdiction des doubles mandats, limitation du nombre de mandats dans le temps, réduction du droit d’amendement, asséchement pécuniaire de tous les pouvoirs locaux, privatisations accélérées, liquidation du service public, braderie du patrimoine national, on n’en finirait pas. L’État est détruit pierre à pierre au bénéfice des grands investisseurs.

L’assassinat de Mireille Knoll, rescapée de la Shoah, témoigne de la menace qui pèse désormais sur le moindre Juif en France. Le gouvernement actuel est-il hypocrite lorsqu’il prétend lutter contre l’antisémitisme ?

Je ne sais pas s’il est hypocrite, probablement un peu, mais je crois surtout que les énormes mécanismes à l’œuvre dépassent et transcendent les intentions des uns et des autres, rendent caduques la psychologie, la morale individuelle. L’Europe n’en finit pas d’expier ou de croire expier les horreurs infligées aux juifs durant la dernière guerre en important sur son territoire des peuples par millions qui, sitôt dans la place, n’ont rien de plus pressé que d’infliger des horreurs aux juifs. Le racisme avait fait de l’Europe un champ de ruines, l’antiracisme en fait un bidonville haineux. Et, dans les deux cas, les premières victimes sont les juifs.

Vous êtes, depuis peu, membre fondateur et président du Conseil national de la Résistance européenne. Face à l’Europe de Macron, entendez-vous donc promouvoir ce que l’on pourrait appeler une « Europe de la ré-émigration » ?

De la remigration, pas de la ré-émigration. Les immigrés ne sont pas pour nous des émigrés, ils ne le sont que du point de vue de leurs compatriotes d’origine. Pour nous, par leur nombre, par leur comportement, par leur attachement croissant à leurs cultures, leurs mœurs et leur religion d’origine, ils sont devenus, à quelques exceptions près, des envahisseurs, des conquérants, des colonisateurs, des occupants. Et l’on ne se libère d’une occupation qu’avec le départ des occupants. On ne se libère d’une colonisation qu’avec le départ des colons : l’Algérie en son temps l’a assez rudement fait comprendre aux colons français, qui étaient pourtant là-bas depuis bien plus longtemps que les colons algériens, maghrébins ou africains ici à présent. Alors oui, la remigration est au centre de notre projet, qui est moins politique qu’historique, ontologique. La libération d’une nation, d’un continent, ce n’est pas un problème « politique ». Le temps de la politique est fini. Il s’est clos avec la dernière élection présidentielle. C’est le seul point sur lequel Macron et nous sommes d’accord. Lui veut passer à la gestion d’entreprise, nous à l’histoire.

Le Front National de la famille Le Pen passe pour l’équivalent, en France, de la vague dite populiste qui a porté Donald Trump au pouvoir. À ce titre, Steve Bannon, ancien conseiller du Président Trump, est venu saluer les militants du FN. Le parallèle est-il bancal ou justifié ?

Je le crains, en effet. Steve Bannon se fourvoie. Ce n’est pas le Front national, désormais rallié aux statu quo ethnique et religieux qu’il faut venir saluer, ce sont les forces de résistance à la colonisation et au changement de peuple.

Les funérailles de Johnny Hallyday en décembre ont donné lieu à un émouvant recueillement du peuple français. Nous célébrons actuellement les quarante ans de la mort de Claude François, dont le mythe reste vivace. Ces deux figures sont-elles les vestiges d’une époque « remplacée » ?

Elles sont surtout des figures du Petit Remplacement, la substitution de la sous-culture à la culture, du divertissement à l’art et à la vie avec la pensée, de la Grande Déculturation, qui sont la condition du Grand Remplacement. Une nation n’a pas à commémorer un Claude François, qui est une bonne représentation de l’insignifiance où elle est tombée. Que quelques individus un peu défavorisés culturellement et plus hébétés que les autres tiennent à le faire, très bien. Ils sont libres de se ridiculiser par ces enfantillages. Ça ne peut pas concerner la nation. La France de Manet, de Debussy, de Proust est une grande puissance. La France de Johnny Hallyday et a fortiori de Claude François est un Monaco de l’esprit. Elle n’existe pas. Elle peut disparaître. Elle a déjà disparu.

Votre jeunesse est couramment décrite comme celle d’un homosexuel militant. Quelle influence a pu exercer sur votre sensibilité littéraire la poésie de Jean Genet, célébrant « Un mac éblouissant taillé dans un archange, Bandant sur les bouquets d’œillets et de jasmins » ?

D’abord je n’ai jamais été un homosexuel militant, c’est une légende urbaine. J’étais favorable, et je le suis encore, à la liberté sexuelle in-nocente, celle qui ne nuit à personne. Je me suis battu pour la mienne, et ainsi pour celle des autres. Je l’ai vécue plus que je ne l’ai promue. Je n’ai jamais été militant. J’ai donné des chroniques à Gai-Pied qui me l’avait demandé, sans y mettre jamais les pieds et sans y connaître personne, pratiquement. J’ai d’ailleurs été assez vite remercié. Mais c’est je crois l’origine du mythe que vous perpétuez. D’autre part je trouve Genet un très grand écrivain, il y a chez lui des pages superbes, mais j’avoue être assez peu sensible à son érotique un peu kitsch. Les malfrats sont sans prestige à mes yeux, surtout libidinal.

Vous estimez que la négation des chambres à gaz s’accompagne désormais d’un autre négationnisme, celui qui consiste à nier les races humaines. Tous deux visent à dissimuler un génocide : pour le premier, le génocide des Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale ; et pour le second, ce que vous appelez « le génocide par substitution » des Européens. Pourriez-vous nous en dire plus ?

Ce n’est pas exactement cela. Ce n’est pas de la négation de l’existence des races que je dis que c’est le nouveau négationnisme : c’est plutôt une bêtise, la preuve qu’on ne comprend pas ce que c’est qu’un mot. Dire que les races n’existent pas c’est aussi bête que de dire que les licornes n’existent pas, ou les classes sociales, ou les mythes ; et la condition nécessaire pour affirmer une chose pareille, pour proférer cette niaiserie, c’est de prendre le mot racedans le même petit sens insignifiant, obsessionnel, que les racistes. Les remplacistes vous disent : race, ce n’est pas un concept scientifique. Très bien, aucun problème (bien que ce le soit tout de même un peu, je crois bien) : depuis quand le mots doivent-ils être des « concepts scientifiques » ? Race est un des termes les plus riches et polysémiques de notre langue, littéraire, éminemment poétique, populaire. Seuls les racistes et les antiracistes l’envisagent sous son aspect scientifique, ou pseudo-scientifique, dont Malherbe, ou Racine, ou Bernanos, ou de Gaulle, se fichaient bien. J’ai écrit une petite brochure sur le sujet, Le Mot “race”, tiré-à-part, comme Le Mot “musique”, de mon grand Dictionnaire des délicatesses du français contemporain.

Ce qui est vrai, en revanche, c’est que le dogme de l’Inexistence des races, proclamé vers 1975 (le président Georges Pompidou, juste avant, parlait encore couramment des « vertus de notre race », lui… ) était indispensable à la submersion migratoire, au Grand Remplacement, à la colonisation, au génocide par substitution. Sans ce dogme, qui est le credo quia absurdum du remplacisme global, la substitution ethnique n’aurait jamais pu subvenir. Ce que j’appelle le nouveau négationnisme, le négationnisme aujourd’hui, c’est la négation obstinée  de tout cela, du Grand Remplacement, du changement de peuple. Ce néo-négationnisme est tout de même en train de se fendiller sérieusement, sous les coups de l’évidence. Les gens passent sans transition de : « Mais non, vous rêvez, il n’y a aucun Grand Remplacement » à : « De toute façon il est trop tard, il est accompli, il ne reste plus qu’à apprendre à l’aimer ».

À ma connaissance, il y a 751 zones de non-droit qui effleurent sur le sol français. Parmi les nationaux-libéraux, d’aucuns croient en une alliance de l’armée israélienne et de l’armée française pour délivrer nos territoires occupés ; en retour, l’armée française viendrait en aide au peuple élu pour assurer la ré-émigration des envahisseurs jordaniens. Pensez-vous qu’un tel partenariat finira par voir le jour ?

Peut-être pas sous cette forme un peu caricaturale, mais il est certain qu’il y a beaucoup de points communs entre la situation d’Israël et celle de l’Europe et qu’une alliance est très souhaitable. L’Europe est une sorte de grand Israël, menacé de toute part. Ses peuples, hélas, sont loin de manifester le même attachement à leur terre, la même fidélité à leur appartenance, le même esprit de résistance, que les Israéliens — peut-être parce qu’on les persuadés, justement, qu’ils n’étaient pas une race, à peine une civilisation, juste une idée, cette pauvre chose, un droit, et qui pis est un droit des autres, un droit pour les autres, un droit de l’autre. Les Israéliens ont de grandes leçons à nous donner, comme aussi parmi nous les Hongrois, les Polonais, les Tchèques, et maintenant les Autrichiens.

Merci de votre temps. Voudriez-vous ajouter quelque chose ?

Certainement : révoltez-vous, soulevez-vous, unissez-vous, regroupez-vous, descendez dans la rue, prenez le pouvoir, cessez de vous laisser mener passivement vers le gouffre, en traitant d’intellos ou de paranoïaques, de complotistes, les quelques malheureux qui essaient de vous avertir. Soutenez le Conseil National de la Résistance Européenne.

Edito




Edito du Figaro de ce jour :

Jeu de rôles

VINCENT TREMOLET DE VILLERS


La vérité n’est pas le contraire de l’erreur. La colère « des associations », ou le texte d’un Prix Nobel de littérature interpellant Gérard Collomb ne transforment pas un projet de loi timide en démonstration de force. Dans ce simulacre, chacun connaît son rôle : les opposants embouchent le clairon de l’indignation, le ministre de l’Intérieur tient bon en espérant que les électeurs reconnaîtront son courage. Le récit médiatique est sauf, mais, en vérité, rien ne change, et l’immigration continue de plus belle : 262 000 premiers titres de séjour accordés aux nouveaux arrivants en 2017, contre 120 000 en 1995 ; 20 000 demandeurs d’asile en 1997, contre 100 000 l’année dernière. Certes, ces chiffres ne s’additionnent pas, mais, par leur ampleur, ils parlent d’eux-mêmes.

Le projet de loi asile et immigration, malheureusement, n’inversera pas cette tendance. Il s’attache à des ajustements techniques que des polémiques artificielles s’efforcent de rendre symboliques. Prenons la prolongation de 45 à 90 jours de la durée de la rétention administrative. Dans les faits, le préfet n’a que 48 heures pour décider et organiser un éventuel rapatriement. Ensuite, la décision de prolonger la rétention appartient au juge des libertés : elle est aléatoire et se fait en fonction de sa sensibilité sur le sujet… Quid en revanche du codéveloppement, du renforcement des contrôles aux frontières, des mariages blancs ? Quant au regroupement familial, il pourrait être étendu aux frères et sœurs des mineurs isolés…

Une inquiétude, pourtant, hante toute l’Europe : « La peur de devenir étranger chez soi » (Mathieu Bock-Côté). Lors de chaque scrutin européen, cette crainte s’exprime avec fracas. Réduire ce « populisme patrimonial » (Dominique Reynié) au rang des passions tristes serait une erreur tragique. Personne de sérieux ne remet en cause le droit d’asile, aussi vieux que notre civilisation, mais beaucoup considèrent que les beaux mots d’accueil et de solidarité sont devenus les paravents de notre impuissance. La crise migratoire est le plus grand enjeu politique de notre temps : c’est pourtant le plus mal pensé. Ne cherchons pas plus loin les causes du malaise de nos démocraties.

lundi 2 avril 2018

Les indésirables




Sur Causeur :

Anne Hidalgo envisage de débaptiser la rue « Alain » à Paris pour antisémitisme. Les plaques de rues de la capitale seraient peuplées d’antisémites et d’islamophobes notoires. Pourquoi combattre ceux d’aujourd’hui quand on peut dégrader ceux d’hier?
Madame la maire, chère Anne Hidalgo,

C’est l’un de vos plus fervents admirateurs qui vous écris.

J’apprends que la mairie de Paris se donne le temps de la réflexion pour savoir s’il faut débaptiser la rue Alain, dans le 14e arrondissement. Le journaliste et philosophe, qui n’était pas un grand résistant si vous voyez ce que je veux dire1, aurait gribouillé des lignes teintées d’antisémitisme dans son journal intime.

Ne réfléchissez pas trop longtemps et foncez madame la maire, comme vous savez si bien le faire. Enfin, « foncez » est un bien grand mot car il est désormais rare de dépasser les 12 km/h dans notre belle ville, grâce à votre politique volontariste et courageuse. N’écoutez pas tous ceux qui vous critiquent, essentiellement parce que vous êtes une femme, comme vous le martelez à juste titre. Certains membres de votre majorité réclament depuis des années qu’une rue de Paris porte enfin le nom de Robespierre. C’est l’occasion ou jamais. Une artère parisienne au nom de l’Incorruptible, du chantre de la Vertu pour remplacer la rue Alain, ça aurait de la gueule non ?

Mais il ne faut surtout pas s’arrêter en si bon chemin, si j’ose dire. Car Alain est hélas l’arbre qui cache la forêt. D’innombrables rues de Paris portent encore aujourd’hui le patronyme de personnalités qui se sont fourvoyées dans l’antisémitisme. Jean Jaurès, par exemple, écrit en 1898 : « La race juive (…) toujours dévorée par une sorte de fièvre du gain quand ce n’est pas par la fièvre du prophétisme, manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de corruption et d’extorsion. »2 Je propose donc fort logiquement que l’avenue Jean Jaurès (19e) soit aussitôt rebaptisée avenue du Vivre-ensemble.

Changeons aussi le nom de la rue Pierre Leroux (7e), cet autre socialiste ayant notamment écrit que le juif est « odieux par son esprit de lucre et de spoliation ». Ou encore la rue Joseph Proudhon (12e), lequel évoque en son temps « cette race qui envenime tout, en se fourrant partout (…) Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l’exterminer ».3 Même sort pour la rue George Sand (16e), la place Jacques Bainville (7e), la rue Charles Fourier (13e), la rue Gustave Le Bon (14e), l’avenue Pierre Loti (7e) ou encore le boulevard Auguste Blanqui (13e). Tous ont flirté avec l’antisémitisme, au même titre que Georges Bernanos, dont l’avenue dans le 5e arrondissement pourrait du coup être renommée avenue du Bouchon.

La rue des Goncourt (11e) est un trop bel hommage à ces deux grands amis d’Edouard Drumont, fondateur de la Ligue antisémitique de France, à qui l’antidreyfusard Alphonse Daudet prête de l’argent afin qu’il publie à son compte le pamphlet La France Juive. Je suggère par conséquent que la rue Daudet (14e) s’appelle désormais la rue de la double file. Pas de quartier non plus pour le dialoguiste Michel Audiard, qui écrit des textes antisémites dans des revues collabos. On pourrait rebaptiser la place qui porte son nom dans le 14e : place des Cons qui osent tout.

Que penser de cette statue qui trône sur le Sacré-Cœur, celle de Saint-Louis, le roi de France qui impose en 1269 le port de la rouelle, ce sinistre avant-goût de l’étoile jaune ? Ou encore du lugubre boulevard Voltaire (11e), futur Boulevard de l’heure de pointe ? En plus d’être antisémite4, l’auteur de Candide devient à l’âge de 50 ans l’amant de sa nièce et affiche pleinement ses préjugés homophobes, assimilant la pédérastie à « un attentat infâme contre la nature », « une abomination dégoûtante » et une « turpitude ». Bel exemple pour notre jeunesse ! Pour couronner le tout, Voltaire est aussi férocement islamophobe et traite Mahomet d’« imposteur », de « fanatique » ou encore de « faux prophète ».

A ce sujet, j’ai le regret de vous informer que les rues de Paris sont pavées d’islamophobes en tout genre. C’est notamment le cas des rues de Tocqueville, Flaubert5 et Alfred de Vigny6, toutes situées dans le 17e arrondissement. Pourquoi ne pas les rebaptiser rue Edwy Plénel, rue Caroline de Haas et rue Clémentine Autain, des personnalités progressistes peu suspectes d’islamophobie ? Pour les mêmes raisons, changement de nom impératif pour le lycée Condorcet (9e)7, l’école primaire Bossuet (6e)8, la rue Chateaubriand (8e)9, l’avenue Winston Churchill (8e)10, la rue Ernest Renan (15e)11 ou encore la promenade Claude Levi-Strauss (13e)12.

Ce funeste catalogue est encore long, car Alain n’est pas le seul à s’être acoquiné avec l’occupant sous le régime de Vichy. Jean Cocteau et le sculpteur Paul Belmondo ont chacun leur rue dans la capitale. Non loin de la rue Pavée (4e), que l’on pourrait renommer rue Pavée de bonnes intentions, Tino Rossi dispose d’un jardin à son nom, quai Saint-Bernard (5e). Maurice Chevalier, qui chante pour les troupes de Vichy à Tunis et régulièrement pour Radio Paris (avec Fernandel) possède une place éponyme dans le 20e. Tout comme Edith Piaf, qui chante à l’ambassade d’Allemagne et part même faire entendre sa voix dans le Reich hitlérien en compagnie de Charles Trénet, lequel porte le nom d’un jardin du 13e. A la Libération, l’interprète de « Douce France » se voit d’ailleurs infliger dix mois d’interdiction professionnelle par les comités d’épuration.

Toujours dans le 13e arrondissement se trouve la rue Jean Giono, une des voix de Radio Paris, célèbre pour avoir déclaré : « Je préfère être un Allemand vivant qu’un Français mort. » A la Libération, l’auteur du Hussard sur le toit est inscrit sur la liste noire du Comité national des écrivains, issu de la Résistance. Je propose que cette rue soit illico rebaptisée rue des travaux permanents. La rue Louis Lumière (20e) pourrait devenir la rue du Point mort. L’un des précurseurs – avec son frère Auguste – du cinéma n’a jamais caché sa sympathie pour Mussolini et pour le Maréchal, ce qui lui vaut d’être décoré de la Francisque. D’ailleurs, puisqu’on évoque le sujet, la plus grande bibliothèque de la capitale porte le nom d’un autre décoré de la Francisque aux amitiés parfois douteuses. Trouvez-vous cela normal madame la maire ?

Un grand coup de balai est nécessaire, comme vous pouvez le constater. Mais à l’heure où la colonisation est « un crime contre l’humanité », dixit notre président de la République, comment expliquer que Jules Ferry soit sur le fronton de tant de nos écoles ? Surnommé « Tonkinois » par ses adversaires politiques, ce colonialiste déclare en juillet 1885, à l’Assemblée nationale : « Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. » Je suggère que le boulevard Jules Ferry (11e) s’appelle désormais sobrement le boulevard des Rats et que l’avenue Victor Hugo (16e) – qui soutient la politique coloniale au nom des droits de l’homme – soit rebaptisée avenue de l’Asphyxie.

La place Che Guevara – je sais que vous l’aimez bien madame la maire – pourrait remplacer dans le 11e la place Léon Blum, lequel déclare en 1925 à la Chambre des députés : « Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture. » Il est également choquant, en 2018, que nos anciens gouverneurs ou administrateurs coloniaux (Armand Rousseau, Doumer, Dupleix, Faidherbe, Lyautey ou encore Gallieni, qui instaure le travail forcé des indigènes à Madagascar) soient autant mis à l’honneur à travers nos rues, avenues, stations de métro, édifices publics et statues. Il existe même une avenue (13e) et un stade (16e) au nom de Pierre de Coubertin, ce baron réactionnaire et misogyne (il est opposé à la participation des femmes aux JO) qui affirme : « Dès les premiers jours, j’étais un colonialiste fanatique. » Ou encore : « Les races sont de valeur différente et à la race blanche, d’essence supérieure, toutes les autres doivent faire allégeance. »

Pour les mêmes raisons, il semble urgent de renommer le lycée (14e) et la rue (11e) Paul Bert13, ainsi que la Place Edouard Herriot (16e). Celui qui est à l’origine de l’expression « Français moyen » se prononce contre l’égalité des droits politiques pour les populations de l’Empire, en août 1946 : « Si nous donnions l’égalité des droits aux peuples coloniaux, nous serions la colonie de nos colonies ! » Pour des raisons évidentes, je préconise aussi que la rue de la Pompe (16e) soit déplacée dans le 15e, à la place de la rue Félix Faure, qui meurt dans des conditions scabreuses quelques années après avoir participé à l’expansion coloniale, notamment à Madagascar.

Dans la foulée du Cran, qui appelle à déboulonner les statues de Colbert, lequel élabore en son temps la première mouture du Code noir, il me semble judicieux d’en faire de même pour le monument du 12e qui célèbre, en face de l’ex-musée des colonies (heureusement débaptisé depuis) Jean-Baptiste Marchand, ce lieutenant qui participe à la conquête coloniale du Soudan français (Mali) et commande la mission Congo-Nil. Idem pour la statue de Napoléon Bonaparte qui s’affiche fièrement aux Invalides. Dans une ville qui s’honore de servir les valeurs humanistes de paix, de fraternité et de vivre ensemble, vous m’accorderez que célébrer ainsi un tyran qui met l’Europe à feu et à sang et rétabli l’esclavage fait un peu désordre.

Au XXIe siècle, pourquoi cette capitale mondiale du progressisme que vous incarnez si bien, madame la maire, est-elle toujours parsemée de noms d’artères célébrant des maréchaux ou généraux d’Empire, tous complices de cette boucherie morbide ? Certains de vos amis politiques ont bien compris que commémorer, c’est aussi quelque part un peu célébrer, comme la récente polémique sur Charles Maurras l’a souligné. Du coup, que penser de toutes ces rues ou stations de métro qui portent le nom de batailles sanglantes. C’est en assistant à l’horrible carnage de Solferino (7e) qu’Henri Dunant a l’idée de créer la Croix Rouge. Je vous laisse toutefois le soin de débaptiser ou non le centre de gérontologie du 16e qui porte le nom de ce Suisse illustre, Dunant ayant été condamné pour faillite frauduleuse en 1867…

L’exigence d’exemplarité qui est la vôtre doit aussi vous interroger sur la pertinence de la place Paul Verlaine (13e), un soudard névropathe qui tire à bout portant sur Rimbaud et tente plusieurs fois d’étrangler sa mère. Le boulevard Beaumarchais célèbre un marchand d’arme, la rue François Villon un voleur et le meurtrier d’un prêtre14, et Gustave Courbet fait abattre la colonne Vendôme durant la Commune. Par souci de simplification administrative je propose que cette rue du 16e soit rebaptisée rue Julien Courbet.

Une rue Jean Bart (6e) et une rue Surcouf (7e) célèbrent des corsaires. Pourquoi pas une rue du capitaine Crochet et une impasse Barberousse pendant qu’on y est ? La rue Jean-Jacques Rousseau (1er) porte le nom d’un homme qui abandonne tous ses enfants à la naissance, la rue Jean Mermoz (8e) rend hommage à l’un des dirigeants des Croix de Feu (du colonel de la Rocque) qui sera même célébré par le régime de Vichy. Sigmund Freud, ce psy cocaïnomane qui signe une dédicace personnelle à Mussolini porte le nom d’une rue du 19e, que je vous propose de renommer rue Gérard Miller. Enfin, quelque part entre la rue Brisemiche, la rue de la Grande Truanderie et la rue des Deux Boules se trouve la rue de Turenne (3e-4e), responsable notamment du Ravage du Palatinat en 1674. La rue du Camion de livraison me semble plus appropriée.

Ne prêtez pas attention, madame la maire, à tous ces pisse-froid qui vous désapprouvent (parce que vous êtes une femme), qui prétendent que vous allez encore trop loin, que vous ouvrez la boîte de Pandore, que la vertu est moins le contraire d’un vice qu’un juste milieu entre deux vices opposés. Vous avez maintes fois démontré que vous n’étiez pas du genre à transiger et vous avez de nouveau l’occasion de marquer de votre empreinte l’histoire de notre belle ville. Je compte sur vous, les Parisiens aussi.

Une histoire de drapeaux




Sur Causeur :

A l’heure où l’on célèbre l’honneur national autour de la figure de l’héroïque gendarme, Arnaud Beltrame, il est bon de se rappeler que ça n’a pas toujours été le cas. Encore très récemment, en 2015, le Sénat français se montrait lui-même assez frileux à l’idée d’exposer les couleurs de la République…
Assassiner des Français au hasard, dans leur vie quotidienne, ou pas au hasard quand ils sont juifs ou militaires, c’est s’en prendre à tous les Français en semant au plus près de chez eux la terreur.

Assassiner l’un des hommes de la gendarmerie nationale, c’est s’en prendre au fondement même de la nation en portant atteinte à ceux qui se sont engagés à la défendre pour garantir la pérennité de l’état de droit et de la démocratie.

Assassiner l’un des membres de la communauté juive, c’est s’en prendre au rêve de liberté, de paix et de justice qui conduit cette communauté à prier chaque semaine pour la République française lors de l’office du chabbat.

La guerre que l’Etat islamique, aidé par les réseaux salafistes, fomente sur notre sol, cette guerre qui vient de voir tomber en héros un colonel de gendarmerie donne un aspect particulièrement révoltant à l’incurable inconséquence  de nombre de nos responsables politiques.

De la culpabilité d’être Français
Si ceux-ci continuent de négliger l’importance et le rôle de la Nation, et d’en mettre l’emblème sous le boisseau, si, aveuglés par le multiculturalisme comme d’autres le furent hier par l’internationalisme, ils espèrent pouvoir maintenir une cohésion nationale en dehors du fait national, ils seront incapables d’imaginer une quelconque solution pour sortir le pays de la grave situation dans laquelle il s’enfonce.

L’éloge funèbre prononcé par le président de la République dans la cour des Invalides fut parfait. Mais qu’en penser, lorsqu’on se souvient de ses déclarations de campagne, à Lyon, sur l’inexistence de la culture française ? Qu’en penser, lorsqu’on se rappelle les propos qui furent les siens en Algérie sur la culpabilité française ? Ce n’est pas seulement au lendemain de la mort d’un héros que les Français, et notamment les plus jeunes, ont besoin qu’on leur parle de la nation, des hommes et des femmes admirables de son histoire, de la République, de la grandeur de ses principes. C’est tous les jours.

En juin 2016, Lilian Thuram, le champion du monde de football 1998, déclarait : « On exige des joueurs d’origine étrangère de montrer qu’ils aiment la France, qu’ils chantent La Marseillaise – comme si on avait un doute les concernant – alors même que la société nous a tous éduqués à avoir peur du drapeau, sauf à être taxés de FN ! » Si Lilian Thuram était passé derrière le rideau, il verrait que c’est dans l’ombre que nos politiques défont la nation.

En 2008, le Sénat refuse d’installer le drapeau français dans son hémicycle
Il y a tout juste dix ans, le 21 mars 2008, un sénateur avait écrit au président du Sénat, Christian Poncelet, pour lui proposer d’installer le drapeau de la République dans l’hémicycle comme cela avait été fait à l’Assemblée nationale.

Première réponse de ce président : « C’est une idée en effet qui a déjà été évoquée et qui a été réalisée dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale. Nous aurons également à l’aborder dans le cadre de l’organisation de l’accompagnement parlementaire de la présidence française de l’Union européenne. Il paraît peu concevable que le drapeau tricolore ne figure pas à côté du drapeau européen si la décision venait à être prise de dresser celui-ci au sein du Palais du Luxembourg. Pour l’instant, en tout cas, le Bureau consulté, n’a pas donné un avis favorable au pavoisement permanent dans l’hémicycle. »

Seconde réponse du même, une semaine plus tard : « Au terme d’un échange de vues approfondi et ouvert, le Bureau a décidé de ne pas donner suite à [votre] proposition. Il est en effet apparu que compte tenu notamment de la demande formulée par certains de ses membres de subordonner l’introduction éventuelle du drapeau tricolore dans l’hémicycle à son pavoisement concomitant aux couleurs européennes, les conditions d’une quasi-unanimité requises par une initiative aussi symbolique n’étaient pas réunies. C’est en espérant que vous comprendrez cette décision, qui s’inscrit dans le contexte de la prochaine ouverture de la Présidence française de l’Union européenne, que je vous prie de croire, cher Collègue… »

Fierté affichée en catimini
Qui oserait dire à la famille du colonel Beltrame et à celles de toutes les victimes des attentats qu’on espère qu’ils comprendront qu’on mette sous le boisseau l’emblème de la nation et de la République à cause de la prochaine ouverture de la présidence française de l’Union européenne ?

Au lendemain de l’élection de Gérard Larcher à la présidence du Sénat en 2014, le même sénateur revint à la charge avec sa proposition.

On aurait pu s’attendre à moins de frilosité du nouveau président qui avait choisi pour le renouvellement de sa candidature le slogan suivant : « Le Sénat peut relever la République ». On note au passage qu’aucun journaliste n’est venu lui demander, en fin de mandat, en septembre dernier, s’il avait le sentiment d’avoir rempli la mission qu’il s’était fixée trois ans plus tôt. D’autant plus que, durant ces trois années, la France a connu une série de terribles attentats commis par des Français contre d’autres Français.

Le drapeau tricolore fut finalement installé le 7 avril 2015, mais dans des circonstances chargées de neutraliser toute signification, toute fierté, toute affirmation le concernant. Les agents du palais installèrent au pied de la tribune, devant le banc des ministres, un grand fauteuil majestueux. Ce jour-là, le président Tunisien, Béji Caïd Essebsi, devait prononcer un discours devant la représentation sénatoriale – c’était trois semaines après le sanglant attentat au musée du Bardo à Tunis. On disposa donc, face au fauteuil où il allait prendre place, un faisceau de trois grands drapeaux sur pied : français, européen et tunisien au centre. Sur le plateau, l’équivalent du perchoir à l’Assemblée nationale, de chaque côté de la porte centrale par laquelle entre le président du Sénat, on accrocha une paire de drapeaux français et européens plus petits. Echanges de discours, applaudissements, ovation des sénateurs au grand complet. Quand la cérémonie fut terminée, les huissiers emportèrent alors le grand fauteuil ainsi que le faisceau des trois grands drapeaux. Quant aux drapeaux plus petits qui complétaient la décoration, on n’y toucha pas. Puis la séance, après une courte suspension, reprit avec son ordre du jour habituel. On ne s’était finalement aperçu de rien. Durant la cérémonie, la présence des petits drapeaux français (et européens) était indemne de toute intention autre que protocolaire et décorative. Une fois la cérémonie achevée, ils en étaient à peine les vestiges, donnant l’impression d’avoir toujours été là. Le tour de passe-passe était réussi.

Suivez Beltrame
Cette inconséquente ambiguïté du Sénat à l’égard des couleurs de la République est préoccupante. Comment, en effet, la question compliquée de la place de l’islam dans notre pays pourrait-elle être correctement posée et traitée sur fond d’autant d’incertitude et d’hésitation dans les convictions ?

Qu’est-ce qu’une éducation nationale quand des élus ne sont pas au clair avec l’idée nationale. Qu’est-ce qu’une école de la République quand des élus ne sont pas au clair avec l’idée républicaine ?

« Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons », aurait dit Victor Hugo. Devant l’urgente nécessité dans laquelle se trouve notre pays d’ouvrir de nouvelles prisons pour se protéger des musulmans radicalisés, on se demande s’il ne faudrait pas, pour nombre d’élus, qu’ils retournent sur les bancs de l’école pour se réapproprier, jusqu’à en faire la substance de leur engagement, les idées de nation, de République et d’intérêt général. Peut-être l’impressionnant courage du colonel Beltrame est-il le corollaire de sa réussite scolaire dans de véritables écoles. Inimaginable qu’il n’ait pas, durant ses études, rencontré et fait sienne cette distinction fondamentale de Romain Gary : « Le patriotisme, c’est d’abord l’amour des siens, le nationalisme, c’est d’abord la haine des autres. »

De la démocratie




opinions

Ne désespérons pas de la démocratie !

NICOLAS BAVEREZ

La démocratie est confrontée à sa crise la plus grave depuis les années 1930. Loin des illusions entretenues autour de la fin de l’histoire, les menaces stratégiques sont de retour. Pour autant, le premier péril reste la décomposition intérieure des nations libres, prises sous le feu croisé de l’individualisme, de la corruption de l’information et de la contagion de la violence.

La France n’est pas épargnée qui accumule les fractures sociales, statutaires, générationnelles et territoriales et demeure impuissante devant la salafisation d’une partie de la population comme devant la résurgence de l’antisémitisme, que confirme l’ignoble assassinat de Mireille Knoll.

Après l’effondrement de l’économie de bulles, nous assistons au krach de la démocratie sous le choc du populisme : Brexit et élection de Donald Trump ; percée de l’extrême droite en Allemagne et en Autriche ; sécessionnisme catalan ; alliance à très haut risque du M5S et de la Lega en Italie ; conversion des pays du groupe de Visegrad à la démocratie illibérale. Le populisme prend sa source dans la déstabilisation des classes moyennes du fait de la mondialisation et de la révolution numérique, dans la polarisation des individus et des territoires, dans le repli identitaire face aux vagues migratoires, dans la prise de conscience des menaces intérieures et extérieures sur la sécurité, dans la révolte contre la trahison des élites et l’impuissance des dirigeants.

Pour autant, nous ne devons pas désespérer de la démocratie, ce qui constituerait la meilleure manière d’assurer la victoire de ses ennemis.

Les succès momentanés du djihadisme et des démocratures ne peuvent masquer leurs impasses à long terme. L’islam politique se réduit à une culture de la pauvreté, de l’oppression et de la mort, à l’opposé d’un projet de civilisation. La théocratie iranienne a utilisé les errements des États-Unis pour constituer un empire chiite mais bute sur les coûts de sa surexpansion militaire qui sont de moins en moins acceptés par sa population. La stratégie de la Chine de contester le leadership économique et technologique des États-Unis est incompatible avec le refus de l’État de droit et des libertés qui fait du rêve collectif chinois un cauchemar individuel. L’impérialisme de la Russie est promis à l’échec par son suicide démographique, par la stagnation de son économie qui ne représente que le quinzième de celle des États-Unis, par une corruption endémique, par son enlisement dans la guerre sans fin de Syrie. Sous prétexte de réorientation vers la Russie, le monde arabe ou l’Afrique, la Turquie ne va ni vers l’est ni vers l’ouest mais vers un trou noir.

La démocratie n’a donc pas encore perdu. Mais elle ne dispose d’aucune garantie de vaincre, comme ce fut le cas au XXe siècle. Émergent huit priorités, dont l’Europe du Nord, qui allie compétitivité économique, cohésion sociale, vitalité démocratique et renforcement de la sécurité, montre qu’elles n’ont rien d’utopique.

Faire la vérité sur la situation et sur les erreurs politiques et intellectuelles accumulées depuis l’effondrement de l’Union soviétique. Investir massivement dans l’éducation et la formation tout au long de la vie. Évoluer vers un modèle de croissance durable et inclusive. Saisir les chances de la révolution numérique tout en gérant ses risques en réintégrant ses acteurs dans l’État de droit, dans la fiscalité, la régulation et l’éthique. Restaurer la souveraineté, ce qui passe par la réhabilitation des fonctions régaliennes de l’État. Rénover la démocratie en améliorant sa transparence et la participation des citoyens grâce aux technologies digitales. Repenser l’Europe sous le signe de la protection de ses citoyens, de la souveraineté et de la sécurité. Réaffirmer la communauté de valeur et de destin des nations libres au-delà de la divergence ponctuelle de leurs intérêts.

La violence ne peut être annihilée seulement par la force. Le combat décisif se livre dans la tête et le cœur des citoyens qui doivent retrouver la confiance dans la liberté et la volonté de la défendre. Ce qui suppose d’opposer des émotions positives aux passions mortifères. Marc Bloch, dans L’Étrange Défaite, rappelait qu’« il y a deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération ». Aujourd’hui, de même, ceux qui demeurent insensibles devant le sacrifice du colonel Beltrame se condamnent à rester étrangers à l’histoire de France comme au long et rude combat des hommes pour conquérir leur dignité et leur liberté. Tant qu’il restera des citoyens et des serviteurs de l’État de la trempe d’Arnaud Beltrame, la démocratie ne sera pas défaite et le déclin de l’Occident ne sera pas fatal.