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lundi 26 février 2018

Mémoires de "S"




Genêts et lilas et bien d'autres fleurs encore dont j'ignore le nom semblaient s’être unis pour donner à l'air les flagrances d'un parfum d'un grand créateur. De temps en temps c'étaient des effluves de grillades gardées au chaud sur des braises mourantes qui parvenaient jusqu'à nous. Nous venions d'entamer la deuxième bouteille de Viognier vendanges tardives et n'étions pas pressés de passer à table. Le Viognier, quand il est bien fait, a le mérite de mettre tout le monde d'accord, la gent féminine comme la masculine. D'ailleurs "X." m'adressa un clin d’œil et du pouce me fit signe que son verre pleurait. Je le resservis ainsi que toute la tablée installée sur la terrasse. Nous étions bien, nous étions loin de tout, loin de Trump, des primaires, des bilans, du "tout va mieux", loin aussi de ces tracas qui vous creusent des rides profondes sur le front. "P.", assis sur le muret, improvisait des airs de guitare et "V.", captivée, envoûtée (amoureuse ?) regardait fixement ses doigts agiles pincer et frotter les cordes. Peut-être qui sait, mon fils, un jour ce seront des salles entières qui viendront t'écouter, t'applaudir. En attendant tu te débrouille comme un chef et tes mélodies sont du miel pour les filles. De fait tout le monde se taisait, l'écoutait, à un point où il fini par en être gêné. Il reposa sa guitare sur le muret puis entra dans la maison mettre "Harvest" dans le lecteur. Comme nous avant lui, comme beaucoup de jeunes de sa génération, il aimait ces musiques des années 70 qui lui semblaient l'expression d'une époque bénie eux qui n'ont pour horizon que le surpeuplement, une nature dégradée, la précarité et la certitude de conflits en tout genre. Les sons aigus de l'harmonica soutenus par la batterie, nous ramenaient des décennies en arrière, quand tout n'était que joies, effervescences et promesses radieuses. Là nous étions plutôt comme de vieux hippies, un peu gras, un peu beaufs, aux cheveux poivre et sel (sauf moi !), aux désirs éteints, incapables de faire un trois-feuilles. Nos amies d'hier étaient devenues nos femmes, nous avaient fait à tous de beaux enfants qui jalousaient notre passé idéalisé. Nous n'avions pas cédé à la tentation de la séparation à la première discorde, à la première rencontre ensorceleuse. Nous avions reproduit le schéma de nos parents pour qui le mot "engagement" avait encore un sens. Un cumulus, qui est paraît-il le nuage du bonheur, celui que dessinent les enfants autour de la maison, obscurci un moment le ciel et une brise frisquette en profita pour nous rappeler que ce printemps était décidément bien tardif. Quelques titres de Neil Young passèrent encore puis "H" se tourna vers moi et me dit dans un sourire :
- tu peux mettre Bizet s'il te plaît ?
Jeune jouvenceau imberbe, sache qu'une demande de femme, même formulée de la façon la plus aimable, n'est pas une demande mais un ordre : j'allais devoir bouger mon c...qui se trouvait pourtant au mieux au fond de sa chaise. Je me levais à contre-cœur. Dans les pochettes vides, les CD éparpillés, je mis un temps fou à remettre la main sur cette fichue "Carmen".
"H" était encore très belle, ne faisait pas son âge comme ont dit et, privilège des quarteronnes sans doute, avait gardé la taille fine et le corps d'une jeune femme de vingt ans, guère plus. Et qui d'autre que moi pouvait savoir que sous sa couleur blond-vénitien se dissimulaient bien des cheveux blancs ? Aux premières notes frappées de tambourin, elle esquissa des pas de dance qui pouvaient passer pour ceux d'une dance gitane. "F" l'encouragea en tapant dans ses mains. "H" était heureuse comme rarement elle l'est à Paris.
La journée s'étirait. Au loin un coucou ponctuait de son chant intermittent notre voluptueuse oisiveté. Mais le soleil déclinait, glissait inexorablement derrière la colline, puis il disparu brutalement et déjà la lune dans un ciel encore clair nous assurait qu'elle prenait possession des lieux. Un froid tout aussi brutal envahi la terrasse et, un à un, tous regagnaient la maison. "P" se plongea dans la lecture de vieux Picsou magazine prouvant ainsi qu'avant de devenir un artiste célèbre il était encore un enfant. "T", allongé sur ce qui d’ordinaire me sert de lit, lisait quant à lui un auteur Allemand. S'il ne négligeait pas les classiques Français, il s'était pris d'une vraie passion pour la littérature allemande et russe. Il venait d'écourter son tour du monde, s'étant rendu compte que les voyages en solitaire ne correspondent pas toujours à ce que l'on peut en lire dans les livres ou bien que ce n'était peut-être pas son truc. Mais il avait quand-même bien voyagé, dans des pays où, dit-on, les peuples sont terrorisés par des tyrans, tyrans qui eux-même se chient dessus quand Poutine leur fait les gros yeux. Qu'en sais-je...en tout cas il y a fait de belles rencontres, parfois avec des personnes ayant trois fois son âge, ressemblant comme deux gouttes d'eau à des paysans morvandiaux et qui, peu soucieux des préceptes de leur religion supposée, trinquent volontiers à la vodka qui se boit là-bas dans des bols. En attendant des jours plus fastes, "T" occupait la maison depuis quelques temps, dévorant des bouquins, se recréant un univers bien à lui, de sorte que nous nous trouvions chez nous un peu chez lui.
Je craquais une allumette pour allumer le feu que j'avais préparé. Tout de suite je sus que ce serait un succès. Ce n'était pas pour rien que l'on m'avait surnommé le "Maître du feu". Très vite de belles flammes éclairèrent le conduit et "C" ne s'y trompa pas, vint présenter son dos au foyer.
C'est alors qu'"X" rentra dans la pièce d'un pas lourd. Il s'immobilisa en son milieu et prononça un traînant et tonitruant "heuuuu....."qui nous fit tous tourner la tête vers son regard bleu translucide à cet instant vaguement inquiet, désemparé. Il tenait dans sa main gauche un verre vide et dans la droite une bouteille de Merlot largement entamée. Sur son tee-schirt noir, là où son volumineux abdomen rejoignait son thorax formant comme un reposoir, s'accumulaient des miettes de pain, des peaux de saucisson, des éclats de gélatine de pâté de tête, des taches diverses et variées, des traînées de moutarde séchée. S'il eût fallu faire le portrait du Berrurier des San A, il en aurait été le parfait modèle. Sauf que lui n'a rien du prolo mal dégrossi comme il peut sembler de prime abord, que sa culture est immense et dépasse largement la somme des nôtres, qu'il peut être d'une finesse, d'une délicatesse infinies. Ses qualités sont aussi ses défauts car quand il commence à parler plus rien ni personne ne peut l’arrêter plongeant son auditoire dans un mutisme frustrant. Mais là son "heuuu..." n'était pas le prélude à un cours de géo-politique et il posa sa question, la question essentielle, vitale, la reine des questions, celle qui supplante et rend superflues toutes les autres et qui fit exploser de rire "F":
- qu'est-ce qu'on mange ce soir ?

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