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mardi 27 février 2018

Houellebecq




L'autre jour, ou peut-être une nuit, j'étais avec Michel Houellebecq sur le ferry-boat Le Havre-Rosslare. Accoudés au bar nous attendions que le serveur veuille bien s’intéresser à nous. Pour l'heure il était occupé à ouvrir et refermer, avec des claquements secs, des portes de compartiments frigorifiques. Enfin il sembla nous découvrir.
- Messieurs ?
- deux Guinness.
Sur la piste de danse quelques personnes s'agitaient, manifestement ravies, aux sons de musiques irlandaises.
Michel leva sa pinte et l'engloutit à moitié. Je fis de même. La bière lui laissa une moustache blanche assez comique. Il eut un battement de cils, un demi sourire éclaira son visage.
- quoi, demandai-je.
- t'as une moustache blanche.
Dans le port du Havre le bateau manœuvrait. Des lumières disparaissaient, réapparaissaient, disparaissaient.
- tu lis quoi en ce moment ?
Il avait l'art de poser des questions inadaptées à l'espace-temps.
- des vieilleries interminables, interminées. Et puis Houellebecq. J'adore Houellebecq. En refermant "Plateforme", en laissant Michel à sa douloureuse et infinie solitude, j'ai eu une sensation rare : une sensation de manque.
- preuve que c'est de la bonne came...
- oui. Mais j'aime par-dessus tout son humour doux-amer, acide. On ne rit pas avec Houellebecq, on sourit. On sourit à cette façon qu'il a de dire le dérisoire de nos existences, d'en souligner le tragique inéluctable. J'ai l'impression de le comprendre, que c'est à moi qu'il parle.
Le bateau avait trouvé son cap, ronronnait. Nous étions en haute mer, une mer formée, la houle était forte ; ça secouait méchamment.
- il y a chez lui quelque chose de balzacien je trouve quand il décrit son époque et ses contemporains, quelque chose de résolument classique et ouvertement moderne. Balzac, Céline, Houellebecq. Tu piges ?
- flatteur...
- et puis surtout c'est un philosophe ! Que nous dit-il du bonheur ? Que ce n'est pas compliqué au fond, que c'est simple comme une érection et une chatte ou une bouche accueillante pour la recevoir, une pogne pour les moins chanceux. Avec ça t'es paré pour affronter la vie tu vois, un vade mecum qui ne retiendrait que l’essentiel.
- tu réduis un peu.
- à peine.
Les derniers passagers vaincus par le mal de mer regagnaient leur cabine. Deux irlandais, que j'aurais imaginé plus résistants gisaient sur le sol, les bras en croix, le nez dans leurs vomissures. Çà commençait à fouetter grave. Je passais commande d'une nouvelle tournée de Guinness.
Nous bûmes à grands traits. De nouveau je vis ses cils s'animer, une esquisse de sourire triste venir sur son visage.
- je sais... anticipai-je.
- son seul défaut c'est qu'il serait un peu misanthrope,  poursuivis-je.
- qu'est-ce qui te permets de dire ça ?
- oh ce n'est pas moi qui le dit, mais Jed...
- quel prénom à la con !
- ...de notoriété publique Houellebecq était un solitaire à fortes tendances misanthropiques, c'est à peine s'il adressait la parole à son chien.
- et il dit ça où ce "Jed" ?
- dans son livre, "La carte et le territoire".

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                                                                  "La possibilité d'une île".



Avec Michel Houellebecq nous étions enfin arrivés à Clifden. C'était une journée de juillet mais il faisait encore froid dans cette extrémité occidentale de la vieille Europe. Imprévoyant j'avais dû acheter in extremis un gros pull de laine marin. Dans le bar où nous étions on avait allumé quelques bûches de tourbe qui se consumaient lentement, répandaient leur parfum poivré si particulier. Un groupe de musiciens, jeunes et chevelus, reprenait au banjo et à la guitare les standards irlandais et il semblait que nous étions tous ce soir là destinés à être amis pour l'éternité. L'endroit était comme un îlot joyeux et fraternel, civilisé et chaleureux. Nous buvions nos Guinness dans de de vraies pintes en verre. L'après-midi nous avions traversé le Connemara, brun et vert, où les nuages défilent entre les collines à une incroyable vitesse.
- C'est dans ces collines que l'on extrait cette énergie fossile qu'est la tourbe, avais-je cru bon de souligner.
- demain nous irons au Temple Bar, avait-il étrangement répondu.
Il avait une cartographie de l'Irlande originale : s'il ne se souvenait d'aucun nom des villes et villages que nous traversions, il se souvenait en revanche des bars où il avait pris ses plus belles cuites, mangé les meilleurs fishs and schips.
- nous verrons, ai-je éludé.

Il fixait une splendide rousse aux yeux verts, un peu pétée, qui reprenait avec enthousiasme, mains levées, les refrains du groupe. Plus exactement il fixait d'un œil nostalgique sa gorge généreuse et tressaillante, laiteuse, parsemée de taches de rousseur. Houellebecq ne bandait plus depuis longtemps : diabétique au dernier degré, il n'était plus qu'un morceau de sucre qui fuyait les pays chauds de peur de fondre en caramel. Le climat de l'Irlande lui convenait parfaitement.
J'englouti d'un coup un quart de ma Guinness. Il eut alors vers moi un regard oblique, un peu sournois. Vivement j’essuyais ma bouche dans la manche de mon pull tandis qu'il haussait les sourcils, surpris et déçu.
- et..., commença-t-il.
J'attendais la suite. En plus du diabète, Houellebecq souffrait d'un Alzheimer naissant qui lui faisait perdre le fil de ses idées.
- t'as...oui.. t'as lu "La possibilité d'une île" ?
- oui. On peut dire que j'ai tout lu de lui, ou si tu préfères son énorme pavé de 1600 pages avec ses chapitres qui vont d' "Extension du domaine de la lutte" à "Soumission". Car il faut dire qu'il a écrit un seul et même livre. Avec son physique de releveur de compteurs électriques, le filou a trouvé le filon. Toujours avec son humour et son cynisme habituel (on ne lui enlèvera pas ça), très vifs dans" La possibilité d'une île", il joue avec nos peurs (et les siennes) : peur de la vieillesse, de la solitude, avec les angoisses d'une humanité devenue allergique aux méfaits du temps, notre quête impossible du bonheur, d'éternelle jeunesse, notre besoin d'aimer et d'être aimé.
- physique de releveur de compteurs électriques ???
- un peu quand même non ?
Nietzsche nous avait prévenu : si Dieu est mort, l'homme ne tardera pas à lui trouver un successeur en pire. Ici le scientisme et ses impasses. C'est en gros le sujet de "La Possibilité d'une île", son "Meilleur des mondes", et l'épilogue des "Particules" en était la préface. Oscillation permanente entre le loufoque et le très profond, j'ai eu parfois l'impression de lire les mauvaises pages d'un San Antonio écrites par le nègre de Frédéric Dard (Pinuche prenant le contrôle de la secte), ou le scénario d'un film d'anticipation de série "B". On frôle souvent la grosse déconnade, on est pas loin du grand foutage de gueule*. Mais j'ai aimé le suivre dans notre impossible futur. En toile de fond on retrouve sa réflexion philosophique si personnelle, noire, pessimiste, sur ce qu'un auteur pompier du XXème siècle avait cru bon d'appeler "la condition humaine" et toujours il arrive à sauver son affaire. A ce stade je me suis posé cette question : si j'avais commencé l'oeuvre de Houellebecq par "La possibilité d'une île", aurais-je eu envie de lire autre chose de lui ? La réponse est oui, malgré tout.
- encore heureux.
- car c'est sans doute, avec "Les particules élémentaires", ce qu'il a produit de mieux, bien meilleur en tout cas que son incompréhensible Goncourt, "La carte et le territoire".
Mais lui trouver des filiations avec Balzac ou d'autres est très exagéré. Il est surtout  un bon cuisinier, ou plus exactement un maître saucier qui, s'il nous ressert toujours le même plat, le fait à chaque fois avec une sauce différente. Ses 1600 pages auraient pu être publiées sous la forme du feuilleton dans un journal ou un magazine pour métrosexuels. Je penche pour "Lui", le magazine de l'homme moderne.
Mais l'homme moderne ne lit plus, il n'a plus le temps : il a pris un abonnement au gymnase-club et passe ses soirées sur Meetic.

*(...) Au fond de moi je me rendais bien compte qu'aucun de mes misérables sketches, aucun de mes lamentables scénarios, mécaniquement ficelés, avec l'habilité d'un professionnel retors, pour divertir un public de salauds et de singes, ne méritait de me survivre. Cette pensée était, par moments, douloureuse ; mais je savais que je parviendrais, elle aussi, à la chasser assez vite.

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