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lundi 26 février 2018

Atelier d'artiste





                                                             Le génie ça démarre tôt
                                                              Mais y'a des fois ça rend marteau.

Ça démarre tôt en effet. Ça se détecte à la petite école quand vous récupérez votre enfant les ongles et les mains encore tachés des couleurs manipulées l'après-midi en atelier d'art-plastique et que vous vous entendez dire par la maîtresse admirative :
- cet enfant a un tempérament d'artiste qu'il ne faut en aucun cas contrarier, mais au contraire encourager.
Pour l'heure la maman se demande surtout si c'était une bonne idée de choisir la chemise blanche de papa pour servir de blouse de travail.
Encourageons donc. Tous artistes ! D'autant que quand on voit ce que l'on voit, qu'on entend ce que l'on entend, la tentation est grande de se dire "pourquoi lui, pourquoi pas moi ?".
Plus tard, vers l'adolescence, le même enfant aura sa première guitare, puis deux guitares, un piano à queue et une contrebasse, des boites de couleurs, des rames de papier Canson, un hélicon et un stylo Dupont. C'est pourquoi nous avons la chance, en France, d'avoir un vivier d'artistes inépuisable. La Mairie de Paris a pensé à eux et met à la disposition des plus chanceux d'entre eux, pour une somme modique, des ateliers d'artistes afin que les talents puissent s'épanouir à l'abri du besoin, des contraintes vulgaires et des froidures de l'hiver. J'ignore comment se déroulent les attributions mais l'on sait bien qu'elles sont du genre à éveiller les suspicions, les soupçons de copinage. Je sais en revanche que les heureux élus sont tenus, pour justifier de leur qualité d'artistes et être ainsi reconduits dans leurs locaux, de fournir une production constante et régulière. Le deal n'est toutefois guère contraignant.
Ainsi celui-ci décline-t-il à l'infini des codes-barre sur des fonds monochromes. C'est sa façon de dénoncer le libéralisme et la société marchande. Il fait ça depuis vingt ans et ne redoute qu'une seule chose : que son message soit incompris.
Cet autre commet des aquarelles, des nuages dans toute la gamme des bleus. C'est très beau, très apaisant. Un jour, dans un mouvement d'audace qui lui ressemble peu, il s'est levé en bousculant sa chaise en arrière puis il a fait pleuvoir son pinceau à cinquante centimètres de la feuille à dessin. Le résultat ne fut guère concluant. De plus ça éclaboussait ses attestations de paiements Assedic qui traînaient à côté. Il a renouvelé l'opération mais cette fois à vingt centimètres. L'art c'est souvent une affaire de distance. Il fut satisfait du résultat. Ça mettait, comment dire...un peu d'énergie dans ses créations, on devinait très nettement que l'artiste avait franchi un cap, qu'il n'était pas loin de toucher au sublime. Depuis quelques temps il traverse une période révoltée. Il veut témoigner de l'agressivité de notre époque contemporaine. Les nuages sont devenus rouges.
Je tiens le dernier exemple pour un pur génie. Voilà un homme, salarié à quart temps d'une grosse boite de la banlieue ouest, qui a tout compris. Il a pris l'habitude de roder autour des chantiers de la capitale, de ramener de ses pérégrinations, à l'instar du Facteur Cheval ramenant des cailloux de ses tournées, des bouts de fil de fer rouillés. A l'aide de pinces, le plus souvent à mains nues, il en conçoit des "hommes marchant" qui ne sont pas sans évoquer ceux de Giacometti en plus maigres. Cette idée d'une accusation de plagiat le tourmentait sincèrement. Un matin qu'il jetait dans la poubelle de tri sélectif des emballages divers, il remarqua des piles de journaux, de Figaro, Libération. Il resta un instant en arrêt, tenant le couvercle relevé, contemplant les vieux imprimés. "C'est pas con ça", murmura-t-il le nez dans la poubelle. Il s'empara de tous les journaux et revint dans son atelier. Devant sa machine à laver le linge il préleva les pages qui lui semblaient les plus intéressantes, rejeta les pages saumon du Figaro, les comptes-rendus sportifs, hésita devant celles où figuraient les résultats du loto, bourra le tambour au maximum puis sélectionna le programme (programme court, ne pas ajouter de chlore). A la fin du cycle il récupéra un amalgame où s'enchevêtraient les pages du Figaro, celles de Libération, où les mots d'Ivan Rioufol se mêlaient à ceux de Laurent Joffrin dans une pâte consensuelle, réconciliés. Un frisson lui parcouru l'échine : "Putain le symbole ! Je tiens quelque chose".
Il retourna avec sa boule dégoulinante dans l'atelier, la déposa sur la table, la malaxa un peu comme l'aurait fait un boulanger avec sa pâte à pain, puis entreprit de garnir ses pièces de fil de fer. Il s'agaça des difficultés qu'il rencontrait au niveau des phalanges, des attaches des mains, travailla tard dans la nuit sur une demi-douzaines de pièces, alluma tous les radiateurs pour accélérer le séchage, se coucha épuisé.
Le lendemain il eut une vive déception : dans la nuit la pâte à papier s'était rétractée, avait formé des bourrelets irréguliers. Mais ce n'était pas le pire. Cela encore pouvait s'expliquer, passer pour un geste voulu. Il suffisait de bâtir un discours autour de la technique, de l'effet recherché. Non, ce qui l'attristait profondément c'est que l'ensemble dégageait quelque chose de terne, d'inachevé. Contrarié, maussade, il gagna sa salle de bains, commença à se raser. C'est alors que dans le reflet du miroir il aperçu derrière lui, posée sur une étagère, une bombe de laque l'Oréal oubliée par une ex quelconque. "Bon sang mais c'est bien sûr !", s'exclama-t-il. Dans son émotion il s'entailla le menton. S'épongeant vivement il se saisit de la bombe et couru à son atelier, vida la laque sur ses œuvres. Les couleurs s'en trouvèrent instantanément rehaussées, les contours prirent une patine vernissée du meilleur aloi. De plus, ce qui n'est pas négligeable, les "hommes marchant" avaient désormais un irrésistible parfum de salon de coiffure pour dames.
C'est un homme heureux qui parti ce jour là accomplir ses trois heures journalières de travail, le cou plein de mousse à raser séchée, avec un filet de sang dedans. Il est régulièrement exposé depuis, sa cote n'en fini pas de monter.
A ce stade et pour conclure, je veux dire une chose : ne nous laissons pas aller aux plus bas ressentiments, ne nous laissons pas gagner par la rancœur et la mesquine jalousie. Dans ces pépinières que tout le monde nous envie, se cachent certainement ceux qui demain feront la nique à ces authentiques escrocs que sont Jeff Koons et Anish Kapoor, seront la gloire et le rayonnement de l'art à la française.
Vive les ateliers d'artistes de la ville de Paris et vive la France !

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