Ma liste de blogs

mercredi 28 février 2018

Agriculture




opinions
L’industrie agricole dont rêve Jupiter
NATACHA POLONY
Emmanuel Macron n’est pas du genre à s’en laisser compter. Il ne se cache pas derrière son petit doigt. Il ne fait pas dans la flatterie. Il n’est « pas là pour plaire, mais pour faire ». Le président a ceci de délicieux qu’il réserve ses postures d’autorité à ces catégories de Français qui ont le mauvais goût de ne pas partager son enthousiasme pour l’air du grand large et la modernité nomade. Devant ce genre de public, on surjoue la figure du chef, on construit celle des « méchants », déclinistes, sceptiques ou mauvais Français qui œuvreraient contre l’intérêt national, associés aux corporatistes de tout poil. « Ce que nous faisons ne plaît pas à tous ceux qui vivent sur des mensonges et agitent la peur, a-t-il lancé aux jeunes agriculteurs qu’il avait convoqué jeudi à l’Élysée. Je les croiserai samedi et je les regarderai dans les yeux. » Qui sont ces méchants ? Ceux qu’il « met devant leurs responsabilités » en leur expliquant que les problèmes ne viennent pas de « Bruxelles » ou d’ailleurs mais de « nous », c’est-à-dire d’eux. Vous crevez ? C’est de votre faute.

C’est quand on est un peu flottant qu’il faut paraître d’airain. Quand on contourne qu’il faut adopter la raideur de celui qui ne déviera pas. On en profitera pour exalter la rupture avec « les vieilles habitudes françaises ». Ce qui permet de servir aux paysans le couplet sur les « entrepreneurs agricoles » et la modernité, forcément industrielle, celui-là même qui les incite depuis des décennies à « investir », c’est-à-dire à s’endetter pour se faire tailler des croupières par des pays toujours plus industrialisés, et toujours moins chers. Ah le numérique et la technologie, les restructurations et la compétitivité, tous ces mots appris à l’ENA et dans les couloirs de Bercy, et que l’on peut lancer devant un auditoire pour lui signifier combien il est rétrograde.

En l’occurrence, les paysans ont déjà effectué leur révolution technologique. Elle ne change rien au problème. Un problème que résume la mesure gouvernementale censée régler les nouveaux rapports de forces entre producteurs et grande distribution. Le « juste prix » brandi au sortir des États généraux de l’alimentation a des allures de slogan pour jeu télévisé. Ainsi donc, les distributeurs devront, s’ils s’adressent à des paysans français, leur garantir une rémunération décente. Et que croyez-vous qu’il arrivera, dans un marché ouvert ? Ils iront voir ailleurs. Du lait polonais ou du porc allemand, 25 % moins cher, et désormais de la viande argentine, puisque l’Union européenne négocie avec le Mercosur un de ces accords de libre-échange dont elle a le secret. 99 000 tonnes de viande bovine à bas coût, nourrie au soja OGM, issue de fermes-usines. Sans oublier les fruits et légumes marocains, cultivés grâce à des produits interdits en France. Que choisira le consommateur, sur l’étal de son supermarché ? Avec ces « prix garantis », ce qui reste de l’agriculture française peut disparaître en quelques mois. A moins que le rêve présidentiel ne soit, sous le nom d’« innovation », d’aligner notre agriculture sur ce genre de production industrielle. Un rêve qui expliquerait que la FNSEA ait retrouvé la cogestion du ministère qu’elle avait perdue sous Stéphane Le Foll.

Emmanuel Macron, bien sûr, s’est porté garant : « il n’y aura jamais de bœuf aux hormones en France. Il n’y aura aucune réduction de nos standards de qualité, sociaux, environnementaux ou sanitaires ». La preuve, il travaillera à ce qu’il y ait des possibilités de « bien contrôler aux frontières la traçabilité et les normes environnementales et sociales ». Comme pour les jouets et le textile chinois qui ont éradiqué les industries françaises. La baudruche des grandes résolutions chantées avec lyrisme dans les discours présidentiels rencontre un jour l’aiguille du libre-échange, ce dogme qui structure toute sa pensée. Quand cela se voit trop, il se fâche. « Je suis votre chef ».

Dans la liste des vieilleries françaises à réformer pour les adapter à la globalisation, notre président pourra donc cocher l’agriculture. Quels seront les autres secteurs, ceux qui devront raser leurs vieux monuments inutiles pour bâtir les tours en verre de la start-up nation ? Emmanuel Macron a promis de transformer la France. Ce qu’il dessine avec l’agriculture, à coup de faux semblants et de mesures partielles, c’est son remplacement par une industrie agricole centrée sur quelques secteurs de pointe. La révolution « schumpeterienne » qu’il vantait dans son entretien avec Le Point est bien là : une destruction supposée créatrice, d’où sortira un pays nouveau. Sera-ce encore la France, avec la sublime diversité de son patrimoine agricole, l’intelligence de ses savoir-faire et cette notion de terroir par laquelle elle a transmis au reste du monde une certaine façon d’habiter la Terre ? L’autoritarisme présidentiel n’est pas une trace du monde ancien, contrebalançant l’ouverture libérale, il est la marque de cette caste des sachants qui s’étonnent qu’on puisse ne pas se ranger à leur avis éclairé.

mardi 27 février 2018

La peau de l'ours




S'il fallait un texte pour résumer ce qu'allait devenir l'oeuvre de Houellebecq, je choisirais ce que l'on peut lire à la toute fin de ce que je crois bien être son premier livre, "Rester vivant", qui s'intitule "La peau de l'ours".
On y retrouve en condensé toute la matière de son oeuvre balbutiante, la noirceur, l'humour, levures qui feront le gratin de ses romans suivants.
Etant en accès libre sur Internet, je vous l'offre bien volontiers pour vos étrennes :


La peau de l'ours :

L'été dernier, vers la mi-juillet, au journal de 20 heures, Bruno Masure annonça qu'une sonde américaine venait de découvrir des traces de vie fossile sur Mars. Il n'y avait aucun doute : les molécules, datant de centaines de millions d'années, dont on venait de détecter la présence, étaient des molécules biologiques; on ne les avait jamais rencontrées en dehors des organismes vivants. Ces organismes étaient en l'occurrence des bactéries, vraisemblablement des archéobactéries méthaniques. Ceci établi, il passa à autre chose; visiblement, le sujet l'intéressait moins que la Bosnie. Cette couverture médiatique minimale semble a priori s'autoriser du caractère faiblement spectaculaire de la vie bactérienne. La bactérie, en effet, mène une existence paisible. Empruntant à l'environnement des nutriments simples et peu variés, elle croît; puis elle se reproduit, assez platement, par divisions successives. Les tourments et les délices de la sexualité lui restent à jamais inconnus. Tant que les conditions restent favorables, elle continue à se reproduire (Yahvé la favorise devant sa face, et ses générations sont nombreuses); ensuite, elle meurt. Aucune ambition irréfléchie ne vient ternir son parcours limité et parfait; la bactérie n'est pas un personnage balzacien. Il peut certes arriver qu'elle mène cette tranquille existence dans un organisme hôte (celui par exemple d'un teckel), et que l'organisme en question en souffre, voire en soit radicalement détruit; mais la bactérie n'en a nullement conscience, et la maladie dont elle est l'agent actif se développe sans entamer sa sérénité. En elle-même, la bactérie est irréprochable; elle est également parfaitement inintéressante. L'événement, en lui-même, demeurait. Ainsi, sur une planète proche de la Terre, des macromolécules biologiques avaient pu s'organiser, élaborer de vagues structures autoreproductibles composées d'un noyau primitif et d'une membrane mal connue; puis tout s'était arrêté, probablement sous l'effet de variations climatiques; la reproduction était devenue de plus en plus difficile, avant de s'interrompre tout à fait. L'histoire de la vie sur Mars se manifestait comme une histoire modeste. Cependant (et Bruno Masure ne semblait pas en avoir pleinement conscience), ce mini-récit d'un ratage un peu flasque contredisait avec violence toutes les constructions mythiques ou religieuses dont l'humanité fait classiquement ses délices. Il n'y avait pas d'acte unique, grandiose et créateur; il n'y avait pas de peuple élu, ni même d'espèce, ou de planète élue. Il n'y avait, un peu partout dans l'univers, que des tentatives incertaines et en général peu convaincantes. Tout cela était en outre d'une éprouvante monotonie. L'ADN des bactéries retrouvées sur Mars était exactement identique à l'ADN des bactéries terrestres; cette constatation surtout me plongea dans une tristesse diffuse, tant cette identité génétique radicale semblait la promesse d'épuisantes convergences historiques. Sous la bactérie, en somme, on sentait déjà le tutsi où le serbe; enfin, tous ces gens qui se dispersent en conflits aussi fastidieux qu'interminables. La vie sur Mars, ceci dit, avait eu l'extrêmement bonne idée de s'arrêter avant d'avoir causé trop de dégâts. Encouragé par l'exemple martien, j'entamai la rédaction d'un rapide plaidoyer pour l'extermination des ours. On venait à l'époque d'introduire un nouveau couple d'ours dans les Pyrénées, ce qui provoquait le mécontentement des producteurs de brebis. Une telle obstination à tirer ces plantigrades du néant avait en effet quelque chose de pervers, de malsain; naturellement, la mesure était soutenue par les écologistes. On avait relâché la femelle, puis le mâle, à quelques kilomètres de distance. Ces gens étaient vraiment ridicules. Aucune dignité. Comme je m'ouvrais de mon projet exterminateur à la directrice adjointe d'une galerie d'art, elle m'opposa un argument original, d'essence plutôt culturaliste. L'ours, selon elle devait être préservé, car il appartenait à la mémoire culturelle très ancienne de l'humanité. En fait, les deux plus anciennes représentations artistiques connues figuraient un ours et un sexe féminin. D'après les datations les plus récentes, il semblait même y avoir un léger avantage à l'ours. Le mammouth, le phallus ? Beaucoup plus récents, beaucoup plus; il ne pouvait même pas en être question. Devant cet argument d'autorité, je m'inclinai. Eh bien soit, allons pour les ours. Pour les vacances d'été je recommande Lanzarote, qui ressemble beaucoup à la planète Mars.

Christian Vanneste



Un texte déjà ancien mais, hélas, toujours d'actualité qui donne un aperçu de la liberté d'expression en France :

Le village Potemkine de la démocratie.

Derrière la façade des institutions et des discours qui nous abreuvent de leurs grands principes, la réalité d’une oligarchie accrochée à ses pouvoirs se fait de plus en plus pesante.

La France devient chaque jour davantage le village Potemkine de la démocratie. Derrière la façade des institutions et des discours qui nous abreuvent de leurs grands principes, la réalité d’une oligarchie accrochée à ses pouvoirs se fait de plus en plus pesante. Non seulement le décor résiste, mais dans ses coulisses, et lorsque le rideau du spectacle électoral tombe, la machinerie du pouvoir restreint un peu plus la vie démocratique. Le peuple, réduit au rôle de spectateur, a quitté la salle pour parcourir les marchés de Noël.
Les affiches commencent à annoncer le prochain spectacle, celui des présidentielles. Certains s’emploient déjà à repeindre les décors. Voulant oublier le premier tour des régionales, celui où l’on choisit, pour le second où on élimine en ramenant le « ni-ni » à un seul « non », on ressort la vieille lune du « grand groupe central » de Giscard.
Face à la montée de la colère d’un peuple qui n’en peut plus de se voir trahi, le racolage à droite toute façon Buisson-Sarkozy a fait son temps : ce sera désormais le bunker baptisé « républicain » qui résistera à l’assaut. Ses occupants n’en bougeront pas. Ils s’interrogent seulement sur leur chef. Que les vraies questions du pays, comme l’immigration, la destruction de la famille, la dérive européenne, la perte de compétitivité, l’incapacité de réformer, ne soient pas résolues leur importe peu.
Pour l’emporter, les relais dans la société civile sont puissants. Un triangle est particulièrement redoutable. Bien des vaisseaux y ont sombré qui portaient les couleurs de la liberté d’expression. Des associations politiquement orientées et militantes, mais néanmoins subventionnées, traînent le dissident devant la justice qui condamne éventuellement et la presse annonce le coupable dérapage puis sa juste condamnation. Elle se fait plus discrète lorsque des juges cessent d’être des censeurs pour être des défenseurs du droit.
Éric Zemmour, Renaud Camus et Christine Boutin, aujourd’hui même, figurent parmi les victimes de ce traquenard. J’y ai échappé en gagnant sept procès, mais en perdant mon siège parlementaire, et une bonne partie de mes économies. Marine Le Pen vient d’y essuyer un grain. Cette fois, la presse a occupé deux des angles. Bourdin a très clairement supposé une communauté de pensée entre le FN et l’État islamique. Assez logiquement, les responsables politiques insultés ont réagi en soulignant le caractère diffamatoire de la comparaison et en publiant des photos des atrocités de « Daech ». Immédiatement, le pouvoir a actionné la justice qui a ouvert une enquête.
Valls, qui doit être l’héritier de Don Bazile ou de Torquemada, a fulminé
comme il l’avait fait contre… la Manif pour Tous avec un sens aigu de l’inversion des valeurs. Ce qui est monstrueux, selon lui, ce n’est pas d’écraser un homme sous un char ou de le brûler vif, ce n’est pas de comparer un parti qui réunit
7 millions de Français à un groupe terroriste, auquel le gouvernement français fait une guerre bien molle, non, c’est d’oser se défendre en montrant des photos. La presse dénonce, scandalisée, l’odieux dérapage. J’avais  subi ce mot pour avoir dit la vérité.
Plus que jamais la démocratie et son pilier, la liberté d’expression, sont menacés en France.

Christian Vanneste

La philharmonie de Paris-Pantin




Mardi 26 mai 2015
La honte

                                             
                                                  La philharmonie de Paris-Pantin


J'ai honte. Oh oui j'ai honte. Mais mettez vous à ma place : il faut bien vivre et c'était une belle commande. On m'a dit :
- Il conviendrait que ça ne ressemble à rien, n'évoque rien, ne parle de rien mais à tout le monde. Vous voyez le topo ?
De ce point de vue là y'a pas à dire c'est réussi.
- l'idéal serait un bâtiment qui aurait tout autant sa place à Shanghai ou Abou Dabi. Voyez-vous Paris est une ville-monde. Ayez ça constamment présent à l'esprit en concevant votre projet.
Une ville-monde...mais où vont-ils chercher tout ça ?
On dit que l'on ne comprend certains auteurs qu'un siècle après leur mort. Je veux bien. Mais moi je ne me comprends pas moi-même. Je me sens comme cet accusé en garde à vue incapable d'expliquer son geste.
Non moi j'étais fait pour autre chose. Je viens trop tard ou trop tôt. J'envie, j'ai de la jalousie, pour les architectes du 3ème Reich, ceux de l'Union Soviétique qui maniaient si bien le béton. Ou Perrault à la rigueur. Une ville entière tout de même, ça n'est pas rien. Mais mon héros c'est le Baron, quand il écartelait Paris, lui libérait ses bronches encombrées à grands coups de sabre, craque ! craque ! Je pensais à ça l'autre jour dans mon taxi. J'étais pris dans un ralentissement, un bouchon quoi. A la hauteur de la Porte de Pantin j'ai jeté un coup d’œil à la dérobée. "Effet vol d'hirondelles" ça devait rendre. Le résultat c'est plutôt "chiures de goélands", faut bien admettre. J'ai détourné le regard vers les moulins.
On a inauguré le truc avec une expo "David Bowie", un personnage ambigu comme on dit. C'était parfait. J'attends avec impatience la rétrospective "Conchita Wurst". Ah les cons... Enfin l'honneur est sauf : dans les chiottes ils diffusent du Schubert, "La truite", paraît que ça fait aller. J'vous jure...
Ça coinçait vraiment. Mon taxi, un chinois rigolard, a agité son index vers la chose.
- c'est vous qui avez fait cela ! Hi hi hi !
D'où il me connaissait celui-là ? Est-ce que je lui demande, moi, si sa femme pose à poil pour les fonds de tasses à saké ? C'est incroyable ça !
- non, non, vous devez confondre, ai-je répondu. Tenez : prenez donc par le Pré-St-Gervais, je connais un raccourci.
J'ai honte je vous dis.


La canopée



Dimanche 15 mai 2016

La canopée
Ma belle et moi décidâmes en ce dimanche d'aller juger sur pièces cette fameuse canopée qui, dit-on, prend l'eau de partout à la moindre averse puis éblouit les riverains dont les fenêtres ont la malchance de donner sur elle dès que le soleil revient.
Nous fîmes le long voyage de la façon la plus simple et la plus directe qui nous paru, c'est à dire en métro. Ça faisait un bail que je ne l'avais pris ce métro et s'il y a une chose qui ne change pas à Paris c'est bien l'odeur du métro. C'est la réflexion que je me faisais en descendant les escaliers qui mènent aux quais. On peut bien rénover régulièrement ses faïences, renouveler sa signalétique, le prolonger, lui trouver de nouvelles ramifications, son odeur reste inchangée, mélange de poussières fossilisées et de caoutchouc chauffé. L’ADN du métro c'est son odeur, la même qu'il y a trente ans quand frérot et moi levions le pouce pour une virée dans la capitale à l'embranchement de la nationale 20 à Étampes, qu'arrivés Porte d'Orléans nous nous engouffrions dans les entrailles de Paris, partions vers l'inconnu.
La seule différence c'est qu'il n'y a plus le chant des grillons : les grillons se nourrissaient des restes de tabac de mégots des usagers et ont crevé de faim quand l'interdiction de fumer dans le métro fut adoptée.
Les Halles donc. Et son quartier martyr, martyr qui dure depuis...depuis toujours semble-t-il.
Rien n'aura été épargné au ventre de Paris depuis la destruction des pavillons Baltard : des années d'attente avant que ne surgisse du trou un truc improbable très vite démodé, infréquentable. Démolition à nouveau puis vaste et interminable chantier, non fini à ce jour, pour un résultat qui, c'est le moins qu'on puisse dire, ne convainc guère. "Carapace de tortue", "dessous de gradins de terrain de foot", les bribes de conversations entendues au hasard étaient  peu flatteuses.
Les pavillons, comme toute la vie qu'il y avait autour d'eux, ont du mal à être remplacés. Peut-être étaient-ils irremplaçables ?
Mais, mais...bientôt, c'est promis, vous pourrez vous promener dans les jardins "Nelson Mandela", à la Mairie de Paris on a encore fait preuve d'imagination et d'ouverture...
Plus loin la fontaine des Innocents, noyée dans un marché de bibelots made in China, tombe ruines sans qu’apparemment on ne puisse trouver un centime d'euros pour la sauver, souffre d'un désintérêt total quand la canopée a coûté un bras aux parisiens. De plus elle se prend (photo) un penalty immérité, injuste, sifflé par je ne sais quel arbitre municipal qui doit bien rire de sa bonne blague.
Pour vous j'ai fait quelques photos de ce quartier devenu sans intérêt, que même les putes ont fui, c'est vous dire.
Les voici  (cliquables et libres de droits) :



Fort Desaix




Dans un village du Loiret.

Un récent billet de Maxime Tandonnet, une carte postale envoyée de Fort-de-France sur son blog personnel , réveille en moi de vieux souvenirs.
Il y a 37 ans environ, je recevais ma convocation pour les trois jours, convocation accompagnée de toute une documentation ventant les différents corps d'armée. Contrairement à bien de mes camarades de l'époque, je ne voyais aucune objection à accomplir mon devoir. Il faut dire que je n'étais pas comme beaucoup d'entre eux engagé ni dans la drogue, ni dans l'alcool, dans un travail d'esclave, encore moins dans l'amour de ma vie comme l'a si bien moqué Saint-Exupéry dans Terre des Hommes. L'argument selon lequel "j'allais perdre mon temps" me paraissait discutable sinon faux . Aussi le soir, avant de m'endormir, bien décidé à le faire ce service militaire, je parcourais les brochures qui devaient affiner mon choix.
Et c'est ainsi qu'un dimanche, devant le poulet rôti, j'annonçais à mes parents que j'allai faire les paras. Il y eu comme un blanc. Un blanc rompu par un bruit de couverts tombant sur l’assiette de ma mère.
- tu ne vas pas faire ça quand même ?
- et pourquoi pas ?
Je tentais vainement une justification.
Mon père ne se prononçait pas. Il avait tiré de sa boite une allumette et se curait les dents, songeur, les yeux au plafond.  Je le regardais faire. Nous avions renoncé à lui apprendre les bonnes manières. Tout chez lui disait qu'il avait grandi avec les vaches et les cochons, qu'il en était assez fier. Quand bien même aurait-il voulu y changer quelque-chose que ses souliers sentiraient toujours la bouse. Il remis l'allumette dans sa boite, se servi un verre de rouge, rinça le tout et se tut.  Mais ma mère avait tout de suite eu la vision de son fils tombant en torche avec dans son dos un parachute cent fois raccommodé, bon pour la réforme. Elle me voyait dans ces gros avions, ces Transall bourdonnant dont on ne sait jamais quand les moteurs vont s'arrêter, caler, en finir avec une apesanteur illogique, s'écraser. Elle cauchemardait.
Les jours suivant furent sinistres. Il était devenu clair que je la torturais. Dans ma chambre je lisais et relisais les différents dépliants.
Un jour où nous étions de nouveau à table je fis part de ma décision, irrévocable cette fois-ci, à même de tarir les larmes maternelles :
- je ne ferai pas les paras : je pars pour  l'Afrique ou les Antilles avec un contrat EVSOM de deux ans.
- E...
- EVSOM, engagé volontaire pour servir outre-mer. C'est ferme et définitif.
Mon père se racla la gorge :
- il y a des opportunités dans l'armée.
Ce fut tout. Il se leva et débarrassa la table, ce qui était contraire à ses habitudes.
L'affaire était entendue, le compromis acté.  Mais j'ignorais encore que cette décision allait déterminer le reste de ma vie.

Perpignan.

La mémoire est sélective et la mienne a presque effacé ces deux mois dont il est vrai il n'y a pas grand-chose à retenir sinon des humiliations bien inutiles. C'était un peu avant ou après mai 81 et je votais pour la première fois contribuant à l’avènement de Tonton. Cloué au fond d'un lit d'une infirmerie je venais de recevoir le paquet groupé (le package on dirait aujourd'hui) des vaccins indispensables pour partir sous les tropiques et l'encaissais mal : tout mon corps de 58 kl se révoltait, tremblait, alternait entre la fièvre et la glaciation. C'était la dernière étape avant mon départ de Roissy. Que reste-t-il de ces deux mois ? Des marches dans les Pyrénées, le souvenir de cet Alsacien trop gras dans une côte caillouteuse, suant, gémissant qu'il n'en peut plus, une jeep qui le redescend vers la ville ; pour lui c'est fini . Une bergerie à la tombée de la nuit perdue dans la montagne, un camion qui apporte des ballots de paille pour en recouvrir le sol et le lieutenant qui ricane, son sac à dos bien ouvert laissant apparaître les vieux journaux dont il l'avait gonflé pour la marche :
- voila la paille pour les bœufs !
Ce même lieutenant qui nous passe en revue le matin :
- mais c'est quoi ce bataillon de pédés qu'on me demande de former ? Il crache et nous fusille d'un regard méprisant.
C'est vrai que pour beaucoup nous sommes assez ridicules dans nos shorts trop larges, nos vestes trop grandes ; à nos ceinturons il manque des trous. Lui s'est fait tailler une veste cintrée qui lui tombe pile poil au-dessus du cul et un short bien moulant qui met en valeur sa virilité (bourrée elle aussi au papier journal ?), ses jambes musclées et bronzées. Se rend-il seulement compte qu'accoutré de la sorte il devient lui-même objet de fantasmes homosexuels ? Pédé toi-même va !
Adieu Perpignan...

Fort-de-France.

L'avion s'est posé à l'aéroport de Fort-de-France Lamentin à la tombée de la nuit (mais la nuit tombant tout au long de l'année vers 18h peut-on parler encore de nuit ?). En descendant sur le tarmac je fus saisi par une sensation d'étouffement tant l'air était moite, saturé d'humidité. Crapauds et insectes nocturnes nous faisaient un concert de bienvenue, des odeurs nouvelles que j'aurais bien été en peine d'identifier me parvenaient par vagues. J'aurais dû être heureux d'être là mais dans l'avion la rumeur avait enflé que ce n'était pour nous peut-être qu'une étape, que nous allions devoir à nouveau passer devant un officier orienteur qui se chargerait de nous dispatcher qui en Guadeloupe, qui en Guyane, l'avis général étant que les plus chanceux seraient ceux qui resteraient en Martinique. De la Guyane il n'y avait rien de bon à attendre : des expéditions dans la forêt tropicale, dormir dans des hamacs, marcher, encore marcher. Certains, bien informés apparemment, racontaient les cas de ces jeunes qui repartaient pour la métropole bouffés aux moustiques, défigurés, la peau marbrée par des champignons microscopiques quand ils n'étaient pas infectés par la bilharziose ; on les nommait pudiquement "les rapatriés sanitaires". Une incertitude pesante avait fait place à l'enthousiasme du départ.

On s'habitue vite. Plier, déplier la moustiquaire, aller à la douche en chassant du pied les ravets qui squattent la cuvette, attendre...
Dans la chambrée j'avais trouvé ma place près de la porte et de la passerelle qui donnait sur la cour. Mes nouveaux camarades m'avaient plutôt bien accueilli et deux ou trois se révélèrent par la suite plus que des camarades. Mais nous étions arrivés depuis près de 48 h et n'étions toujours pas fixés sur notre sort. Après tout peut-être était-ce là notre destination finale ?

Je suis dans le bureau de l'officier orienteur. Il a le nez plongé dans mon dossier et, sans relever la tête me demande :
- qu'est-ce qu'on vous a dit à Paris ?
- on m'a dit qu'avec mes compétences...
Il ne me laisse pas terminer, lève les bras au ciel façon Général De Gaulle et s'exclame :
- vos compétences ! Vos compétences !....
Il n'ajoute pas qu'il en a rien à foutre de mes compétences, qu'il les voit voisines de zéro, ce serait superflu. Il replonge dans mon dossier que je n'imaginais pas si long. Son stylo tournoie au-dessus des pages, s'arrête sur une ligne, coche une case. Visiblement je lui pose un problème. J'ai des sueurs froides qui me dégoulinent sous les aisselles. Mon compte est bon : demain je pars pour Cayenne.
- vous savez taper à la machine ?
- ...non...
- et bien vous apprendrez !
Encore quelques griffouilages, signature, coups de tampon, et voila comment je suis devenu secrétaire du chef de corps, le lieutenant-colonel L.

Enfin secrétaire du chef de corps c'est beaucoup dire. En y repensant je crois pouvoir dire que l'officier m'avait parfaitement jaugé, qu'il n'était pas orienteur pour rien, qu'il avait créé pour moi un emploi fictif en quelque sorte. Je n'ai jamais appris à taper à la machine : le secrétariat disposait d'une secrétaire civile qui faisait ça très bien. Dans le fond du bureau on avait trouvé une place pour une petite table et une chaise où je venais tous les matins prendre mon service à six heures (après-midi antillaise oblige). Mon travail consistait à ouvrir le courrier, sauf celui qui était estampillé "confidentiel défense". C'est vous dire si j'étais débordé... Au fond si je devais faire une comparaison, je dirais que l'on m'avait mis là un peu comme un prématuré dans une couveuse, à l'abri. On avait pour moi qu'indulgence et bienveillance. On semblait ne pas voir quand mes cheveux dépassaient la taille réglementaire, tout juste me faisait-on la remarque quand mon menton parfois grisonnait.

Le matin vers 9h le commandant J. entrait dans la pièce et me faisait signe de le rejoindre. Dans le couloir il me donnait quelques pièces en me disant : "il y a aussi pour la votre". Alors je quittais les bureaux, empruntais lentement, sans me presser, le chemin qui remonte vers la route du Morne Desaix. Là, à l'ombre d'un bosquet, se tenait tous les jours une vieille martiniquaise en habits madras traditionnels assise sur un pliant avec devant elle une bassine en plastique bleu et sur son côté une glacière. Dans la bassine marinait de la morue et des oignons dans une huile pimentée. Le rituel avait beau être quotidien, je salivais en la voyant couper le pain, mouiller la mie d'un peu d'huile, étaler les oignons puis la morue grossièrement dessalée. De toutes les curiosités qu'il m'a été offert de goûter durant mon séjour, c'est ce simple sandwich que j'ai le plus regretté à mon retour en métropole. Puis elle sortait deux bières de la glacière.
Sur le chemin du retour je marchais d'un pas plus rapide : le commandant n'aimais pas la bière tiède.

Sans vouloir enjoliver le passé ou verser dans un sentimentalisme béat, je crois pouvoir dire que je coulais des jours heureux. Même quand j'eus à tâter de la paille humide des cachots (en fait une petite cellule de béton sans sanitaires avec une minuscule ouverture grillagée pour laisser entrer un peu de la lumière du jour) l'affaire tourna malgré tout à mon avantage.




Il venait de se lever brutalement de sa chaise, me tendait la main :
- Bienvenue à Desaix ! Vous verrez : ici grâce aux alizés et notre relative altitude l'air est à peu près respirable. Nous avons une vue magnifique sur la baie et le port de Fort-de- France. De temps en temps vous apercevrez la Jeanne, vous pourrez compter ses escales. Bon séjour !
J'ai vu la Jeanne et bien d'autres choses encore mais.
Mais si j'embrase mon fils qui rentre d'un long voyage, si j'écoute cet autre qui est là allongé sur le canapé sa guitare sur le ventre cherchant des accords, si je suis à cette terrasse d'un café parisien aux côtés de ma belle, si demain je prends un train pour ce coin de France qui m'est cher, c'est qu'il y a bientôt 40 ans j'ai prononcé cette phrase définitive, non négociable :
- Maman ! Arrête de pleurer ! Je ne ferais pas les paras : je pars pour l'autre bout du monde.

Aux Buttes Chaumont




Jeudi 9 juillet 2015
Aux Buttes Chaumont




Par cette belle journée d'été sans prétention caniculaire, je suis retourné dans ce quartier où je n'avais plus remis les pieds depuis une éternité. J'ai tout revu. Ça n'a pas tant changé que cela si ce n'est qu'il semble désormais difficile de trouver une boucherie autre qu'halal. Mais enfin je n'étais pas là pour faire mes courses et puis les boucheries halal font partie du patrimoine culturel français, s'pas.
Quel choc tout de même. Tout m'est revenu dans la g... Des pans entiers de mon passé, amical et professionnel, d'un coup ont resurgi de ma mémoire. Les studios n'existent plus depuis longtemps, ils ont laissé la place à un ensemble résidentiel assez propret, de bon standing. Mais le bar Fleuri est encore là, toujours aussi désuet, un isolat de France qui résiste dans son charme d'autrefois. Celui des Comédiens aussi est toujours là, mais il fait pâle figure et n'a probablement plus vu passer de comédiens depuis longtemps. Au siècle dernier on pouvait y trinquer au comptoir et sans façon avec les artistes en vogue du moment. C'est bien fini tout ça. Un peu plus loin le bar de l'Olympe, où Zeus m'appelait son petit frère, est devenu un restaurant berbère.
Le long du parc on joue encore à la pétanque. Tout change pour que rien ne change finalement. Je suis entré dans le parc. C'est pour moi le plus beau de Paris, le plus romantique. Il s'y dégage une atmosphère très 19ème, et ça tombe bien vu que précisément nous y sommes au cœur du 19ème (arrondissement). La cascade artificielle ne coulait pas. Sans doute à cause d'une pénurie d'eau. J'ai voulu grimper au temple d'amour (dit "temple de la Sibylle"), mais son accès était condamné à cause d'une falaise qui menace de s’effondrer. Espérons que la Mairie de Paris fasse au plus vite le nécessaire avant que le temple ne s'écroule dans le bassin, qu'entre deux loukoums Mme Hidalgo trouve encore le temps de penser au patrimoine dont elle a la charge.
J'ai regagné la sortie par le pont des Suicidés, songeant à toutes ces années qui avaient défilé si vite : hier encore dans ce décor j'étais un jeune homme insouciant.

Rêve halluciné




Hier soir je n'ai pas pris de LSD. Les jours précédents non plus. Je n'ai jamais pris de LSD et n'en prendrai jamais. D'une façon générale je me tiens éloigné de ces substances psychotropes, y compris de celles réputées anodines. En matière de vices j'ai une passion pour le vin rouge et le tabac blond de Virginie, c'est tout. C'est tout et c'est bien suffisant.
Hier soir j'ai dîner d'un repas assez léger : restes d'un excellent poulet parfumé à l'estragon (glissé sous la peau, farci dans la panse de la volaille) et de quelques pâtes le tout accompagné de deux verres de Bordeaux "supérieur" bio, guère plus.
Alors comment expliquer cette intense et inhabituelle activité cérébrale qui me saisit au milieu de la nuit ? Onirisme débridé, proche du cauchemar, qui me sembla durer une éternité.
C'est vers 00h30 heure de Paris, GMT + 1, que nous nous posâmes mon fils et moi sur cette planète inconnue. Le choc fut assez violent et je crus comprendre que nous avions endommagé ce qui pouvait bien être des habitations en forme de plots de tailles et hauteurs variables. Quand notre engin fut stabilisé, nous décidâmes que nous n'avions plus d'autres alternatives que d'aller visiter les lieux, faire connaissance avec ses éventuels habitants. Dès que nous eûmes posé le pied sur le sol étranger, nous fûmes encerclés et finalement séparés en dépit de mes vigoureuses protestations par une armée très humanoïde d'apparence, tous rigoureusement semblables, énergiques rondouillards souriants. Très vite je perdis de vue mon fils, noyé, emporté dans une masse grouillante comme celle qui m’entraînait moi aussi dans une vaste coupole aux couloirs circulaires de couleurs crues, jaunes, bleus, verts, rouges, sans aucun angle, dans une matière qui semblait de plastique rigide. Il n'y avait rien dans ce dédale de courbes incohérentes qui justifiait notre course insensée et sans but que l'on m'imposait impitoyablement. Quand je voulais ralentir le pas, une main ferme sans être brutale me poussait vers l'avant et il me fallait repartir. J'avais soif. Très soif. Dans un énième coude semblable en tous points aux autres, c'est à dire sans aucune caractéristique particulière, tout aussi vide et coloré, j'avisai, presque incongru, ce qui ressemblait à nos distributeurs de boissons : une grande machine vitrée flanquée d'un caractère en forme de "S" blanc sur fond rouge vif. Je fis mine de m'arrêter mais mes cerbères, toujours souriants, toujours aussi énergiquement, me firent "non, non" de la tête. A un moment nous pénétrâmes dans ce qui pouvait être une salle, très longue, très étroite, comme un immense tube dont l'avant aurait été découpé pour faire place à une verrière donnant sur une coupole vide extrêmement lumineuse. Celle salle était meublée de simples tables rondes alignées et de tabourets, sommaires répliques des tables. Mes gardiens m'oubliant un peu, s'assirent et, en silence, contemplèrent le vide éclairé que nous avions devant nous. Puis la course infernale, interminable, reprit.

Il y eut un bruit dans la maison. Je me réveillai. J'avais chaud. Mon front, mes bras, tout mon corps était tendu, crispé. Mon cœur battait anormalement vite. Une bûche qui finissait de brûler dans la cheminée crépita imperceptiblement. "Monoxyde de carbone, pensais-je. A moins que l'estragon ne possède des vertus hallucinogènes que j'ignore, il faudra que je vérifie ça demain".
Moi qui déteste et l'odeur et le goût du tabac la nuit, qui ne fume jamais avant le deuxième café du matin, j'allumais une cigarette. Puis, priant pour que le rêve claustrophobique reste sans suite, le premier épisode m'ayant paru très ennuyeux, je me rendormis.
Fort heureusement, sans suite il le resta.
Et l'estragon est ce qu'il est, a toujours été : une délicieuse plante aromatique au-dessus de tous soupçons.

Ô Marseilleu




Ô Marseilleu



J'en reviens.
Marseille est sans doute l'une des dernières villes de France  qui va vers la normalisation à petits pas, à reculons, même si l'on sent bien que de grands esprits y travaillent. Bien sûr il est tout à fait illusoire d’espérer manger une bouillabaisse sur le Vieux Port : ici comme ailleurs les restaurants se croient obligés de proposer des hamburgers maison. Mais pour le reste Marseille demeure ce qu'elle a toujours été : mal fichue, de bric et de broc, éparse, allergique aux ravalements de façades. C'est ce qui fait son charme, donne cette impression unique d'être ailleurs. Ajoutez à cela que les marseillais sont tous, comme me l'a soufflé avec un clin d’œil un serveur, des magiciens, et vous avez le panorama, certes succinct, d'une ville pas comme les autres, qui a éreinté mes mollets.
Parti le premier jour du Rond Point du Prado alors que régnait une chaleur subtropicale qui ajoutait au dépaysement, j'ai regagné le Vieux Port par Castellane et l'Opéra, passé sur le quai opposé et grimpé le Panier. Grimper c'est le mot. J'ai eu l'impression de me retrouver sur une colline du vieux Lisbonne. D'autres peut-être évoqueraient Alger, mais je ne connais pas Alger, et puis la population immigrée semble avoir été chassée des lieux : le quartier s'est boboifié.
Fatalement, dans ce dédales de ruelles étroites et sombres, j'ai perdu le nord. Avisant une rue qui descendait en pente douce, reposante pour le marcheur, je l'ai empruntée. Mal m'en a pris : pensant rejoindre le Vieux Port, je me suis retrouvé sur les quais de la Joliette : il m'a fallu encore beaucoup marcher. Enfin j'ai rejoins le flot des flâneurs qui s'écoule autour du port, dédaignant la rue de la République qu'un fond d'investissement américain avait cru malin de rénover négligeant ce qu'ici on dit d'elle depuis toujours : "elle tape au nord". "Elle tape au nord" signifie que ses beaux appartements haussmanniens, comme ses trottoirs, sont le plus souvent plongés dans une obscurité qui n'a rien de méridionale, qu'il règne en permanence dans les salons de ces habitations une atmosphère de salle d'attente de dentiste bruxellois au mois de décembre ; la rue est froide, peu conviviale. A Marseille c'est regrettable.
Le lendemain je fis le tour de la Sainte Victoire qui s'estompait dans une brume de chaleur orageuse. Traversant des hameaux étrangement déserts, me revinrent ces vers ancestraux :

Ces maudits provençaux
Sont pires que le diable
Nous font boire de l'eau
Et coucher à l'étable
Et les draps qu'ils nous baillent
Grands dieux qu'ils sont donc gros
Ils ont servi de voiles
A tous leurs vieux bateaux.

Allez savoir pourquoi...

Syriens




En démocratie :


- Vous me prendrez bien quelques Syriens ?
- ben c'est à dire que nous ne l'envisagions pas. Vous comprenez nous sommes déjà suren...
- vous m'avez mal compris : vous allez me prendre  quelques Syriens. Cent précisément. D'ailleurs ce ne sont pas des Syriens mais des Érythréens. Mais nous n'allons pas nous arrêter à ces détails.
- Cent ? Mais notre village ne peut pas...
- Cent cinquante !
- mais...c'est impossible !
- deux cents !
- bon bon, d'accord. Et quand arriveront-ils ?
- demain. Par car. Tachez de bien les accueillir, de leur montrer ce qu'est la légendaire hospitalité à la française. Vous comprenez ces clandes...pardon, ces réfugiés, ont beaucoup souffert, ont vécu mille périls avant d'arriver ici. Il serait regrettable de les décevoir. L'Etat ne vous laissera pas tomber : vous recevrez 30 euros par jour et par clandes...pardon, réfugié.
- 30 euros ? Mais c'est très insuffisant ! nous allons devoir relever les impôts locaux ! Déjà que....
- 25 !! Bonne idée les impôts locaux entre parenthèses.
- mais nous ne pouvons pas. Laissez moi vous expliquer....
- 20 !!
- Bon bon, d'accord.
- Parfait. Je vois que vous êtes un homme raisonnable. Monsieur, ravi d'avoir fait votre connaissance et bonne chance !
..............
- T'as entendu ça Marcel ? Relever les impôts locaux une bonne idée ! Déjà que nous avons été obligés de le faire l'année passée pour rembourser les emprunts toxiques que la précédente municipalité avait contracté auprès de Dexia....Ils sont devenus fous à Paris.
- Sûr ! Et puis vois-tu, moi, je la voyais autrement la démocratie. On ne nous demande même pas notre avis, on nous impose ça comme ça, sans la moindre concertation. Ça sert à quoi d'être un élu ? Tu peux me le dire ?
- tais-toi ; tu me fais mal.

Messages "sexistes" et "racistes"




Dimanche 13 septembre 2015
Messages "sexistes" et "racistes"



Ben merde alors...manquait plus que ça...on va encore passer pour de gros beaufs auprès des extraterrestres !

Les astronomes britanniques ayant examiné les messages envoyés aux extraterrestres dans les années 1970 les ont qualifiés de "sexistes" et "racistes". Ils estiment qu'il en faut envoyer d'autres, rapporte le Guardian.

Il s'agit de disques en aluminium placés sur les sondes spatiales Pioneer 10 et Pioneer 11, développés par la NASA dans le cadre du programme Pioneer et lancés le 3 mars 1972.

"Sur les disques en aluminium envoyés à l'espace il y a presque un demi-siècle, on voit un homme levant la main pour saluer et une femme qui reste, soumise, derrière lui. De surcroit, ce sont des représentants de la race blanche, ce qui traduit l'hégémonie de la civilisation occidentale. Peut-être que cette disposition était fondée dans les années 1970, mais le monde a changé", a déclaré Jill Stuart, expert ès politique spatiale au festival scientifique tenu dans la ville britannique de Bradford.

C'est vrai que la femme d'aujourd'hui est un peu moins soumise, juste un peu plus voilée.

Mémoires de "S" (suite)



mercredi 6 mai 2015
Mémoires de S.


Bien arrivé à S. ! Tout va bien. Mais la rivière est toute chamboulée. Les traces, très visibles, laissent deviner ce qui s'est passé ici. Tu sais que des épisodes cévenols j'en ai connu, que certains m'ont fait peur. Mais celui-ci je n'aurais pas aimé le vivre : il a dû être effrayant, apocalyptique. Si j'en crois les habitants du village, il s'est produit peu de temps après mon passage à la Toussaint dernière et a complètement modifié le paysage qui nous est familier. La berge en pente douce n'existe plus, comblée par un amas de pierres. Le bassin où nos enfants jouaient aux explorateurs, quand ils étaient encore des enfants, est lui aussi envahi de sable et de roches. J'en suis un peu responsable : le barrage que j'avais bâti pour augmenter la retenue d'eau a remarquablement résisté. Il se couvre et disparaît sous les gravats accumulés apportés par les torrents. En le regardant par la fenêtre j'aime imaginer que dans deux mille ans on le redécouvrira avec émerveillement, comme on s'émerveille de quelques pierres gallo-romaines découvertes aujourd'hui. Mais ce qui m'amuse le plus, ce sont les collines. Dans ce coin de France dont on nous dit qu'il ressemblera bientôt aux paysages du Maghreb, elles n'ont jamais été aussi vertes, aussi boisées. Et le ruisseau qui se glisse entre ces superbes mamelons, habituellement si paisible, presque éteint, gronde comme un torrent de montagne, semble intarissable.  L'ensemble évoque plus le Connemara que l'Afrique du Nord. Enfin cet été l'eau ne nous fera pas défaut. Comme dit le proverbe "à toute chose malheur est bon" : à deux enjambées en amont, la crue a nettoyé le gourd où nous puisons l'eau, mis à nu la roche mère, arraché les ronces des berges, fait de cet endroit la plus belle des piscines à la ronde. J'entends déjà les cris joyeux de V. et C. quand elles s'y baigneront dans deux mois.
Bref, si l'enfer est passé par ici, il n'a pas triomphé et c'est encore et toujours le paradis.
N'y manque que sa Reine.

Cannes




Ils sortaient du Palais. Deux jeunes hommes et deux jeunes femmes, robes de soirée, smoking et nœud-pap de location. Le film qu'ils venaient de visionner s'appelait "Mare Nostrum" ou quelque chose comme ça. Une histoire de migrants rejetés par la mer sur les côtes inhospitalières de la Sicile, aux portes de cette Europe-forteresse dont les dirigeants se livraient à de navrants calculs, à de honteux comptes d’apothicaires sur la répartition du fardeau. Un film bouleversant promis à de nombreuses suites.
- Je suis bouleversée, fit l'une des jeunes femmes en s'asseyant sur une chaise imitation rotin, à la table d'un restaurant qui se trouvait coincé entre un kebab et une crêperie, dont le menu proposait "moules farcies, daube provencale, 17euros ttc.
Un orchestre (ils étaient trois) de roumains nonchalants descendaient la rue, jouant, fort bien d'ailleurs, sur leurs violons, leur accordéon, les notes traînantes, dégoulinantes, sirupeuses du Parrain.
- nous sommes des salauds !
Elle était au bord des larmes. Son voisin, un rien profiteur, lui caressait son épaule dénudée. Les roumains déjà, sur un signal connu d'eux seuls, repartaient vers d'autres tables, vers le Suquet, sans une pièce, sans un regard.
- et nous en France ! Avec un gouvernement socialiste ! Que faisons-nous ?
Un africain de 2m60 (il portait sur sa tête une pile de chapeaux de paille, le festival cette année étant bizarrement très ensoleillé) arriva à leur hauteur. Sur son avant-bras en présentoir il y avait une centaine de lunettes de soleil aux design variés et, surtout, le dernier né de la technologie chinoise : une perche télescopique permettant de faire des selfies mais "de plus loin". Dans l'indifférence générale il se livra à une petite démonstration, peu convaincante il est vrai, puis, d'un pas fatigué, repris son chemin en se demandant ce qui pouvait bien clocher dans son offre, quelle était vraiment la demande. Les blancs décidément étaient incroyablement compliqués.
Le serveur vint à eux. Pensant bien faire elle s'écarta un peu.
- ah non Madame ! Vous ne pouvez pas faire ça !Tables et chaises doivent impérativement ne pas dépasser cette limite.
Il désignait le caniveau central de cette rue étroite. A deux mains elle prit sa chaise, revint d'un mouvement brusque qui fit joliment danser ses seins dans les limites autorisées par la municipalité. Le serveur déposa alors devant eux quatre cartes plastifiées en précisant :
- nous n'avons plus de daube provencale.
Un roumain débonnaire sorti de nulle part, souriant, ventripotent, portant en bandoulière une sorte de clavecin sur lequel il jouait, fort bien d'ailleurs, les notes traînantes, dégoulinantes, sirupeuses du Parrain s'approchait d'eux. Elle posa violemment ses coudes sur la table, pris sa tête entre ses mains, éclata en sanglots.

Logement ouvrier

Ce soir il n'y avait rien dans le frigo. Enfin si, il y avait plein de trucs, mais rien qui me disait. J'ai dit à ma belle qui se nourrit d'un rien, elle, (ce pourquoi d'ailleurs elle est toujours aussi belle) : "je me casse, j'ai les crocs, j'vais manger un couscous".
Je l'ai laissée étonnée avec sa biscotte tartinée d'une crème au lait pasteurisé
en suspension devant sa bouche.
Au couscous je m'en suis mis ras la dent.
Puis, repu de boulettes et de brochettes, de vin gris, j'ai avisé dans cette rue autrefois populaire, toute une série de bagnoles de marques, rutilantes , pimpantes, arrogantes. A. venant me resservir une boukha, je lui fis part de mon étonnement :
- c'est quoi ça ? On n'est pas à Medellín ici !
- c'est devenu très cher ici tu sais... pas loin de 10000 le m2.
La rue, mignonne certes mais sans caractère particulier, est une suite de logements ouvriers bâtie au début du vingtième. Une ancienne rue de prolos quoi. Et j'aimerais que l'on réfléchisse à cela une seconde : des bourgeois, ou qui se vivent comme tels, qui s'en vont tous les matins bosser à la Défense, par exemple, le costume bien mis, regagnent le soir venu leurs chez eux qui étaient autrefois des logements ouvriers. Des logements ouvriers !
Quand un pays n'a plus à offrir à son élite, pour se loger, que de jouer les parasites ou les coucous dans l'habitat des classes inférieures du temps passé, c'est qu'il est définitivement foutu.
Ou que l'élite en question n'est composée que de prolos qui s'ignorent.

Le Panthéon




mercredi 27 mai 2015
François Hollande ou le dernier spirite



François Hollande, en bon socialiste, a donc fait sa petite balade au Panthéon. Les socialistes ont le culte des morts, c'est bien connu, ils n'aiment rien tant que de les déranger plutôt que de leur foutre la paix.  Faut dire que le Panthéon c'est un peu leur caveau de famille, comme dit Muray (qu'il conviendrait aujourd'hui de relire s'il n'était si barbant). Ceci-dit, avec deux cercueils vides, Président a surtout ajouté du vide au vide, à cette grande coquille vide qu'est le Panthéon, et cette simple image prouve que le socialisme c'est du flan pour ne pas dire une escroquerie.
Ils aimaient bien aussi, ces socialistes, dialoguer avec les morts sacrifiant à une mode venue des Etats-Unis qui s'appelait le spiritisme : en effet depuis la révolution les morts ne ressuscitent plus mais vivent à côté de nous en bon voisinage. Et Hollande cet après-midi a taillé la bavette avec quatre d'entre eux. Avec nous aussi bien sûr, même si je ne l'ai pas personnellement écouté. Je vois bien dans ces grands barnums, comme toujours et encore, qu'il y a une partie de notre histoire que nous ne devons en aucun cas oublier, quand on nous dit que tout le reste est à jeter aux orties. Comme beaucoup sans doute, j'en ai soupé de ces leçons de morale.
J'aime pas le Panthéon : d'une église ils ont fait un cimetière, un Père Lachaise lugubre pour des personnages qu'ils voudraient illustres et grands mais qui ne sont pas exempts, loin s'en faut, de tâches et de fautes, dont la part d'ombre sans doute, se décèle moins dans ces lieux obscurs. Prenez la main de Rousseau qui illustre ce billet : je ne sais jamais s'il veut qu'on le sorte de cet enfer ou s'il aimerait nous y entraîner. Qu'il y reste. Quant au pendule de Foucault quelle arnaque ! C'est Moustapha, un pote sénégalais qui est gardien de nuit là-bas qui a découvert le pot-aux-roses, m'a craché le morceau sous le sceau du secret. Une nuit où il n'arrivait pas à s'endormir (ce qui est pourtant l'essentiel de son boulot) il a entrepris une ronde et surpris Rousseau justement, tout fripé, tout momifié, en train de remonter le mécanisme. Dérangé dans sa tache nocturne, il est reparti en sautillant, poussant des cris de faune. Moustapha qui pourtant en a vu d'autres en a eu la chair de poule. Le lendemain devant une visite d'écoliers le pendule s'est arrêté.
Non vraiment. Tant qu'à visiter des nécropoles je conseillerais plutôt le Père Lachaise : au moins on y respire.

Houellebecq




L'autre jour, ou peut-être une nuit, j'étais avec Michel Houellebecq sur le ferry-boat Le Havre-Rosslare. Accoudés au bar nous attendions que le serveur veuille bien s’intéresser à nous. Pour l'heure il était occupé à ouvrir et refermer, avec des claquements secs, des portes de compartiments frigorifiques. Enfin il sembla nous découvrir.
- Messieurs ?
- deux Guinness.
Sur la piste de danse quelques personnes s'agitaient, manifestement ravies, aux sons de musiques irlandaises.
Michel leva sa pinte et l'engloutit à moitié. Je fis de même. La bière lui laissa une moustache blanche assez comique. Il eut un battement de cils, un demi sourire éclaira son visage.
- quoi, demandai-je.
- t'as une moustache blanche.
Dans le port du Havre le bateau manœuvrait. Des lumières disparaissaient, réapparaissaient, disparaissaient.
- tu lis quoi en ce moment ?
Il avait l'art de poser des questions inadaptées à l'espace-temps.
- des vieilleries interminables, interminées. Et puis Houellebecq. J'adore Houellebecq. En refermant "Plateforme", en laissant Michel à sa douloureuse et infinie solitude, j'ai eu une sensation rare : une sensation de manque.
- preuve que c'est de la bonne came...
- oui. Mais j'aime par-dessus tout son humour doux-amer, acide. On ne rit pas avec Houellebecq, on sourit. On sourit à cette façon qu'il a de dire le dérisoire de nos existences, d'en souligner le tragique inéluctable. J'ai l'impression de le comprendre, que c'est à moi qu'il parle.
Le bateau avait trouvé son cap, ronronnait. Nous étions en haute mer, une mer formée, la houle était forte ; ça secouait méchamment.
- il y a chez lui quelque chose de balzacien je trouve quand il décrit son époque et ses contemporains, quelque chose de résolument classique et ouvertement moderne. Balzac, Céline, Houellebecq. Tu piges ?
- flatteur...
- et puis surtout c'est un philosophe ! Que nous dit-il du bonheur ? Que ce n'est pas compliqué au fond, que c'est simple comme une érection et une chatte ou une bouche accueillante pour la recevoir, une pogne pour les moins chanceux. Avec ça t'es paré pour affronter la vie tu vois, un vade mecum qui ne retiendrait que l’essentiel.
- tu réduis un peu.
- à peine.
Les derniers passagers vaincus par le mal de mer regagnaient leur cabine. Deux irlandais, que j'aurais imaginé plus résistants gisaient sur le sol, les bras en croix, le nez dans leurs vomissures. Çà commençait à fouetter grave. Je passais commande d'une nouvelle tournée de Guinness.
Nous bûmes à grands traits. De nouveau je vis ses cils s'animer, une esquisse de sourire triste venir sur son visage.
- je sais... anticipai-je.
- son seul défaut c'est qu'il serait un peu misanthrope,  poursuivis-je.
- qu'est-ce qui te permets de dire ça ?
- oh ce n'est pas moi qui le dit, mais Jed...
- quel prénom à la con !
- ...de notoriété publique Houellebecq était un solitaire à fortes tendances misanthropiques, c'est à peine s'il adressait la parole à son chien.
- et il dit ça où ce "Jed" ?
- dans son livre, "La carte et le territoire".

                                                   ........................................

                                                                  "La possibilité d'une île".



Avec Michel Houellebecq nous étions enfin arrivés à Clifden. C'était une journée de juillet mais il faisait encore froid dans cette extrémité occidentale de la vieille Europe. Imprévoyant j'avais dû acheter in extremis un gros pull de laine marin. Dans le bar où nous étions on avait allumé quelques bûches de tourbe qui se consumaient lentement, répandaient leur parfum poivré si particulier. Un groupe de musiciens, jeunes et chevelus, reprenait au banjo et à la guitare les standards irlandais et il semblait que nous étions tous ce soir là destinés à être amis pour l'éternité. L'endroit était comme un îlot joyeux et fraternel, civilisé et chaleureux. Nous buvions nos Guinness dans de de vraies pintes en verre. L'après-midi nous avions traversé le Connemara, brun et vert, où les nuages défilent entre les collines à une incroyable vitesse.
- C'est dans ces collines que l'on extrait cette énergie fossile qu'est la tourbe, avais-je cru bon de souligner.
- demain nous irons au Temple Bar, avait-il étrangement répondu.
Il avait une cartographie de l'Irlande originale : s'il ne se souvenait d'aucun nom des villes et villages que nous traversions, il se souvenait en revanche des bars où il avait pris ses plus belles cuites, mangé les meilleurs fishs and schips.
- nous verrons, ai-je éludé.

Il fixait une splendide rousse aux yeux verts, un peu pétée, qui reprenait avec enthousiasme, mains levées, les refrains du groupe. Plus exactement il fixait d'un œil nostalgique sa gorge généreuse et tressaillante, laiteuse, parsemée de taches de rousseur. Houellebecq ne bandait plus depuis longtemps : diabétique au dernier degré, il n'était plus qu'un morceau de sucre qui fuyait les pays chauds de peur de fondre en caramel. Le climat de l'Irlande lui convenait parfaitement.
J'englouti d'un coup un quart de ma Guinness. Il eut alors vers moi un regard oblique, un peu sournois. Vivement j’essuyais ma bouche dans la manche de mon pull tandis qu'il haussait les sourcils, surpris et déçu.
- et..., commença-t-il.
J'attendais la suite. En plus du diabète, Houellebecq souffrait d'un Alzheimer naissant qui lui faisait perdre le fil de ses idées.
- t'as...oui.. t'as lu "La possibilité d'une île" ?
- oui. On peut dire que j'ai tout lu de lui, ou si tu préfères son énorme pavé de 1600 pages avec ses chapitres qui vont d' "Extension du domaine de la lutte" à "Soumission". Car il faut dire qu'il a écrit un seul et même livre. Avec son physique de releveur de compteurs électriques, le filou a trouvé le filon. Toujours avec son humour et son cynisme habituel (on ne lui enlèvera pas ça), très vifs dans" La possibilité d'une île", il joue avec nos peurs (et les siennes) : peur de la vieillesse, de la solitude, avec les angoisses d'une humanité devenue allergique aux méfaits du temps, notre quête impossible du bonheur, d'éternelle jeunesse, notre besoin d'aimer et d'être aimé.
- physique de releveur de compteurs électriques ???
- un peu quand même non ?
Nietzsche nous avait prévenu : si Dieu est mort, l'homme ne tardera pas à lui trouver un successeur en pire. Ici le scientisme et ses impasses. C'est en gros le sujet de "La Possibilité d'une île", son "Meilleur des mondes", et l'épilogue des "Particules" en était la préface. Oscillation permanente entre le loufoque et le très profond, j'ai eu parfois l'impression de lire les mauvaises pages d'un San Antonio écrites par le nègre de Frédéric Dard (Pinuche prenant le contrôle de la secte), ou le scénario d'un film d'anticipation de série "B". On frôle souvent la grosse déconnade, on est pas loin du grand foutage de gueule*. Mais j'ai aimé le suivre dans notre impossible futur. En toile de fond on retrouve sa réflexion philosophique si personnelle, noire, pessimiste, sur ce qu'un auteur pompier du XXème siècle avait cru bon d'appeler "la condition humaine" et toujours il arrive à sauver son affaire. A ce stade je me suis posé cette question : si j'avais commencé l'oeuvre de Houellebecq par "La possibilité d'une île", aurais-je eu envie de lire autre chose de lui ? La réponse est oui, malgré tout.
- encore heureux.
- car c'est sans doute, avec "Les particules élémentaires", ce qu'il a produit de mieux, bien meilleur en tout cas que son incompréhensible Goncourt, "La carte et le territoire".
Mais lui trouver des filiations avec Balzac ou d'autres est très exagéré. Il est surtout  un bon cuisinier, ou plus exactement un maître saucier qui, s'il nous ressert toujours le même plat, le fait à chaque fois avec une sauce différente. Ses 1600 pages auraient pu être publiées sous la forme du feuilleton dans un journal ou un magazine pour métrosexuels. Je penche pour "Lui", le magazine de l'homme moderne.
Mais l'homme moderne ne lit plus, il n'a plus le temps : il a pris un abonnement au gymnase-club et passe ses soirées sur Meetic.

*(...) Au fond de moi je me rendais bien compte qu'aucun de mes misérables sketches, aucun de mes lamentables scénarios, mécaniquement ficelés, avec l'habilité d'un professionnel retors, pour divertir un public de salauds et de singes, ne méritait de me survivre. Cette pensée était, par moments, douloureuse ; mais je savais que je parviendrais, elle aussi, à la chasser assez vite.

Ô Etretat !







mercredi 24 juin 2015
Ô Etretat !




Hier encore j'étais à Etretat. Très belle région que celle-ci même si c'est beaucoup moins palpitant que Marseille. A ce propos que l'on ne me demande pas de me prononcer : Côte Atlantique ou Méditerranéenne ? Franchement je suis incapable de répondre à cette question. Opposer les côtes de l'Adriatique, de la Corse, à celles de la Bretagne Nord ou de la Charente pour moi n'a aucun sens. Je ne veux ni ne peux trancher : j'aime les deux, je suis polycôtes.
J'étais là pour récupérer un cadeau. Un cadeau motorisé à quatre roues. C'est une particularité marquante de ma vie : je n'ai jamais acheté une voiture, toutes m'ont été offertes. pourtant je n'inspire pas pitié, jamais en me voyant on pense "le pauvre homme va à pieds", mais la providence toujours m'a fait rencontrer des personnes qui, au détour d'une conversation, un peu comme un cheveu sur la soupe, me demandaient si j'avais besoin d'une bagnole. On a toujours besoin d'une bagnole. Certes jamais elles ne furent de première ni même de troisième main : celle-ci avait des grondements inquiétants dans ses roulements de direction, celle-là demandait un doigté expert pour passer la quatrième, mais toutes ont accompagné bravement jusqu'à leurs dernières extrémités un moment de ma vie. J'ai un souvenir attendri pour cette vieille Mercedes 220, ramenée également des côtes normandes. Une vraie voiture de gitan, mais de gitan pauvre. Comment j'ai pu la bichonner celle-là... Elle se démarrait comme un tracteur en appuyant sur un gros bouton rouge qui la faisait vibrer, la mettait en transe. De son arrière s'échappait alors un nuage blanc qui aurait fait tousser tout le conseil municipal de Mme Hidalgo. Comme elle était percluse de rouille, bouffée par le sel, je lui avais déniché un parking chauffé, convaincu qu'elle allait se refaire une santé. Ce qu'on peut être con quand on a vingt piges. Quand Mercedes m'a présenté la facture pour la remettre en état à minima, j'ai pris la Nationale 20 et l'ai lâchement abandonnée, comme d'autres le font de leur chien, dans la première casse venue.
Bon.
On s'en fout des bagnoles.
Sur la plage d'Etretat je me suis mis en quête d'un galet pyramidal, demande de ma belle qui de tous temps a des exigences insolites, particulières. J'ai très vite renoncé évidemment. Mais mon œil s'est posé sur l'un d'eux, aussi beau qu'un œuf de Fabergé. Pour elle j'ai commis l'acte incivique, ramassé la pierre qui n'a rien de précieux si ce n'est son rôle dans la protection des falaises et ce en dépit des panneaux qui l'interdisent formellement. Pour elle je suis devenu un délinquant, ai participé à l'engloutissement futur d'Etretat.

Chaussure en peau de porc




Ce matin je cirais mes pompes. "Un rien de Baranne pour dix jours de brillant", l'antique slogan publicitaire me revenait en mémoire. Le cirage de pompes, quand il ne consiste pas à obtenir des faveurs indues par de viles flagorneries, est en quelque sorte un temps de cerveau disponible où nos pensées en font à leur guise. Tout à mon brossage je constatais l’avancée des différents signes d'usure, de fatigue de mes chaussures : craquements profonds comme autant de rides irréversibles, semelles se décollant sournoisement. "Il serait temps d'en changer" me dis-je. Et je me souvins de cet ami qui ne jurait que par la qualité, homme de goût qu'il était et qu'il est toujours, qui me disait : "tu devrais acheter des chaussures en peau de porc. C'est increvable ; elles te feront une vie." Il exagérait bien sûr. Mais je décidais d'aller jeter un œil sur google, voir ce qui se faisait en la matière (c'est le cas de le dire) et à quel prix. Il me fut bien difficile de trouver des sites en proposant à la vente. En revanche il y avait pléthore de liens qui renvoyaient vers des blogs, où de braves gens se posaient des questions existentielles de la plus haute importance. En voici un exemple parmi d'autres :

Salam alikoum,
La question est :
Pour certaines chaussures de ville et certaines basquette, la semelle de celle-ci est faîtes soit en cuir de vachette, soit en cuir de porc.
Or, lorsqu'on marche, on transpire et un peu de la semelle déteint sur la chaussette......or comme le porc est impur, cela annule-t-il la prière?
Si qqn a la réponse..merci de transmettre la source..fatwa, hadith, site etc..
Salam alikoum !
(sic)

Pour mes tatanes haram en peau de porc je crois que je vais procéder autrement ...

Salam alikoum mes frères !

La carte et le territoire




La carte et le territoire (2015).

L'autre soir j'étais avec Monsieur Hervé Le Bras, émérite démographe grisonnant, en son château fortifié du douzième siècle du Bas-Poitou. Passant devant la porte en chêne cloutée de son bureau il me héla et m'invita de l'index et d'un clin d’œil complice à pénétrer son espace ultra-privé :
- venez, venez Fredi ! venez donc voir ce que je viens de recevoir en exclusivité.
Il déployait sous mes yeux une carte de France colorée.
- savez-vous ce que c'est que cela ? me demanda-t-il.
- Maître, il s'agit d'une carte il me semble, répondis-je humblement.
- oui Fredi...une carte. Mais pas n'importe quelle carte ! C'est la carte de la qualité de vie en France en 2015 ou, si vous préférez, là où l'on y vit le mieux. Tout ce que vous voyez en bleu, bleu clair, vert à la limite, c'est le top !
- je vois.
- vous voyez certes ! mais ne remarquez-vous rien de plus ?
Il remontait sur son nez ses lunettes, attendant ma réponse, savourant d'avance son triomphe facile sur l'ignorance que, malgré moi, j'incarnais magnifiquement à ses yeux.
- ben...c'est pas si mal ! Je m'attendais à pire franchement. Y'a beaucoup de bleu.
- ah Fredi ! Fredi !...on voit bien que vous n'y connaissez rien !
- en même temps c'est vous l'expert, vous l'invité quotidien de C dans l'air.
- c'est pas faux Fredi, c'est pas faux... Cette carte, notez le, recoupe tous les départements où le catholicisme est encore relativement vivace, du moins culturellement, et se superpose tout naturellement à celle où il fait bon vivre.
- maintenant que vous le dites en effet...mais je remarque aussi certaines zones où ce serait plutôt le protestantisme qui historiquement....
- vous pinaillez Fredi. Vous savez comme moi que tout ça c'est blanc-bonnet et bonnet-blanc. Et puis le protestantisme c'est tellement insignifiant chez nous. Non vraiment : c'est la vieille France Catho qui tire ses marrons du feu. Ça saute aux yeux. Mais pas aux vôtres visiblement
- mais alors, à contrario, on pourrait dire que celle qui s'en sort le moins bien, là où c'est tout rouge, d'où il faut partir dans les meilleurs délais, le Nord, Rhône-Alpes, l'antique Provence, c'est aussi celle où l'immigration est la plus forte, la plus invasive ? Cette carte c'est un peu la carte du mal-vivre ensemble non ?
- Fredi !!!... comment pouvez-vous dire une chose pareille ! Vous me décevez ! Ne seriez-vous pas un peu nazi par hasard ? Vous votez Le Pen ? Savez-vous seulement de quoi vous parlez ? Taisez-vous ! De grâce taisez-vous !
- Maître, cher Maître, c'est vous qui avez raison, vous qui êtes l'expert encore une fois. Mais posez donc un instant vos lunettes sur ce bureau que je vous montre un peu ce en quoi pour ma part je suis expert.

lundi 26 février 2018

Lendemain de cuite




Se lever parce qu'il le faut bien, sinon c'est que l'on est mort ; aller à la cuisine, allumer le feu sous la cafetière que nous avions judicieusement préparée la veille, ce qui nous évite d'y mettre deux plombes ce matin et de renverser la moitié du paquet de café à côté ; retourner au canapé, fermer les yeux encore deux minutes ; aller chercher café quand cafetière siffler, s'en servir une tasse ; intranquillité : avons nous oui ou non bien fermé le gaz ? Retourner à la cuisine pour constater que oui bien sûr, quelle idée, nous l'avions bien fermé. Revenir au canapé, goûter café trop chaud ; racler pituite au fond de la gorge ; dilemme : qu'en faire ? L'ava...non, quand même pas ! Se relever, éliminer pituite dans les W-C* ; puis de nouveau le canapé pour y boire une gorgée de café tiédi ; allumer la radio, l'éteindre aussitôt car y passe une chanson insupportable, sauf peut-être pour un jury de l'Eurovision, qui aggrave notre nausée, agace nos nerfs ; allumer cigarette, infâme cigarette, écœurante cigarette ; la poser dans le cendrier au milieu des mégots de la veille, la laisser se consumer bêtement ; parcourir d'un regard étonné la pièce comme si nous la découvrions pour la première fois alors qu'on y a ses habitudes depuis pas mal de temps déjà ; s'arrêter à la pendule en carton, vaillante pendule en carton, increvable pendule en carton, blanchie par la poussière, que nous avions achetée au Musée des Arts Décoratifs il y a une éternité à l'occasion d'une exposition temporaire ; le nom de l'exposition ? Ce n'est certes pas ce matin que l'on s'en souviendrait. Onze heures. Ecouter les sons qui montent de la rue ; pas de beaux sons dans ce boxon : sons de travaux, de klaxons, de civiques engueulades, sons de la vie normale ; se demander si la notre de vie l'est, normale ; se prendre la tête entre les mains, sentir son cœur battre dans ses tempes, se rassurer en constatant que si les coups sont forts, au moins sont-ils réguliers, bien espacés ; se promettre, se jurer, que jamais plus au grand jamais on ne se fera avoir ; reprendre espoir en se disant que notre cas ne peut aller qu'en s'améliorant comme nous l'avons lu récemment chez le Vieux..................

...............dix neuf heures. Mais dites moi : ne serait-ce pas l'heure de l'apéro ?

*Que des petits malins pleins d'humour rebaptisent, je l'ai vu, "Winston Churchill".


Mémoires de "S"




Genêts et lilas et bien d'autres fleurs encore dont j'ignore le nom semblaient s’être unis pour donner à l'air les flagrances d'un parfum d'un grand créateur. De temps en temps c'étaient des effluves de grillades gardées au chaud sur des braises mourantes qui parvenaient jusqu'à nous. Nous venions d'entamer la deuxième bouteille de Viognier vendanges tardives et n'étions pas pressés de passer à table. Le Viognier, quand il est bien fait, a le mérite de mettre tout le monde d'accord, la gent féminine comme la masculine. D'ailleurs "X." m'adressa un clin d’œil et du pouce me fit signe que son verre pleurait. Je le resservis ainsi que toute la tablée installée sur la terrasse. Nous étions bien, nous étions loin de tout, loin de Trump, des primaires, des bilans, du "tout va mieux", loin aussi de ces tracas qui vous creusent des rides profondes sur le front. "P.", assis sur le muret, improvisait des airs de guitare et "V.", captivée, envoûtée (amoureuse ?) regardait fixement ses doigts agiles pincer et frotter les cordes. Peut-être qui sait, mon fils, un jour ce seront des salles entières qui viendront t'écouter, t'applaudir. En attendant tu te débrouille comme un chef et tes mélodies sont du miel pour les filles. De fait tout le monde se taisait, l'écoutait, à un point où il fini par en être gêné. Il reposa sa guitare sur le muret puis entra dans la maison mettre "Harvest" dans le lecteur. Comme nous avant lui, comme beaucoup de jeunes de sa génération, il aimait ces musiques des années 70 qui lui semblaient l'expression d'une époque bénie eux qui n'ont pour horizon que le surpeuplement, une nature dégradée, la précarité et la certitude de conflits en tout genre. Les sons aigus de l'harmonica soutenus par la batterie, nous ramenaient des décennies en arrière, quand tout n'était que joies, effervescences et promesses radieuses. Là nous étions plutôt comme de vieux hippies, un peu gras, un peu beaufs, aux cheveux poivre et sel (sauf moi !), aux désirs éteints, incapables de faire un trois-feuilles. Nos amies d'hier étaient devenues nos femmes, nous avaient fait à tous de beaux enfants qui jalousaient notre passé idéalisé. Nous n'avions pas cédé à la tentation de la séparation à la première discorde, à la première rencontre ensorceleuse. Nous avions reproduit le schéma de nos parents pour qui le mot "engagement" avait encore un sens. Un cumulus, qui est paraît-il le nuage du bonheur, celui que dessinent les enfants autour de la maison, obscurci un moment le ciel et une brise frisquette en profita pour nous rappeler que ce printemps était décidément bien tardif. Quelques titres de Neil Young passèrent encore puis "H" se tourna vers moi et me dit dans un sourire :
- tu peux mettre Bizet s'il te plaît ?
Jeune jouvenceau imberbe, sache qu'une demande de femme, même formulée de la façon la plus aimable, n'est pas une demande mais un ordre : j'allais devoir bouger mon c...qui se trouvait pourtant au mieux au fond de sa chaise. Je me levais à contre-cœur. Dans les pochettes vides, les CD éparpillés, je mis un temps fou à remettre la main sur cette fichue "Carmen".
"H" était encore très belle, ne faisait pas son âge comme ont dit et, privilège des quarteronnes sans doute, avait gardé la taille fine et le corps d'une jeune femme de vingt ans, guère plus. Et qui d'autre que moi pouvait savoir que sous sa couleur blond-vénitien se dissimulaient bien des cheveux blancs ? Aux premières notes frappées de tambourin, elle esquissa des pas de dance qui pouvaient passer pour ceux d'une dance gitane. "F" l'encouragea en tapant dans ses mains. "H" était heureuse comme rarement elle l'est à Paris.
La journée s'étirait. Au loin un coucou ponctuait de son chant intermittent notre voluptueuse oisiveté. Mais le soleil déclinait, glissait inexorablement derrière la colline, puis il disparu brutalement et déjà la lune dans un ciel encore clair nous assurait qu'elle prenait possession des lieux. Un froid tout aussi brutal envahi la terrasse et, un à un, tous regagnaient la maison. "P" se plongea dans la lecture de vieux Picsou magazine prouvant ainsi qu'avant de devenir un artiste célèbre il était encore un enfant. "T", allongé sur ce qui d’ordinaire me sert de lit, lisait quant à lui un auteur Allemand. S'il ne négligeait pas les classiques Français, il s'était pris d'une vraie passion pour la littérature allemande et russe. Il venait d'écourter son tour du monde, s'étant rendu compte que les voyages en solitaire ne correspondent pas toujours à ce que l'on peut en lire dans les livres ou bien que ce n'était peut-être pas son truc. Mais il avait quand-même bien voyagé, dans des pays où, dit-on, les peuples sont terrorisés par des tyrans, tyrans qui eux-même se chient dessus quand Poutine leur fait les gros yeux. Qu'en sais-je...en tout cas il y a fait de belles rencontres, parfois avec des personnes ayant trois fois son âge, ressemblant comme deux gouttes d'eau à des paysans morvandiaux et qui, peu soucieux des préceptes de leur religion supposée, trinquent volontiers à la vodka qui se boit là-bas dans des bols. En attendant des jours plus fastes, "T" occupait la maison depuis quelques temps, dévorant des bouquins, se recréant un univers bien à lui, de sorte que nous nous trouvions chez nous un peu chez lui.
Je craquais une allumette pour allumer le feu que j'avais préparé. Tout de suite je sus que ce serait un succès. Ce n'était pas pour rien que l'on m'avait surnommé le "Maître du feu". Très vite de belles flammes éclairèrent le conduit et "C" ne s'y trompa pas, vint présenter son dos au foyer.
C'est alors qu'"X" rentra dans la pièce d'un pas lourd. Il s'immobilisa en son milieu et prononça un traînant et tonitruant "heuuuu....."qui nous fit tous tourner la tête vers son regard bleu translucide à cet instant vaguement inquiet, désemparé. Il tenait dans sa main gauche un verre vide et dans la droite une bouteille de Merlot largement entamée. Sur son tee-schirt noir, là où son volumineux abdomen rejoignait son thorax formant comme un reposoir, s'accumulaient des miettes de pain, des peaux de saucisson, des éclats de gélatine de pâté de tête, des taches diverses et variées, des traînées de moutarde séchée. S'il eût fallu faire le portrait du Berrurier des San A, il en aurait été le parfait modèle. Sauf que lui n'a rien du prolo mal dégrossi comme il peut sembler de prime abord, que sa culture est immense et dépasse largement la somme des nôtres, qu'il peut être d'une finesse, d'une délicatesse infinies. Ses qualités sont aussi ses défauts car quand il commence à parler plus rien ni personne ne peut l’arrêter plongeant son auditoire dans un mutisme frustrant. Mais là son "heuuu..." n'était pas le prélude à un cours de géo-politique et il posa sa question, la question essentielle, vitale, la reine des questions, celle qui supplante et rend superflues toutes les autres et qui fit exploser de rire "F":
- qu'est-ce qu'on mange ce soir ?

Avant les fêtes




dimanche 20 décembre 2015
Je hais les dimanches



Et encore plus ces journées qui précèdent les fêtes. Toutes ces rues, ces boutiques enguirlandées comme autant de sommations à consommer, à fêter on ne sait plus quoi on ne sait plus qui, me filent le cafard. Et quoi de plus triste que de traverser une bourgade déserte où pendouillent au-dessus de la "Grand rue"  des illuminations lamentables, une étoile, quelques spaghettis à led, un néon clignotant qui vous souhaite tout le bonheur du monde ? Vous pouvez me dire ? Rien que d'y penser j'en ai des frissons dans le dos.
Non.
Moi je ne revis que le deux janvier, quand tout est fini et bien fini, quand s'accumulent sur les trottoirs les sapins fanés, que les mensualités d'impôts reprennent leur cours ordinaire.
La vie quoi, la vraie vie.

Hugo ou la fascination de l'autre





mercredi 2 décembre 2015
La fascination pour l'autre ne date pas d'hier



Comme s’il pressentait que son heure était proche,
Grave, il ne faisait plus à personne un reproche ;
Il marchait en rendant aux passants leur salut ;
On le voyait vieillir chaque jour, quoiqu’il eût
À peine vingt poils blancs à sa barbe encor noire ;
Il s’arrêtait parfois pour voir les chameaux boire,
Se souvenant du temps qu’il était chamelier.

Il songeait longuement devant le saint pilier ;
Par moments, il faisait mettre une femme nue
Et la regardait, puis il contemplait la nue,
Et disait : « La beauté sur terre, au ciel le jour. »

Il semblait avoir vu l’Éden, l’âge d’amour,
Les temps antérieurs, l’ère immémoriale.
Il avait le front haut, la joue impériale,
Le sourcil chauve, l’œil profond et diligent,
Le cou pareil au col d’une amphore d’argent,
L’air d’un Noé qui sait le secret du déluge.
Si des hommes venaient le consulter, ce juge
Laissant l’un affirmer, l’autre rire et nier,
Écoutait en silence et parlait le dernier.
Sa bouche était toujours en train d’une prière ;
Il mangeait peu, serrant sur son ventre une pierre ;
Il s’occupait lui-même à traire ses brebis ;
Il s’asseyait à terre et cousait ses habits.

Il jeûnait plus longtemps qu’autrui les jours de jeûne,
Quoiqu’il perdît sa force et qu’il ne fût plus jeune.

À soixante-trois ans, une fièvre le prit.
Il relut le Koran de sa main même écrit,
Puis il remit au fils de Séid la bannière,
En lui disant : « Je touche à mon aube dernière,
Il n’est pas d’autre Dieu que Dieu. Combats pour lui. »
Et son œil, voilé d’ombre, avait ce morne ennui
D’un vieux aigle forcé d’abandonner son aire.
Il vint à la mosquée à son heure ordinaire,
Appuyé sur Ali, le peuple le suivant ;
Et l’étendard sacré se déployait au vent.
Là, pâle, il s’écria, se tournant vers la foule :
« Peuple, le jour s’éteint, l’homme passe et s’écoule ;
La poussière et la nuit, c’est nous. Dieu seul est grand.
Peuple, je suis l’aveugle et je suis l’ignorant.
Sans Dieu je serais vil plus que la bête immonde. »
Un scheik lui dit :« Ô chef des vrais croyants ! le monde,
Sitôt qu’il t’entendit, en ta parole crut ;
Le jour où tu naquis une étoile apparut,
Et trois tours du palais de Chosroès tombèrent. »
Lui, reprit : « Sur ma mort les anges délibèrent ;
L’heure arrive. Écoutez. Si j’ai de l’un de vous
Mal parlé, qu’il se lève, ô peuple, et devant tous
Qu’il m’insulte et m’outrage avant que je m’échappe ;
Si j’ai frappé quelqu’un, que celui-là me frappe. »
Et, tranquille, il tendit aux passants son bâton.
Une vieille, tondant la laine d’un mouton,
Assise sur un seuil, lui cria : « Dieu t’assiste ! »
....
Il s’arrêta, donnant audience à l’esprit.
Puis, poursuivant sa marche à pas lents, il reprit :
« Ô vivants ! je répète à tous que voici l’heure
Où je vais me cacher dans une autre demeure ;
Donc, hâtez-vous. Il faut, le moment est venu,
Que je sois dénoncé par ceux qui m’ont connu,
Et que, si j’ai des torts, on me crache au visage. »

La foule s’écartait muette à son passage.
Il se lava la barbe au puits d’Aboulféia.
Un homme réclama trois drachmes, qu’il paya,
Disant : « Mieux vaut payer ici que dans la tombe. »
L’œil du peuple était doux comme un œil de colombe
En regardant cet homme auguste, son appui ;
Tous pleuraient ; quand, plus tard, il fut rentré chez lui,
Beaucoup restèrent là sans fermer la paupière,
Et passèrent la nuit couchés sur une pierre.
Le lendemain matin, voyant l’aube arriver :
« Aboubèkre, dit-il, je ne puis me lever,
Tu vas prendre le livre et faire la prière. »
Et sa femme Aïscha se tenait en arrière ;
Il écoutait pendant qu’Aboubèkre lisait,
Et souvent à voix basse achevait le verset ;
Et l’on pleurait pendant qu’il priait de la sorte.
Et l’ange de la mort vers le soir à la porte
Apparut, demandant qu’on lui permît d’entrer.
« Qu’il entre. » On vit alors son regard s’éclairer
De la même clarté qu’au jour de sa naissance ;
Et l’ange lui dit : « Dieu désire ta présence.
— Bien, » dit-il. Un frisson sur ses tempes courut,
Un souffle ouvrit sa lèvre, et Mahomet mourut.

Victor Hugo, L’An neuf de l’Hégire, la Légende des Siècles.

C'est vrai qu'au 19ème siècle on ne savait plus à quel saint se vouer, en qui ou quoi croire, le grand ménage avait été fait au siècle précédent, et tout ce qui venait d'ailleurs était, comme aujourd'hui, admirable, comblait le vide. A cette époque on voulu créer une nouvelle religion : le syncrétisme qui aurait pris tout ce qu'il y avait de bon et de meilleur dans chacune d'entre elles, du bouddhisme au spiritisme avec un strapontin des plus inconfortables pour le christianisme.
Au 21ème siècle il faut se rendre à l'évidence : seul l'Islam a survécu aux utopies maçonniques du 19ème, à celles du 20ème, seul il est encore capable de déchaîner les passions, seul il impressionne encore par la ferveur très chatouilleuse, explosive, qu'il déclenche chez ses adeptes.

N'essayez pas de leur expliquer que notre révolution fut un crime contre notre culture ancestrale, un génocide parfaitement planifié, peut-être le premier qui en inspira tant d'autres : Allah est grand et Mahomet est son prophète, et c'est bien la seule chose qui compte. Le reste, élections, débats stériles, ne sont qu'écume des jours : il n'y a que Dieu pour élire, nous ne choisissons rien.
Hugo, Baudelaire bien sûr, les orientalistes de tout poil, peintres, écrivains, tous perdus devant le néant dont on avait gaiement et sauvagement ouvert les portes, l'avaient bien pressenti.

De l'ambiguïté sexuelle à travers mes âges




De l'ambiguïté sexuelle à travers mes âges

Parfois on ferait mieux d'aller se coucher. Il n'est pas raisonnable de bloguer chez Nicolas à 22 heures passées et quelques verres de Languedoc à 13°5 ingurgités. On peut s'attendre à quoi dans pareilles conditions je vous le demande ? A rien de bon et nous fûmes, lui et moi, comment dire...égaux à nous-mêmes pour faire court.
Mais un commentaire d'un dénommé renepaulhenry lu en cette fin d'après-midi fit resurgir en moi quelques souvenirs enfouis dans ma mémoire, souvenirs qui dessinent le jeune homme que j'étais dans les années 70-80.
Aujourd'hui, les ans en sont la cause, rien de ce qui pouvait m'arriver dans ces années là pourrait se reproduire.
Angers fin des années 70 où je m'y trouve pour une formation. 17 ans à la limite, c'est le week-end et je suis devant un cinéma, le nez en l'air parcourant les affiches des films proposés. J'hésite entre deux qui m'attirent pareillement. Si je choisis celui-ci, c'est tout de suite et je dois prendre la file d'attente ; si je choisis cet autre, il y a une grosse demi-heure à poireauter. Je suis là, pensif, hésitant, indécis, quand je rabaisse mon regard sur la file qui grossit. Et soudain je le vois. Il m'était impossible d'échapper au sien, de regard, vu qu'il s'était planté pile dans mon axe, à quelques mètres de moi. Il me sourit et d'une inclinaison de la tête me fait une invitation sans équivoque. Quel âge peut-il avoir ? Je n'en sais rien mais moi j'ai celui auquel on perçoit ceux qui naviguent autour de la trentaine, voire moins, comme des vieux. Je reçois ça comme un choc, une agression, et pénètre dans le cinéma comme dans un refuge, achète ma place puis me rends aux toilettes. Non pas pour un besoin pressant : il me faut impérativement me regarder, me voir, comprendre, il me faut un miroir. Et dans la glace il y a qui ? Un garçon blond, pas même aux yeux bleus, les cheveux plutôt courts, pas spécialement beau sans être laid, un visage de jeune homme en pleine santé qui peine à sortir de l'adolescence mais qui sait déjà où vont ses préférences sexuelles. "Merde ! Je ne suis pas un pédé connard !"
J'ai oublié le nom du film.
Paris quelques années plus tard, je viens de passer d'un an tout au plus mes vingt ans et travaillote pour une grande entreprise. Un jour je prends l'ascenseur avec une femme qui doit avoir une bonne dizaine d'années de plus que moi. Elle ne m'est pas une inconnue et j'ai déjà eu l'occasion de travailler avec elle. Hiérarchiquement elle est ma supérieure. De pas grand-chose mais ma supérieure quand-même. Les portes se referment et, tout de suite, je sens qu'elle me dévisage fixement. Gêné je détourne la tête vers la paroi lisse de la cage. L'ascenseur va arriver à mon étage quand soudain elle me lance cette question que je laissais sans réponse :
- ange ou démon ?
Ainsi donc, pour les hommes comme pour les femmes, j'apparaissais en ces temps là comme une proie à saisir, une innocence à déniaiser d'urgence, par devant ou par derrière.
Niais sans doute je devais l'être un peu ...
Toujours dans ces années-là, dans une autre entreprise, un collègue fort sympathique au demeurant, vint un jour s’asseoir à ma table. On discute de tout et de rien puis il en vient à parler fringues. Il me dit :
- toi, ce qu'il te faut c'est du cachemire. Tu es fait pour porter du cachemire.
- oui ben oublie : c'est pas avec ce que l'on est payé ici que tu me verras demain avec une veste en cachemire !
- mais moi, tu sais, ma passion c'est la couture, et du cachemire je peux en avoir à pas cher. On peut s'arranger tu vois.
On aura beau dire, les stéréotypes ont la vie dure...coiffure, couture, les homos ont bien des prédispositions pour des activités qui ne vous viendraient jamais à l'esprit...M'enfin je me laisse séduire... pour la veste en cachemire. Mesures furent prisent et, quelques semaines après il m'annonce qu'elle est prête.
- tu me l'amènes demain et tu me dis combien je te dois ?
- oui...ou mieux : on peut se faire une bouffe chez moi...comme ça tu comprends s'il y a des retouches à faire ce sera plus simple.
J'ai parfaitement compris. D'un coup.
- elle m'ira très bien, j'en suis sûr !
Je l'ai payé un prix dérisoire et nous sommes restés amis. La veste, bien taillée, me fit beaucoup de profit et longtemps fut parfaite pour mes frêles épaules.

Contrairement à ce que dit renepaulhenry, il n'y avait pas d'ambiguïté pour moi, il n'y en avait que dans le regard que les autres portaient sur moi.

Faut-il le regretter ou s'en réjouir, ce genre de situation s'est considérablement raréfié.