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mercredi 19 décembre 2018

La constitution volée





Par Michel Onfray :

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 Quelle que soit son issue, le mouvement des gilets-jaunes aura au moins eu un mérite:  mettre à nu les rouages de ce régime corrompu jusqu’à la moelle depuis que les politiciens de tous bords, "gaullistes" compris, ont décidé de déconstruire ce qui fut le contrat social de la Cinquième République. A force de modifications, de changements, d'altérations, de rectifications, de retouches, ni l'esprit ni la lettre de cette constitution ne sont plus respectés. Nous vivons depuis des années avec une règle du jeu édictée par des faussaires ayant pour nom: Mitterrand et Chirac, Sarkozy et Hollande.

   Les logiciens connaissent bien l'argument du bateau de Thésée rapporté par Plutarque: pendant des siècles, on a gardé respectueusement la barque de Thésée, qui avait combattu le Minotaure. Régulièrement, les Athéniens changeaient les planches qui s'abîmaient. Un jour, il n'y eut plus une seule planche d'origine. Certains dirent alors que ça n'était plus son bateau; d'autres affirmaient au contraire que si; pendant que d'autres encore débattaient pour savoir avec quelle planche, la première rajoutée, la dernière enlevée, ou bien celle après laquelle les planches d'origine ont cessé d'être majoritaires, le bateau de Thésée n'a plus été le bateau de Thésée.

   Vingt-quatre lois ont modifié la constitution de 1958 jusqu'à ce jour! Sur les 92 articles de départ, il n'en reste plus que 30 d'origine! Elle est donc morte depuis longtemps... On fait semblant de la révérer, or elle est piétinée régulièrement par la classe politique dans l'intérêt de ses opérations de basse police, droite et gauche confondues. Qui peut bien imaginer que la cohabitation et le quinquennat puissent relever de l'esprit gaullien? Qu'un référendum perdu puisse être purement et simplement annulé par la coalition des politiciens maastrichtiens de droite et de gauche? Qui?

   Depuis Maastricht, les révisions qui concernent l'Europe vont dans le sens d'une destruction de la nation française au profit de l'État maastrichtien -Traité de Maastricht en 1992, Traité de Lisbonne en 2008. Cette constitution de 1958 est morte: elle est devenue un chiffon de papier, un torchon, une serpillère. Merci Mitterrand, merci Chirac, merci Sarkozy, merci Hollande -et merci Macron qui est un mixte des vices de tous ceux-là: cynisme, démagogie, vulgarité et incompétence...

   Les Français en général, et les gilets-jaunes en particulier ont bien compris que, depuis plusieurs décennies, leur constitution leur avait été volée. De Gaulle avait voulu l'élection du président de la République au suffrage universel direct à deux tours; un septennat avec des législatives à mi-mandat, ce qui permettait au chef de l'État de savoir où il en était avec le peuple et où le peuple en était avec lui: en cas de perte de la majorité à l'Assemblée nationale, le Président démissionnait, c'était la sanction du peuple; il pouvait alors se représenter et être réélu, ou pas; le référendum permettait au peuple de donner son avis sur des questions de société majeures: une fois l'avis donné, on le respectait. Quand de Gaulle a perdu le référendum sur la régionalisation, il n'a pas nié le résultat, il n'a pas fait voter les députés pour l'annuler, il n'en a pas fait un second, il n'a pas fait le contraire de ce qu’avait décidé le peuple: il lui a obéi et a quitté le pouvoir. Il y avait dans la lettre, mais aussi et surtout dans l'esprit de cette constitution, un lien entre le peuple et son souverain qui était alors son obligé.

  Aujourd’hui, c'est l'inverse: c'est le peuple qui est l'obligé de son président élu après que la propagande eut fait le nécessaire, c'est à dire des tonnes, pour installer l'un des voyageurs de commerce de l'État maastrichtien -depuis Mitterrand 1983, ils le sont tous... Le vote ne s'effectue plus de manière sereine et républicaine, libre et autonome, mais de façon faussée et binaire avec d'un côté le bien maastrichtien et de l'autre le mal souverainiste -la plupart du temps assimilé au fascisme. Cette caricature est massivement vendue par la propagande médiatique d'État ou de la presse subventionnée par lui. L'élection législative perdue n'induit plus la démission, mais la cohabitation; le référendum perdu ne génère plus l'abdication, mais sa négation. Quand le peuple dit au Président qu'il n'en veut plus, le Président reste... Et quand il part à la fin de son mandat, certes, on change de tête, mais la politique menée reste la même.

   Tout le monde a bien compris depuis des années que les institutions françaises sont pourries, vermoules, comme une charpente minée par les termites et la mérule: il s'en faut de peu que la maison s'effondre d'un seul coup, avec juste un léger coup de vent. Les gilets-jaunes sont, pour l'heure, un léger coup de vent...

   De même, tout le monde a bien compris que la représentation nationale n'est pas représentative: la sociologie des élus, députés et sénateurs, ne correspond pas du tout à la sociologie de la France. Il suffit de consulter la biographie des mandaté : ceux qui sont sur les ronds-points avec leurs gilets jaunes ne risquent pas d'avoir des collègues au Palais Bourbon ou au Palais du Luxembourg! Où sont les paysans et les ouvriers, les artisans et les commerçants, les marins pécheurs et les employés, les balayeurs et les veilleurs de nuit, les chauffeurs de taxi et les ambulanciers dans ces deux chambres? Nulle part... Les ouvriers représentent la moitié de la population active: il n'y en a aucun au Palais Bourbon -le PCF qui ne fonctionne qu'avec des permanents devrait s'interroger sur ce chiffre pour comprendre les raisons de sa crise... En revanche, on y trouve pas mal d'enseignants et de professions libérales, de notaires et d'avocats, des journalistes aussi. Les cadres et professions intellectuelles représentent 76 % des élus: c'est quatre fois et demie plus que leur part dans la population active. L'observatoire des inégalités a publié un texte intitulé "L'Assemblée nationale ne compte quasi plus de représentants de milieux populaires" (29 novembre 2018) qui détaille cette évidence: le peuple n'est plus à l'Assemblée nationale. Pour parler le langage de Bourdieu, on n'y trouve aucun dominé mais plus que des dominants. Dans les gilets-jaunes, c'est très exactement l'inverse: pas de dominants que des dominés!

   Si la sociologie des élus est à ce point peu populaire on comprend qu'elle soit devenue antipopulaire. Il n'est pas besoin d'aller chercher très loin les raisons du vote négatif du peuple au référendum sur le Traité européen ni celles qui ont fait des élus les fossoyeurs de ce même vote populaire. La démocratie directe a dit: non. La démocratie indirecte lui a dit: bien sûr que si, ce sera tout de même oui. Je date du Traité de Lisbonne ce clair divorce du peuple d'avec ses prétendus représentants.

   Qui peut croire que ces assemblées qui ne représentent déjà pas le peuple dans sa totalité puissent être crédibles quand chacun peut constater que le parti de Mélenchon, qui arrive quatrième au premier tour des élections présidentielles et n'est pas présent au second, dispose de dix-sept députés, pendant que celui de Marine Le Pen qui arrive deuxième et qui se trouve qualifiée au second tour, n'en a que huit? Quelle étrange machinerie politique permet à celui qui arrive quatrième d'avoir plus du double d'élus que celui qui arrive deuxième? Sûrement pas une machine démocratique...

   Pas besoin d'être polytechnicien pour comprendre que le mode de recrutement des élus est partidaire et non populaire; les découpages électoraux et les logiques du code électoral sélectionnent des professionnels de la politique affiliés à des partis qui les mandatent et non des citoyens de base qui ne peuvent gagner sans le soutien d'un parti; une fois au chaud dans les institutions, les élus font de la figuration dans un système qui évince le peuple et sélectionne une caste qui se partage le gâteau en faisant des moulinets médiatiques afin de laisser croire qu'ils s'écharpent et ne pensent pas la même chose, or sur l'essentiel, ils sont d'accord: ils ne remettent pas en cause la règle du jeu qui les a placés là;  au bout du compte, ceux qui gagnent sont toujours les défenseurs de l'État maastrichtien. Les gilets-jaunes savent que le code électoral, associé au découpage électoral opéré par le ministère de l'Intérieur avec l'Élysée, génère un régime illibéral -pour utiliser et retourner une épithète abondamment utilisée par les maastrichtiens pour salir les régimes qui ne les aiment pas donc qu’ils n'aiment pas.  Ce régime est illibéral parce qu’il gouverne sans les gens modestes, sans les pauvres, sans les démunis, sans les plus précaires, sans eux et malgré eux, voire contre eux. Sans ceux qui, aujourd’hui, portent le gilet jaune.

   C'est donc fort de ce savoir acquis par l'expérience que le peuple des gilets-jaunes ne veut plus rien entendre des partis, des syndicats, des élus, des corps intermédiaires, des députés ou des sénateurs, du chef de l'État et de ses ministres, des élus de la majorité ou de ceux de l'opposition, mais aussi des journalistes qui, de la rubrique locale à l'éditorial du journal national, font partie de tous ces gens qui ont mis la France dans cet état et ce peuple dans cette souffrance. La démocratie indirecte, le système représentatif, le cirque des élections: ils n'y croient plus. Qui pourrait leur donner tort?

   Voilà pour quelles raisons quelques gilets-jaunes proposent aujourd’hui le RIC -le référendum d'initiative citoyenne. Les journalistes qui estiment que les gilets-jaunes ne pensent pas, que leur mouvement c'est tout et n'importe quoi, qu'ils disent une chose et son contraire, qu'ils ne sont que dans la colère ou le ressentiment, de vilaines passions tristes que tel ou tel éditorialiste condamne dans son fauteuil de nanti, qu’ils sont des anarchistes ou des casseurs, qu'ils ne proposent jamais rien, ces journalistes, donc, sont bien obligés, en face de cette proposition majeure, de jouer les professeurs devant une classe de primaire en expliquant que le RIC, c'est du délire.

   C'est pourtant, au contraire, une pharmacopée majeure très adaptée à cette démocratie malade, sinon mourante. C'est un authentique remède de cheval qui donne la frousse aux dominants , aux corps intermédiaires, aux élus, aux rouages du système, parce qu'ils voient d'un seul coup leurs pouvoirs mis en péril alors qu'ils les croyaient acquis pour toujours! Quoi: "le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple, mais vous n'y pensez pas? Quelle idée saugrenue!". Si messieurs, justement: c'est la définition que donne le dictionnaire de la démocratie!

   Qu'est-ce que ce RIC? La possibilité pour les citoyens de réunir un certain nombre de signatures qui obligent le pouvoir à examiner la question faisant l'objet du RIC, soit au parlement soit sous forme référendaire. "Impossible!" disent les éditocrates comme un seul homme. Or ils oublient que c'est possible depuis des siècles en Suisse et que c'est d'ailleurs ce qui fait de la Confédération helvétique antijacobine une démocratie bien plus sûrement que notre régime oligarchique.

   A tout seigneur, tout honneur: le chevau-léger Stanislas Guerini (dans Marianne, le 17 octobre 2018 ), dont tout le monde ne sait peut-être pas encore qu’il est le patron de LREM, procède avec subtilité: Le RIC, c'est la possibilité demain de restaurer la peine de mort! Le RIC, c'est la certitude de la castration chimique pour les délinquants! Le RIC, ce pourrait même être, rendez-vous compte, il ne le dit pas, mais on voit bien qu'il le pense, la possibilité de sortir de l'État maastrichtien!

   A la République en Marche, on n'aime pas le peuple, trop grossier, trop débile, trop crétin, trop pauvre, trop bête aussi... Il suffit d'écouter cette fois-ci le président du groupe LREM à l'Assemblée nationale, Gilles Legendre, qui affirme quant à lui, sans rire: "Nous avons insuffisamment expliqué ce que nous faisons. Nous nous donnons beaucoup de mal, il faut le faire mieux. Et une deuxième erreur a été faite, dont nous portons tous la responsabilité : le fait d'avoir été trop intelligent (sic), trop subtil (sic), trop technique (sic) dans les mesures de pouvoir d'achat." (Marianne, 17 décembre 2018)

    On ne peut mieux dire que le ramassis d'anciens socialistes, d'anciens hollandistes, d'anciens Modem, d'anciens écologistes, d'anciens LR, d'anciens EELV, d'anciens juppéistes, d'anciens sarkozystes, enfin d'anciens anciens qui constituent la modernité révolutionnaire dégagiste de LREM, méprise clairement le peuple jugé trop débile pour comprendre que l'augmentation des taxes sur l'essence, sous prétexte de transition écologique, est un impôt prélevé sur les pauvres sans qu’ils puissent y échapper, puisqu'ils sont contraints de remplir le réservoir de leurs voitures pour travailler.

   Certes, Gilles Legendre est un intellectuel haut de gamme, puisqu’il dispose d'une triple casquette: journaliste, économiste, homme politique, ce qui, avouons-le, constitue trois titres de gloire dans l'État maastrichtien en général et, en particulier, dans la France, l'une de ses provinces depuis 1992. Lui qui a été élève à Neuilly, est diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris, puis du Centre de formation des journalistes de Paris, qui a travaillé à Europe 1, au Nouvel Économiste, à L'Expansion, à Challenges, à L'Événement du jeudi de JFK aussi, qui accumule les jetons dans les conseils d'administration, comme la FNAC, qui a créé une boite de consulting, cet homme, donc, est aussi président d'un Observatoire de l'élection présidentielle -prière de ne pas rire... Il a été giscardien en 1974 -et n'a cessé de l'être depuis cette date... 

   Quelle morgue! Quelle arrogance! Quelle suffisance d'affirmer que le peuple est inculte, abruti, obtus, alors qu'il comprend très bien qu'on le tond depuis des années et qu'il ne le veut plus! En 2005, lors de la campagne contre le non au Traité européen, j'ai assisté à des réunions publiques où des gens simples et modestes qui ne sortaient pas de l'école de Neuilly, qui n'avaient pas usé leur fond de culotte à l'IEP ou au CFJ, qui n'avaient pas dirigé des journaux économiques libéraux, avaient sur les genoux ce fameux traité annoté, souligné, surligné, stabiloté: ils en avaient très bien compris les tenants et les aboutissants. A l'époque, ils ne voulaient pas être mangés à cette sauce-là. Ils ont donc massivement dit non. Des gens comme Legendre et autres giscardiens de droite et de gauche, dont les socialistes, le leur ont tout de même fait manger de force ce brouet. Mais cette fois-ci, les gilets-jaunes le disent dans la rue: ils ne veulent plus de ces gens, de leurs idées populicides, de leur monde dont Alain Minc dit qu'il est "le cercle de la raison", alors qu'il est bien plutôt le cycle de la déraison.

   Avec les gilets-jaunes, je prends une leçon: ce peuple que des années de politique éducative et culturelle libérale ont essayé d’abrutir, d’hébéter, d'abêtir, de crétiniser, ce peuple abîmé par des décennies d'école déculturée, de programmes télévisés décérébrés, de productions livresques formatées, de discours propagandistes relayés de façon massive par une presse écrite, parlée, télévisée aux ordres, ce peuple gavé comme des oies à la télé-réalité et à la variété, à la religion du football et à l'opium de la Française des jeux, ce peuple-là, celui dont j'ai dit un jour qu’il était le peuple "old school" et que je l'aimais, ce peuple: il pense. Et il pense juste et droit. Bien mieux que Macron, dont il est dit qu'il fut l'assistant de Paul Ricœur, et sa cour ou ses élus godillots. 

   On entend peu, très peu, pour ne pas dire pas du tout, le peuple "new school" jadis célébré par Terra Nova. Quand il parle, c'est plutôt d'ailleurs pour dire son soutien, donc sa collusion, avec les gens du système honni par les gilets-jaunes -voyez l'emblématique Mathieu Kassovitz qui tweete: "le peuple qui se bat pour protéger son confort je ne l'aime pas" (25 novembre 2018) -"protéger son confort", quand on est smicard ou à peine! 

   Sinon, ils sont bien silencieux les gens du show-biz, du cinéma, de la littérature, de la chanson, eux qu’on voit si souvent dans les médias pour combattre la faim et la misère, avec des majuscules, pourvu qu’on ne les oblige pas à prendre parti pour les faméliques et les miséreux, avec des minuscules, qui vivent au pied de chez eux... Ce retour de l'ancien peuple qui fait l'Histoire et souhaite dégager le vieux monde -le faux projet avoué de Macron- me donne le sourire.

Michel Onfray

mardi 18 décembre 2018

L'insuffisant et le superflu




Par Jean-Paul Brighelli :
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Rappelez-vous :

« Pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. »

C’est dans le Mariage de Figaro, écrit en 1778 mais joué pour la première fois dans une vraie salle de théâtre en 1784. Si peu de temps avant la Révolution ? Oui.

À quel propos évoqué-je Beaumarchais ? Une idée qui m’a traversé lundi dernier, en écoutant Macron. « Pourvu que je n’exige ni rétablissement de l’ISF, ni augmentation réelle du SMIC, ni taxation juste des grands groupes en général et du GAFAM en particulier, ni référendum d’initiative populaire, ni excuses pour les abus de langage du président de la République, je puis parler de tout librement — tant que je m’en tiens aux formes « démocratiques », ce qui consiste à m’en remettre à la représentation nationale et à des députés-godillots… »

Parce qu’enfin, les milliards perdus par la suppression de l’ISF, il faut bien aller les chercher quelque part — dans les poches de ceux qui n’ont pas grand-chose, par exemple. L’agent, surtout depuis que nous n’avons plus — contrairement aux Américains, aux Russes, aux Chinois et aux Japonais — la capacité de le créer nous-mêmes, il faut bien aller le chercher là où il est. Pas dans les banques qui prospèrent magnifiquement, mais chez les fauchés.

Quant au SMIC, je me demande (non, je ne me demande pas, en fait) comment feraient Macron et ses ministres pour vivre — se loger, manger, élever ses enfants, et payer le gaz, l’électricité et les impôts — avec 1200 € par mois.

Pendant ce temps le Premier ministre espagnol relève le SMIC ibérique de 22% en affirmant : « Un pays riche ne peut avoir des travailleurs pauvres ». Ciel, il va ruiner les entreprises de son pays ? Pas même, explique Libé. Et Podemos se paie le luxe de railler « l’indifférence sociale » de Macron, «  une des causes de l’explosion contestataire des gilets jaunes, une rébellion que nous voulons éviter ». Mais vous savez qu’ils pensent, en Espagne !

En 1629, Antonino Diana, un célèbre Jésuite, commence à publier ses Resolutionum moralium partes duodecim, dans lesquelles, reprenant l’opinion du doctissime Gabriel Vasquez, autre casuiste de référence, il note : « Ce que les personnes du monde [i.e les nobles] gardent pour relever leur condition et celle de leurs parents n’est pas appelé superflu ; et c’est pourquoi à peine trouvera-t-on qu’il y ait jamais de superflu dans les gens du monde, et non pas même dans les rois. » Traduisons, à l’usage de nos contemporains : les gens riches ne sont jamais assez riches pour maintenir leur condition de gens riches ; ils n’ont donc pas à payer d’impôt — ni, au XVIIe siècle, à pratiquer l’aumône. Seuls les pauvres y sont astreints. Cela émeut Pascal (dans la Sixième Provinciale). Cela n’émeut apparemment pas Emmanuel Macron. Il est pourtant facile d’imposer les riches, à commencer par les riches entreprises, sur la part de bénéfices acquis en France. Mais on ne le fait pas — alors que les Américains n’hésitent pas, eux, comme l’explique Marianne cette semaine.

Mais l’essentiel n’est pas dans ces considérations technocratico-économique : je ne suis pas Marine Le Pen pour me laisser enfermer dans un débat financier. L’essentiel est dans le mépris dont on inonde le peuple. Et dont on l’a inondé déjà lorsqu’une conjuration de politiciens et de médiocrates (le médiocrate est, comme son nom l’indique, un homme de médias de niveau médiocre) ont renversé le vote négatif sur Maastricht.

Cela fait des années que ces membres de l’oligarchie se croient supérieurs parce qu’ils ont le pouvoir au terme de processus électoraux biaisés. Des années qu’ils méprisent le peuple. Eh bien, quitte à en rester au XVIIe siècle, qui vaut bien le XXIe, voici que ce que Cardinal de Retz déclarait à Condé, qui avait pour la populace le mépris de tous les aristocrates, au moment de la Fronde :

« Je sais que vous comptez les peuples pour rien ; mais je vous supplie de me permettre de vous dire que l’on les doit compter pour beaucoup, toutes les fois qu’ils se comptent eux-mêmes pour tout. Ils en sont là : ils commencent eux-mêmes à compter vos armées pour rien, et le malheur est que leur force consiste dans leur imagination ; et l’on peut dire avec vérité qu’à la différence de toutes les autres sortes de puissance, ils peuvent, quand ils sont arrivés à un certain point, tout ce qu’ils croient pouvoir. »

(Quand même, quelle puissance d’analyse, et quelle classe stylistique ! Etonnez-vous que Retz fût l’une de lectures préférées de Mitterrand — l’un des derniers présidents à avoir des Lettres…)

Là encore, transposons. Peu importent les forces policières, la répression, les arrestations préventives (un concept qui fait frissonner d’extase un certain nombre d’avocats qui croient encore au Droit), les lacrymogènes par milliers. Peu importent les discours raisonnables, la condamnation de la violence (mais où est exactement la violence ?), les propositions de commissions-pour-noyer-le-poisson, et les aumônes de quelques sous. Le peuple a ouvert les vannes. Bien malin celui qui saura les refermer — ou même prévoir quand elles se refermeront. Même si le mouvement des gilets jaunes s’étiole en surface, il brûle désormais en sous-sol, et ressortira pour les Européennes — et au-delà.

Jean-Paul Brighelli

PS. À propos d’arrestations préventives… Si nous disposons de l’arsenal juridique qui permet d’arrêter préventivement un millier de gilets jaunes sous prétexte qu’ils ont un masque et un tuba dans leur voiture, pourquoi, sous prétexte qu’ils ont chez eux des armes et à leur palmarès quelques dizaines de méfaits divers, n’arrêtons-nous pas quelques milliers de Fichés S susceptibles d’endeuiller les marchés de Noël ? Je dis ça, je dis rien.


samedi 15 décembre 2018

Le libéralisme contre la démocratie



Avec Edouard Husson
Atlantico : Face à la montée d'adversaires des démocraties occidentales (populisme, islamisme…) celles-ci semblent incapables de répondre à cette menace, et leurs stratégies pour se défendre ces dernières années semblent même au contraire  prêter le flanc aux assauts de leurs adversaires. Est-ce que, paradoxalement, les démocraties occidentales n'ont pas fini par s'affaiblir à force de vouloir se renforcer contre leurs ennemis ?
Edouard Husson : Il faudrait être sûr que nous sommes d’accord sur les termes employés. Les démocraties occidentales ont, sauf exception, été en partie vidées de leur substance par le libéralisme. Rien d’étonnant à cela: l’un des maîtres à penser de la révolution néolibérale est Friedrich Hayek, qui dit ouvertement dans son oeuvre se méfier de la démocratie, vue comme un système qui conduit immanquablement à la demande d’un Etat-Providence donc à une perte de liberté. Il ne faut donc pas inverser les facteurs: les libéraux, depuis le début des années 1990, c’est-à-dire depuis le moment où le bloc soviétique s’est définitivement effondré, ont mis en place un système consistant à limiter la démocratie. Ils ont transféré à des systèmes de décision non démocratiques (l’Union Européenne, l’OMC, les conférences sur le climat) des thématiques et des sujets qu’ils voulaient soustraire au contrôle démocratique. Le populisme n’est qu’une réaction au néolibéralisme, une volonté de réaffirmer la démocratie dans l’environnement hostile de la solidarité des dirigeants néolibéraux de tous les pays. L’islamisme, lui, est une réaction totalitaire à la modernisation des sociétés et des populations musulmanes. 

Une des grandes faiblesses des démocraties occidentales ces dernières années semblent d'avoir souvent opté par une voie plus technocratique ou supranationale. En témoigne l'exemple récent du Pacte de Marrakech. A tellement vouloir se protéger nos démocraties n'en finissent-elles pas par exclure leurs citoyens de l'action politique, lesquels se retournent contre eux ?
L’exemple du Pacte de Marrakech est flagrant: les néolibéraux de tous les pays sentent bien que le sol se dérobe sous leurs pieds. Les peuples ne veulent pas d’une immigration non contrôlée. Vous pouvez, un temps, crier à la xénophobie et au racisme mais la formule s’épuise. Que vous reste-t-il à faire? Imaginer un texte signé par tous les gouvernements, qui affirme la supériorité d’un engagement « global » sur tout débat démocratique national. Bien entendu, il s’agit d’un texte non contraignant mais ce n’est qu’un prélude. D’autres suivront, à propos desquels on expliquera que, puisque l’immigration est un problème, et qu’il n’est pas soluble au niveau national, on doit renforcer l’arsenal supranational. L’euro repose sur un raisonnement similaire: la monnaie est un sujet trop sérieux pour être laissé entre les mains des gouvernements nationaux; alors même que la monnaie touche à ce qu’il y a de plus caractéristique d’une culture politique, on a proclamé l’indépendance des banques centrales et leur organisation dans un système supranational, qui a vocation à être régulièrement renforcé. 

Une autre des faiblesses de nos démocraties n'est-elle pas qu'elles sont fondées sur des grandes décisions qui ne peuvent être annulées, qui ne laissent pas le choix, qui n'envisagent qu'une seul voie ? Quand on pense à l'actuelle situation du Brexit par exemple, ne doit-on pas en conclure que le problème est que nos systèmes de la même façon qu'ils n'ont pas envisagé qu'une sortie de l'UE était possible, ne semblent pas en mesure de proposer des structures qui permettent une véritable alternance ?
Angela Merkel a largement utilisé le slogan « Il n’y a pas d’alternative ». Mais on peut remonter plus longtemps en arrière: l’euro a été pensé comme si les peuples ne voulaient jamais en sortir. Nous pourrions prendre chacun des grands sujets: culture, politique, économie, finance, environnement, etc....et nous découvririons à chaque fois le même phénomène: il a été affirmé à un moment qu’il n’y avait qu’une politique possible. Et cela a justifié que l’on effectue des « transferts de souveraineté », qui sont en fait des affaiblissements de la démocratie. Cela fait des décennies que la paix est assurée en Europe entre les anciens belligérants de la Seconde Guerre mondiale; mais vous remarquerez que l’on continue à utiliser cet argument (« l’Europe c’est la paix ») pour pousser un autre objectif, très différent de ce qu’avaient imaginé Schuman, Adenauer ou de Gasperi: nos modernes européistes imaginent la création d’une Europe de la démocratie limitée. Le cas du Brexit est instructif dans la mesure où l’on voit bien ce que produit le fait de se fréquenter entre dirigeants en permanence, au détriment du débat national. Alors même que la négociation était possible, Theresa May a laissé traiter le sujet par des « technos »: au lieu de d’appuyer sur le Parlement et de profiter du Brexit pour renforcer son emprise politique. 

Quelles voies s'ouvrent à nous dès lors pour sortir de cette spirale négative ?
Le mouvement des Gilets Jaunes offre une occasion de reconquête de la décision au profit de la démocratie. Après tout, Emmanuel Macron, lorsqu’il prend la décision de lâcher du lest, budgétairement parlant, le fait en ignorant la règle du déficit limité à 3% du PIB. Cette règle, comme beaucoup de celles qui gouvernent l’euro, est parfaitement conventionnelle, arbitraire même. Le chiffre des 3% avait été fixé à l’époque de la négociation de Maastricht, au doigt mouillé. Ce faisant, Emmanuel Macron ne fait qu’entamer un processus de réappropriation de la décision budgétaire par la politique nationale. Evidemment, si l’on prend au sérieux le vote du budget par le parlement national, on doit prévoir d’avoir, un jour, un retour des finances publiques à l’équilibre. Mais ce sera une décision prise dans un cadre réaliste et cohérent, celui de la nation. D’une manière générale, il faut, dans tous les domaines, retrouver la voie du débat démocratique, du contrôle par le Parlement. Tout ce qui a été retiré à la démocratie comme pouvoir de décision doit lui être rendu. Et il faut encore renforcer la démocratie: là aussi utilisons la crise des Gilets Jaunes: mais il faut aller beaucoup plus loin encore que le débat proposé par Emmanuel Macron. 

vendredi 14 décembre 2018

Le diagnostic d'Henri Guaino




Après les annonces d'Emmanuel Macron face au mouvement des Gilets jaunes, Henri Guaino dresse le bilan du management de la crise par le gouvernement et met en garde contre son incapacité à transgresser les dogmes de la «mondialisation heureuse».

Bientôt quatre semaines de ce qui restera, quelle qu'en soit l'issue, comme «la crise des Gilets jaunes». Cette issue, nul ne peut encore la prévoir. Mais ces quatre semaines de protestations et de désordres nous en disent beaucoup sur l'état de notre société et sur son avenir.

Les images de violences, de pillages, ont fait apparaître les limites du maintien de l'ordre public par la police la gendarmerie. Plus profondément, s'est imposée l’évidence que les forces de l'ordre n'avaient ni la vocation ni les moyens d'assurer la cohésion de la nation et qu'il ne fallait pas confondre l'ordre social et l'ordre public, le second pouvant devenir mission impossible lorsque le premier est trop compromis.

Ce n'est pas encore une révolution, mais c'est déjà un soulèvement qui balaie l'autorité
La crise de 2008 et celle des Gilets jaunes, ce sont des portes qui se sont entrouvertes sur l'extrême fragilité de nos sociétés et de nos économies. La crise financière de 2008 nous a fait entrevoir le chaos économique, celle des Gilets jaunes nous fait entrevoir le chaos social. Nous autres, Français, nous savons maintenant que notre société est périssable. Ce n'est pas la première fois que notre pays connaît des mouvements sociaux qui se radicalisent. Mais celui-ci appartient à une espèce bien particulière : ce n'est pas la mutinerie d'une profession, d'une classe d'âge ou d'une région, c'est une mutinerie qui touche toutes les catégories sociales, tous les âges, toutes les régions et qui, au plus fort de sa popularité a recueilli, fait rarissime, jusqu'à 80% de soutiens dans l'opinion.

Ce mouvement n’a pas d'idéologie, pas de parti, pas de syndicat, pas de chef, il ne porte pas le nom propre d'une figure emblématique comme le poujadisme. Ce n'est pas encore une révolution, mais c'est déjà un soulèvement qui balaie l'autorité, non pas tant par ses violences où se retrouvent des extrémistes de tous les bords mais aussi les voyous et les casseurs, que par le fait qu’une partie de la société refuse tout à coup de jouer le jeu, de respecter les règles. Que tant de gens se retrouvent partout pour manifester quand et comme ils en ont envie, sans demander l'autorisation, allant, comme certains l'ont proclamé, où le cœur leur en dit, sans qu'aucune autorité y puisse rien, que l'on en soit arrivé là, voilà qui est le plus inquiétant pour l’avenir.

Le pouvoir a trop attendu. Il a laissé s'ouvrir la boîte de pandore de toutes les frustrations
Une limite a été franchie, transgression presque imperceptible derrière les incendies de voitures, les bris des vitrines, le vacarme des saccages et des grenades lacrymogènes, presque imperceptible mais décisive. Ce sentiment que, tout à coup, tout est permis, il ne fallait pas le laisser prendre conscience de lui-même au risque de toutes les surenchères et de toutes les radicalisations.

Le pouvoir aurait du répondre tout de suite : un gouvernement doit toujours être attentif à ne pas franchir cette limite au-delà de laquelle l’autorité vacille et lorsqu’il se rend compte qu’elle est atteinte, il doit tout de suite calmer le jeu. La rhétorique du «nous ne cèderons pas», «ce n'est pas la rue qui gouverne» atteint très vite ses propres limites. Savoir céder à temps fait partie de l'art de gouverner. Pour gouverner un peuple, il faut que celui-ci, à défaut d'adhérer, consente. «Je ne referai pas la France sans les Français », disait De Gaulle en 58. Qu’une partie minoritaire mais significative de la population oppose un refus absolument déterminé et c’est toute l'organisation de la société qui est ébranlée. Le pouvoir a trop attendu. Il a laissé s'ouvrir la boîte de Pandore de toutes les frustrations, de toutes les souffrances de toutes les rancœurs, de toutes les colères et de toutes les revendications et plus personne ne sait où cela mènera.

Le plus angoissant dans cette histoire n'est pas sur les ronds-points ou dans les rues il est dans les discours politiques et dans les analyses des spécialistes de l'opinion qui tournent en boucle à la radio, la télévision, car ils traitent comme de la politique ordinaire quelque chose qui ne l'est pas. Chacun fait des additions et des soustractions comme ont le fait à chaque annonce politique depuis des décennies. Le président de la République annonce enfin des mesures pour tenter de calmer les protestataires.

Ces mesures corrigent, en partie, les décisions qui ont fait déborder le vase des colères. Mais personne ne pose la question de savoir pourquoi le vase est plein. Des experts prennent des airs entendus pour expliquer que nous assistons à un tournant économique et social. Mais une correction n'est pas un tournant. Or, c'est bien un vrai tournant que réclame la société dans ses profondeurs et pas seulement la société française mais les sociétés de tous les pays développés. Ce vrai tournant ce serait de mettre sur la table et de décortiquer la machine à effacer les frontières, à broyer les sociétés, les économies, les cultures, les identités, machine infernale que nous avons mise en place depuis presque quatre décennies.

Tant qu’il en sera ainsi, le pouvoir se condamne à être toujours en retard d’une surenchère
La crise qui mine les sociétés des pays développés, celle de la France en particulier, est la crise d'un système qui, à force d'abîmer beaucoup de vies, à force de trop tirer sur la corde, atteint son point de rupture. Le drame c'est qu'il faudrait longtemps pour s’en extraire alors que l'urgence sociale et humaine est là. Mais, surtout, changer de politique pour contrer les effets les plus néfastes de ce système, pour rendre aux peuples la maîtrise de leur destin, pour leur permettre de choisir dans quelle civilisation, dans quelle société ils veulent vivre, exigerait des transgressions dont les pouvoirs installés, tous, quels qu'ils soient, semblent incapables, du moins dans cette Europe où l’élection de Trump et le Brexit ne paraissent pas avoir ébranlé les certitudes de la classe dirigeante.

Tant qu’il en sera ainsi, le pouvoir se condamne à être toujours en retard d’une surenchère. Ce qui rend la situation actuelle très dangereuse c’est bien cette incapacité à transgresser les dogmes de «la mondialisation heureuse», de «l’Europe heureuse», du «multiculturalisme heureux», qui nous gouvernent depuis trop longtemps, confrontée au sentiment qu’éprouvent désormais ceux qui en sont les victimes que «cela ne peut plus durer». Manifestement, tout le monde n’en a pas pris la mesure.

samedi 1 décembre 2018

Les gilets jaunes vus par Natacha Polony




La mobilisation des Gilets jaunes se poursuit et a été particulièrement marquante sur les Champs-Elysées, non loin du palais présidentiel qui, selon la journaliste Natacha Polony, joue avec cynisme sur un mouvement dont il ne comprend pas l'ampleur.
La fumée des barricades embrasées donnait aux illuminations de Noël un aspect d’étrange féérie. Les Champs-Elysées n’avaient sans doute jamais connu un tel chaos. Et l’on pourra se demander qui, de la mairie de Paris ou des forces de l’ordre, est responsable d’avoir laissé le matériel des innombrables travaux de voirie sur un espace où était annoncée une manifestation, un espace que les CRS auraient pu sécuriser mais dont ils ont choisi de laisser l’accès libre pour ensuite déplorer le triste spectacle.
Bilan catastrophique, mais le pouvoir peut se féliciter
L’analyse des décisions d’encadrement des forces de l’ordre devra d’ailleurs être fait : il était étonnant de voir des CRS chasser des manifestants d’un périmètre et ne pas le sécuriser par la suite, de sorte que les mêmes manifestants revenaient par des rues adjacentes. Les images enchanteront les télévisions américaines qui pourront disserter à loisir sur la France, pays de guérilla.
Bilan catastrophique, mais le pouvoir peut se féliciter. Les Français retiendront les images de la manifestation parisienne, commentées tant et plus par des chaînes d’information continue dont les innombrables experts distinguaient doctement parmi les manifestants des militants d’ultradroite et des identitaires, au motif que surnageaient quelques drapeaux bretons ou vendéens. Pourtant, sur les 106 301 Gilets jaunes officiellement recensés (chiffre vraisemblablement sous estimé, mais hilarant de précision et surtout extrêmement important), 8 000 seulement étaient à Paris. Partout ailleurs, à Bordeaux, Montauban, Toulouse ou Colmar, les gens qui défilaient l’ont fait avec une admirable dignité, dans un souci du bien commun qui force le respect.
Le président de la République a préféré fustiger ceux qui «ont agressé les forces de l’ordre», laissant croire qu’il s’agirait de Gilets jaunes et non ces casseurs
Le contraste avec les déclarations du ministre de l’Intérieur tentant de renvoyer l’ensemble des gilets jaunes à l’extrême droite illustre la déchéance d’un pouvoir acculé.
Tous les observateurs honnêtes témoigneront que, même à Paris, la majorité des manifestants était pacifique. Quand un jeune homme s’est avisé de briser la vitrine de la boutique Zadig et Voltaire du Rond Point, les forces de l’ordre l’ont laissé faire, et ce sont des Gilets jaunes qui se sont interposés. Mais le spectacle offert par les chaines d’info, comme les commentaires des macronistes officiels et officieux, ne laissait pas deviner ce civisme, malgré les nombreuses Marseillaises entonnées ici ou là. Le président de la République a préféré fustiger ceux qui «ont agressé les forces de l’ordre», laissant croire qu’il s’agirait de Gilets jaunes et non ces casseurs qui s’infiltrent dans chaque manifestation.
Emmanuel Macron, du temps où il faisait la leçon à son prédécesseur, avait reproché à François Hollande son mépris pour les manifestants de la Manif pour tous. La tactique était pourtant simple, renvoyer à toutes forces les citoyens pacifiques du premier jour vers Civitas et les identitaires, laisser le mouvement se radicaliser pour mieux le décrédibiliser. Les Gilets jaunes sont un mouvement spontané, venu des tréfonds du corps politique. Une colère, une indignation, même, contre un système injuste qui empêche peu à peu les petites classes moyennes de vivre correctement de leur travail.
Les privilèges qui furent abolis dans la nuit du 4 août 1789 se sont reconstitués
La morgue macronienne et les caricatures de Christophe Castaner n’ont qu’un objectif : renforcer les éléments radicaux de ce mouvement pour le transformer en une éruption extrémiste. Mais la colère des Gilets jaunes est d’un autre ordre qu’une protestation contre un projet de loi. C’est une lame de fond qui monte. Les Gilets jaunes ne sont que les premiers soubresauts du séisme à venir. Car ils incarnent ce tiers état qui aspire simplement à ce que soient tenues les promesses de la démocratie. Un tiers état qui trime pour boucler ses fins de mois et qui voit les 0,1% les plus riches échapper à l’impôt, qui voit l’Etat s’appauvrir et couper dans les services publics plutôt que de lutter contre les procédés d’optimisation fiscale des multinationales.
La question politique qui s’impose à nous est de savoir comment on peut se retrouver, plus de deux siècles après la révolution française, face à des mouvements populaires qui ressemblent tant à ceux d’un peuple soumis à l’ancien régime. Les privilèges qui furent abolis dans la nuit du 4 août 1789 se sont reconstitués. Emmanuel Macron n’est évidemment pas la cause de ce phénomène, dont il faut chercher les sources dans le processus de dérégulation de l’économie qui a peu à peu détruit le compromis social et politique issu de la seconde guerre mondiale. Mais Emmanuel Macron avait réussi à faire croire le temps d’une campagne qu’il portait la nouveauté.
Il était le changement sans le chaos, la «révolution» sans la violence mais avec l’enthousiasme. Les quelques uns qui tentaient alors de faire valoir que le changement proposé n’était que de façade, qu’il s’agissait de remplacer les hommes pour mieux préserver le système, ont été traités de «déclinistes», de «populistes» ou de «réactionnaires». Il était hors de question de gâcher la fête avec des interrogations désagréables, comme celle qui consistait à demander ce qui se passerait le jour où, au pied du mur, il faudrait choisir entre les propositions contradictoires de l’«en même temps», et si le macronisme – ô suspense – préférerait fâcher le peuple ou les lobbys. Il n’y aura fallu que dix-huit mois. Quelques mois pour démontrer que dans un environnement économique contraint, où l’orthodoxie budgétaire interdit tout investissement, mais où il est également inenvisageable de protéger ses filières vitales, la seule marge de manœuvre possible est l’impôt, non pas pour les plus riches, qui partirait avec les derniers capitaux, mais pour les classes moyennes assignées à résidence.
 Il est urgent d’offrir un débouché politique à la colère d’un peuple qui se sent acculé
La vieille recette de la reductio ad lepenum de toutes les oppositions ne fonctionnera plus très longtemps. En revanche, il est urgent d’offrir un débouché politique à la colère d’un peuple qui se sent acculé, condamné à la simple survie pour préserver un système dans lequel les individus sont privés de leur rôle de citoyens pour n’être que des rouages d’une machine économique orientée vers le profit de multinationales déterritorialisées et d’élites détachées de toute appartenance et de toute solidarité. Les Pierre Moscovici et les Jean-Claude Junker seraient bien avisés d’entendre le grondement de tous les Gilets jaunes du monde occidental, car nul ne peut souhaiter que la colère se transforme en rage et en désespoir.

dimanche 21 octobre 2018

De la Vème république et de son déclin




Source

Pavane pour une république (presque) défunte – par Patrice Gueniffey

Depuis la Révolution française, toute notre histoire constitutionnelle et politique pourrait être résumée à une quête : celle du gouvernement qu’appelle la société démocratique issue de la Révolution française. Si celle-ci avait en effet inventé un nouveau type de société, elle avait échoué à lui donner un gouvernement.

Entre parlementarisme (quatre républiques et deux régimes monarchiques et parlementaires) et autoritarisme (deux empires), il aura fallu près de deux siècles pour trouver enfin, en 1958-1962, une solution pas très différente du régime auquel songeaient les hommes de 1789 : qui associe autorité et liberté, exécutif fort et droits du parlement, monarchie et république, la première inscrite dans la fonction présidentielle (qui rappelle à bien des égards la figure du roi de justice), la seconde dans la coopération du gouvernement et du parlement.

Autrement dit, pour la première fois dans notre histoire moderne, la France possède depuis 1958 un régime politique entouré d’un large consensus – l’unanimité n’est pas de ce monde – qui réunit les deux caractéristiques que le constitutionnaliste anglais Walter Bagehot estimait, dans un traité publié en 1864, The English Constitution, indispensables à tout régime politique, qu’il soit de forme monarchique ou républicaine : la dimension « dignified » et la dimension « efficient », la première incarnée par l’exécutif, la seconde trouvant son expression dans l’action des pouvoirs publics. Et d’ajouter :

« In such constitutions there are two parts (…) : first, those which excite and preserve the reverence of the population – the dignified parts, if I may so call them ; and next, the efficient parts – those by which it, in fact, works and rules. There are two great objects which every constitution must attain to be successful (…) : every constitution must first gain authority, and then use authority ; it must first win the loyalty and confidence of mankind, and then employ that homage in the work of government. »

Autant dire qu’un régime politique ne tient pas seulement dans un assemblage plus ou moins ingénieux d’institutions. Il s’explique également, et d’abord, par la pratique des institutions, et par la personnalité ou le comportement de ceux qui gouvernent. La constitution, il est vrai, confère la capacité juridique de vouloir et de décider ; mais en aucun cas elle ne donne la capacité politique de vouloir et de décider.

Cette dernière dépend avant tout de la confiance, cette relation un peu mystérieuse qui ne se quantifie pas, aussi appelée légitimité, que le suffrage peut bien établir, ou en tout cas attester au moment de l’élection, mais sans garantir qu’elle se maintiendra jusqu’à la prochaine échéance. Si les institutions autorisent à gouverner, la possibilité de gouverner effectivement dépend d’une relation entre gouvernants et gouvernés dont la substance est avant tout morale et se déploie au-delà du cercle tracé par la constitution.

En d’autres termes, et cela vaut pour tous les régimes politiques, sauf hypothèse d’un système purement tyrannique dont on chercherait en vain un exemple dans l’histoire – même les pires tyrannies ne se sont maintenues qu’autant qu’elles étaient soutenues par une fraction au moins de l’opinion –, s’il ne peut exister de capacité réelle de décider sans confiance, la confiance ne peut exister sans respect ni déférence.

Les tribulations de la Ve République, et en vérité ce qui ressemble bien à sa chute, en offrent une illustration frappante, et pour une raison évidente : la personnalisation de la fonction présidentielle y renforce l’importance de tout ce qui tient à la personne et au comportement de ceux qui en sont investis.

Sans prétendre dévoiler un secret qui n’en est plus un, il est évident aujourd’hui que, si la lettre de la Constitution demeure (partiellement, tant le texte a été amendé, au point d’en être défiguré), son esprit a disparu.

Pour le comprendre, reprenons la distinction établie par Bagehot et demandons-nous jusqu’à quel moment la Ve République a été « efficient ». Il n’est pas exagéré de dire que le tournant s’est produit en 1986, lorsque François Mitterrand, la gauche ayant été battue aux législatives, ne s’est pas démis de ses fonctions et que la droite a accepté, par crainte d’une crise de régime et par un désir irrépressible de revenir aux affaires et de prendre sa revanche sur 1981, de gouverner avec le Président socialiste. En fait, la droite se résignait, en échange d’un pouvoir purement nominal, à ne pas gouverner puisque, même sortie vainqueur des élections, sa légitimité législative pouvait difficilement rivaliser avec celle, présidentielle, d’un chef de l’Etat au surplus décidé à ne pas faire la vie facile au nouveau gouvernement. L’institutionnalisation, au sommet de l’Etat, de la paralysie et de l’impuissance fut le premier résultat de cette cohabitation, contre l’esprit de la Ve République, qui était justement de remédier à l’impuissance qui avait marqué la fin du régime précédent.

Cette situation, sanctionnée par la défaite de Jacques Chirac en 1988, se reproduisit par deux fois, à intervalles rapprochés, avec les mêmes conséquences, en 1993-1995 d’abord, en 1997-2002 ensuite. La réforme du quinquennat acheva de faire du régime fondé en 1958 l’expression même de la paralysie et de l’impuissance : le Président ne se voyait-il pas pour ainsi dire destitué de la position en surplomb qui lui avait été accordée, transformé en un super-premier ministre, rôle où il perdait encore un peu plus l’apparat propre à la fonction, dépossédé enfin, pratiquement, du recours à la dissolution qui faisait de lui l’arbitre de la vie politique ?

Le « dignified » ne pouvait survivre longtemps à l’écroulement de « l’efficient ». On peut dire de cette « dignified part » qui suscite le respect et constitue la condition sine qua non de l’action politique qu’elle a subsisté jusqu’à la présidence de Jacques Chirac incluse, en raison d’un facteur purement accidentel : la prestance naturelle du personnage.

Ce qui veut bien dire que cette « qualité » ne tient pas tant à la somme des pouvoirs réunis dans les mains du Président qu’au respect dont l’investissent les Français, mais qu’il doit ensuite conserver. Or, ce côté « dignified », c’est tout simplement la légitimité qui seule rend possible l’usage politique des prérogatives juridiques prévues par la Constitution. Si la personne de Chirac a permis de prolonger un peu l’apparence du pouvoir gaullien – dont il faut reconnaître qu’il fit encore usage en 2003, en s’opposant à la guerre d’Irak –, en réalité toute « légitimité » avait déjà disparue. Les costumes croisés de Chirac étaient comme un voile qui dissimulait le vide et le néant.

Dans l’histoire politique française, on a très souvent vu le peuple renverser ses gouvernants, par l’émeute ou par les urnes. Mais, de mémoire d’historien, on n’avait encore jamais vu le gouvernement renverser le peuple : même le 18 brumaire, même le 2 décembre 1851, et même le 10 juillet 1940. Or, c’est ce qui se passa en 2005 à l’occasion du référendum sur le traité établissant une constitution pour l’Europe. Evénement gravissime – qui rappelle ce que Guglielmo Ferrero écrivait dans son essai Pouvoir. Les Génies invisibles de la cité : la base de toute confiance politique réside dans le respect loyal, par les gouvernants, de la constitution qui les oblige. Ferrero admettait une exception, en faveur des « gouvernements qui commencent » et que ne protège aucun consensus majoritaire. Dans le cas de la Ve République, en 2005, il y avait longtemps que le consensus majoritaire était acquis, ce qui ôte au crime toute circonstance atténuante.

Cette trahison – plus encore, ce véritable coup d’Etat contre la constitution et les principes de notre république – a marqué le divorce définitif entre le peuple et ses élites. D’un côté, des électeurs qui n’attendent plus rien de leurs dirigeants, de l’autre des élites qui se croient désormais déliées de tout devoir envers leurs commettants.

C’est alors, entre le vote du 29 mai 2005 et la ratification par le Congrès du traité de Lisbonne en février 2008, que la dimension « dignified » de la Constitution s’est défaite.

En effet, dès lors qu’il est devenu inutile de conquérir et de s’attacher durablement la confiance du pays pour donner une base solide au pouvoir de gouverner, donc de décider, pourquoi se gêner ? D’autant qu’à ce moment où l’ancienne génération politique issue de la guerre et des années 1950 et 1960 finissait de disparaître, on assistait, comme dans tous les secteurs, à une baisse de la qualité du personnel politique, de plus en plus formé au moule des grandes écoles ; de plus en plus issu de l’administration ; de moins en moins instruit ; associant de plus en plus souvent manières vulgaires et intérêts sans intérêt ; sans compter enfin que, venu à la politique dans un temps de paix, son apprentissage s’était identifié plutôt au management ou à la gestion d’affaires prosaïques qu’aux grandes décisions requises dans les temps de troubles et de dangers.

Forts de la victoire qu’ils avaient remportée en 2005, nos dirigeants ont donc commencé à prendre leurs aises. D’un autre côté, s’ils n’ont plus de raisons de respecter les citoyens dont ils ne tiennent plus leur pouvoir, ceux-ci n’ont plus besoin d’être très regardants sur les qualités de leurs dirigeants, puisque de toute façon ils n’en attendent plus rien, ou en tout cas rien de mieux qu’une suite sans fin de trahisons et de manquements aux règles.

Vous aurez observé que depuis 2007, et la date n’est pas innocente, le quinquennat se réduit en fait à un mandat présidentiel annuel (et probablement la situation serait-elle la même si l’on avait conservé le septennat, renouvelable ou non). Nicolas Sarkozy, qui pourtant ne manquait ni de talent, ni de volonté, ni de courage, ni d’idées, a été « tué » par de minuscules incidents, mais dotés d’une très forte charge symbolique : la malencontreuse soirée au Fouquet’s, le yacht de Bolloré, le (plutôt touchant d’ailleurs) « Avec Carla, c’est du sérieux », sans oublier, bien sûr, le fameux « Casse-toi, pauv’ con ! ». On n’en finirait pas d’égrener les bourdes, les scènes grotesques et les propos malheureux dont François Hollande se fit une spécialité, et il serait cruel d’égrener tant de fautes que n’équilibre aucun bilan positif, à aucun moment ni dans aucun domaine. On rappellera simplement que si cet homme par ailleurs plutôt sympathique fut méprisé comme aucun autre chef d’Etat avant lui, il le dut à son dialogue plein de sollicitude et d’humanité avec Leonarda. D’un coup, ce qui pouvait lui rester de prestige et même seulement de respect en cet automne 2013 se dissipa comme un rond de fumée. Jamais il ne se remit de cette humiliation infligée aux Français. C’est comme s’il était descendu, entraînant avec lui la France dans l’abjection.

Episodes minuscules, fautes de comportement, maladresses qu’on pardonnerait à tout un chacun, certainement, et, dira-t-on, que l’on devrait rapporter à leur juste mesure en ne les confondant pas avec les questions vraiment importantes. C’est vrai, mais ces petites choses insignifiantes ont agi sur l’organisme comme la prolifération sournoise de cellules cancéreuses. On songe à Victor Hugo disant de Napoléon III : « Ce n’est pas que nous le haïssons, c’est qu’il nous fait honte ! » Il est des humiliations que le coupable ne peut pas plus réparer que les témoins ne peuvent les oublier. C’est comme si les Français se sentaient  insultés par celui qui a la charge de représenter.

Certainement notre obsession de la transparence n’arrange rien. On savait bien que de Gaulle ne portait pas toujours dans son cœur le peuple français, mais à l’exception du fameux « Tous des veaux », ils n’étaient pas nombreux à connaître les commentaires peu amènes qu’il faisait à l’endroit des Français : « Qu’ils crèvent ! » était son mot favori. Mais ces propos amers ne franchissaient pas les murs de la Boisserie, et chaque Français n’avait pas encore endossé le costume du valet de chambre qui traque sans répit sur les réseaux sociaux la moindre parole et le moindre geste des puissants. Peut-être est-il aujourd’hui matériellement impossible d’échapper à l’inquisition médiatique et de conserver un respect auquel contribuait notablement l’ombre dont s’enveloppaient ceux qui gouvernent : le secret de la famille cachée de Mitterrand ne fut pas éventé avant sa disparition. Il faut dire que Jean-Edern Hallier, qui menaçait de tout révéler, fut opportunément écrasé alors qu’il circulait à bicyclette.

Mais il y a autre chose : peut-être la Ve République souffre-t-elle du même syndrome que la monarchie d’Ancien Régime. Louis XIV avait fait du métier de roi quelque chose de presque inaccessible au commun des mortels, qui exigeait du souverain qu’il renonçât à tout bonheur privé et fût roi vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. Aucun de ses successeurs, ni Louis XV ni Louis XVI, n’avait réussi, ni même essayé, de se tenir à cette altitude. L’un tenait à ses plaisirs, l’autre au bonheur simple de la vie de famille, et ce qu’ils avaient d’humain, de trop humain, n’avait pas peu contribué à la perte de prestige d’une monarchie dont le Roi-Soleil restait, pour ainsi dire, le mètre-étalon. Le général de Gaulle n’a-t-il pas fait la même chose en fondant le Ve République ? Qui d’autre que lui pouvait, lui succédant, devenir de Gaulle ? Pompidou n’y réussit pas mal, mais il était couvert par l’ombre encore très présente du Général. Giscard d’Estaing ne put s’empêcher de jouer de l’accordéon, d’avoir des accidents avec des actrices, de boire le café avec des éboueurs et d’accepter quelques diamants offerts par des potentats africains. L’air est trop pur à ces altitudes. Comme il n’y eut pas de deuxième Louis XIV, il ne pouvait y avoir de nouveau de Gaulle. Seul François Mitterrand, en cultivant le secret et en s’entourant d’un mur d’apparence, sut endosser le costume taillé pour le chef du Coup d’Etat permanent.

Emmanuel Macron le montre bien, lui qui, après une si détestable campagne électorale (« Il n’y a pas de culture française ! »), avait su se glisser dans le costume présidentiel avec une aisance déconcertante et qui, le soir de son élection, en impressionna plus d’un. J’avoue avoir alors pensé, comme beaucoup de Français qui n’étaient pas de son camp, que peut-être on avait trouvé l’oiseau rare, celui qui, sans être de Gaulle, possédait assez d’épaisseur et de substance pour enfin réformer ce pays réputé irréformable. Ses apparitions à l’étranger tranchaient avec le débraillé et le comportement toujours un peu ridicule de son prédécesseur.

Las, ce n’était qu’une illusion d’optique, liée précisément à l’insignifiance du prédécesseur. Au fond, n’importe qui serait apparu comme un prodige après le précédent locataire de l’Elysée. Il aura suffi, après une année dont on ne peut dire qu’il n’en restera rien, d’un été pour que tout s’écroule, et de la même façon qu’après 2007 et 2012. Ce ne sont pas les attaques de l’opposition (qui, dans le cas d’Emmanuel Macron, n’existe pas, sauf sous la forme du Rassemblement national qui est en fait, aujourd’hui, sa meilleure chance de survie politique), qui ont mis un terme prématuré à son quinquennat, mais, une nouvelle fois, d’infimes choses qui touchent à l’essentiel : des petites phrases mal contrôlées prononcées hors des frontières ; un mépris mal caché pour ceux qui l’ont élu – les retraités en particulier – ; un goût juvénile pour l’affrontement et une certaine vulgarité d’époque, dont il y aurait beaucoup à dire.

Encadrant la mystérieuse affaire Benalla qui, parce que mystérieuse, nourrit fantasmes et soupçons, deux photos qui ont en vérité profondément choqué les Français : la première prise à l’Elysée lors de la fête de la musique, la seconde à Saint-Martin en compagnie de deux personnages douteux à demi-dénudés.

Il est probable qu’Emmanuel Macron s’est prêté à l’objectif du photographe sans penser à mal. C’est un désir profond des gens arrivés au sommet que de redescendre de temps en temps, et de descendre d’autant plus bas qu’ils sont montés plus haut. On rencontrait les mêmes dans l’aristocratie française à la veille de la Révolution. Il est bien normal que l’aristocratie de l’ENA adopte aujourd’hui les mêmes comportements et se livre, sans honte, à ce que Tom Wolfe appelait d’une expression si parlante, « La nostalgie de la boue », le plaisir de se vautrer, d’épouser l’espace d’un instant le contraire de ce qu’on est. Tom Wolfe en avait donné un exemple dans Le Gauchisme de Park Avenue : le grand chef d’orchestre Leonard Bernstein faisant la roue devant les Black Panthers, le temps d’une réception mondaine.

Mais laissons là ces considérations sociologiques sur les faiblesses de nos élites technocratiques, qui témoignent surtout de ce qu’en fait, aucun de nos gouvernants ne peut plus monter très haut.

La constitution protège notre Président, et c’est heureux. Son mandat réel d’un an, désormais expiré, se prolongera encore, nominalement, jusqu’en 2022. Sauf catastrophe bien sûr. Des événements graves pourraient même lui redonner momentanément un peu de lustre, même si les attentats de 2014 et 2015 ont montré qu’il ne fallait pas en escompter un regain durable de crédibilité politique. Surtout, l’absence toute opposition organisée, sauf aux extrêmes, protège non seulement le Président, mais le système tout entier dont la famille Le Pen est le meilleur allié puisque, ne pouvant accéder au pouvoir, elle assure comme une rente aux vieux partis, en dépit du discrédit qui est le leur. Et il est peu probable de voir la gauche et la droite se renouveler et se reconstituer, tant elles ont été laminées par l’absurde système des primaires que ces têtes molles avaient inconsidérément adopté en 2017.

Dans ces conditions, peut-être, mais nous abordons ici en terre d’Uchronie, verra-ton ce président désormais privé de toute vraie légitimité, abandonné par la confiance et réduit au maigre carré de ses soutiens de départ (moins Gérard Collomb), continuer de gouverner un peu dans l’intérêt de ses amis et beaucoup dans l’intérêt du cahier des charges fixé par Bruxelles, délivré de toute crainte par l’absence d’alternative. Pour rester en Uchronie et en supposant que la droite et la gauche restent plongées dans l’état de coma dépassé qui est le leur, François Hollande ne pourrait-il pas concevoir l’audacieux scénario d’un retour gagnant en 2022, où il apparaîtrait, le temps ayant fait son œuvre, comme une sorte de Jacques Chirac bonnasse et grâce à Dieu mieux portant ? Il y a des époques où il vaut mieux s’amuser de tout.

Mais revenons à la question centrale : si l’absence de dignité accroît l’inefficacité (l’impuissance politique), l’inefficacité structurelle explique aussi l’indignité et la médiocrité de nos dirigeants (même quand ils se réclament de la pensée de Paul Ricoeur).

Le déclin de l’efficacité du politique a commencé juste après la mort de De Gaulle, lorsqu’on a commencé d’élargir les compétences du Conseil constitutionnel.

J’irai vite. Ce « juge », qui n’était là que pour protéger l’exécutif contre les empiètements du législatif, a peu à peu conquis le statut de « juge de la loi », évolution qui exprimait en fait le renversement des relations entre droits individuels et intérêt commun. Le territoire de compétence du Conseil constitutionnel n’a cessé de s’accroître, au point que l’action du gouvernement (et de tous les responsables politiques) est exposée aujourd’hui à la menace permanente d’un veto des juges, et de juges dont chacun sait qu’ils ne sont pas neutres politiquement.

Les rapports entre démocratie et république (qui ne vont pas forcément ensemble) s’en sont trouvé bouleversés : on est passé d’une république où l’intérêt public l’emportait, le cas échéant, sur les droits individuels, à une démocratie où rien n’est supérieur aux droits des individus.

Ce qui a conforté cette évolution, contribué à ce véritable renversement hiérarchique entre autorité du politique et pouvoir des juges, et entraîné l’impossibilité pratique de toute vraie action politique qui en découle (le gouvernement administre mais ne gouverne plus), c’est que, depuis la fin des années 1970, le pouvoir est essentiellement et de plus en plus empêché : le « souverain captif » d’André Tardieu, ce n’est plus le peuple, mais l’Etat.

Si, concernant les relations entre politique et magistrature, nous sommes revenus à la fin de l’Ancien Régime, lorsque les Parlements (qui étaient alors des cours judiciaires auxquelles on avait donné le droit d’enregistrer, donc de rendre applicables les lois) avaient le pouvoir de faire échec aux politiques réformatrices, dans le domaine strictement politique la marge d’action des gouvernements s’est vu réduite comme peau de chagrin : la décentralisation administrative les a désarmés par le bas ; la construction européenne et la fin des monnaies nationales les ont désarmés par le haut (quelle politique peut-on conduire si l’on ne dispose pas de la maîtrise de la monnaie ?) ; enfin, la globalisation économique a réduit leurs possibilités d’intervention en matière industrielle ou commerciale. L’économie échappe aujourd’hui en grande partie au contrôle des Etats, en tout cas de ceux qui ont laissé tomber de leurs mains « le sceptre et la couronne ». Pour ceux-là – et je ne parle ici que de l’Europe occidentale – le territoire de l’action politique a considérablement rétréci.

On comprend bien que cette déconstruction systématique de l’Etat et la réduction de son champ d’action a eu des conséquences : d’abord le remplacement de l’action politique par les techniques de la « communication », celles-ci ayant pour fonction de couvrir d’un rideau de fumée l’impuissance réelle de nos gouvernements ; et, comme il faut bien faire quelque chose, le déplacement de la décision de l’important vers l’accessoire et l’inutile, autrement dit ce que nous appelons pompeusement les « questions sociétales », ce bric-à-brac où le grotesque côtoie le insignifiant, mais qui, dans la pratique, se traduit par la mise en œuvre et la garantie de droits toujours plus nombreux au bénéfice des individus et, surtout, de prétendues minorités.

Marcel Gauchet l’avait écrit dès 1980 : « Les droits de l’homme ne sont pas une politique. » Les droits de l’homme, c’est en réalité ce qui reste lorsqu’il n’y a plus de politique.

Imagine-t-on, en cas d’accident nucléaire, nos malheureux gouvernements envoyer sur le lieu de la catastrophe, pour éviter que les conséquences n’en soient encore pires, 600 000 militaires, ouvriers, techniciens et pompiers, comme l’ont fait les Soviétiques à Tchernobyl en 1986 ? Certes non. Le nucléaire est d’ailleurs une très bonne illustration du passage, en un demi-siècle, de l’efficacité à l’impuissance politique. Dans quel autre domaine trouve-t-on l’exemple d’une politique qui fut l’effet d’une décision ensuite appuyée par la volonté et la détermination de gouvernements qui surent mobiliser les ressources nécessaires pour mener à bien ce projet ? C’est l’un des grands chapitres de l’histoire des IVe et Ve Républiques. Nous le savons, la plupart de nos centrales ont aujourd’hui dépassé la durée pour laquelle elles avaient été conçues. Pour être à la hauteur des initiateurs de cette politique, il faudrait, en procédant à des arbitrages et des choix douloureux en matière budgétaire, lancer un grand programme de rénovation et de remplacement de notre parc nucléaire, étant entendu qu’il n’existe pas aujourd’hui d’alternative sérieuse à ce mode de production de l’énergie. Mais c’est justement que nos gouvernants n’ont plus les moyens, et moins encore le courage, d’aller contre l’opposition d’une poignée d’écologistes brandissant de grands principes moraux qui ont désormais valeur de tables de la loi et qui, pour le savoir, n’avoueront jamais que l’abandon du nucléaire signifie, comme en Allemagne, de renouer avec le charbon. Comme tétanisés, nos gouvernants promettent donc la fin du nucléaire, suffisamment éloignée dans le temps pour être certains de ne pas avoir à assumer les conséquences de cette capitulation, tout en sachant que le vieillissement des centrales en activité n’est pas sans exposer à quelques risques bien plus sérieux.

Cette situation rappelle fâcheusement la fin de la IVe République, qui ne cessait d’envoyer des renforts sur l’autre rive de la Méditerranée alors même que la majorité des dirigeants ne croyait déjà plus à la possibilité de garder durablement l’Algérie.

Face aux défis qui ne sont plus devant nous, mais qui sont déjà là – environnementaux, démographiques, migratoires ou tenant à la cohésion de nos sociétés – et qui exigeraient de définir des priorités, de faire des choix et de prendre des décisions certainement déplaisantes, nos gouvernants sont absolument désarmés.

Les institutions restent debout ; mais il n’y a plus personne pour les habiter. Faut-il croire à un sursaut ? A une initiative forte et mobilisatrice qui permettrait de renouer les liens de confiance qui se sont dénoués ? Comme on sait, la confiance revient difficilement, dès lors qu’elle a été trahie. Les couples le savent bien. Les raccommodements durent le plus souvent ce que durent les illusions. La solution viendra-t-elle de l’extérieur du système, comme en 1800, en 1940, en 1958 ? Nul ne peut le savoir, ni prévoir sous quelle forme. L’avenir est taiseux, il garde son secret.

Mais peut-être, pour ne pas trop accabler nos dirigeants, est-il nécessaire de rappeler aussi que les citoyens portent leur part de responsabilité dans cette situation. Après tout, si notre république se meurt, ou plutôt se vide de sa substance, c’est aussi qu’il n’y a plus vraiment de républicains. Nous formons assurément une démocratie, et même de plus en plus. Mais une république ? Le démontrer exigerait d’entrer dans quelques considérations détaillées, mais nous pouvons tenir pour acquis que la démocratie est en train de tuer la république, ou que trop de démocratie tue la démocratie. Alexis de Tocqueville en avait fait le sombre pronostic il y a plus d’un siècle : des deux formes de la démocratie, comme égalité sociale et comme liberté politique, la première aurait raison de la seconde. La démocratie comme condition sociale, poussant à l’individualisation toujours plus poussée de nos sociétés, éroderait, jusqu’à les détruire, les idées de bien commun, d’intérêt public, d’amitié sociale, de devoirs envers la collectivité sans lesquelles il ne peut y avoir de citoyenneté, autrement dit de liberté politique, cette liberté politique sans laquelle la démocratie-égalité n’aurait pu s’enraciner. La plante étouffe la racine qui l’a nourrie. Nous en sommes là. La démocratie s’est étendue, depuis la Seconde guerre mondiale, à la plus grande partie de la surface de la terre, et même là où elle ne s’est pas acclimatée, les libertés civiles progressent. Elle est partout, les citoyens nulle part. C’est que le fardeau est trop lourd à porter, et que de moins en moins nombreux sont nos contemporains qui acceptent de sacrifier aux devoirs du citoyen les droits qui n’ont cessé de se multiplier et dont chacun entend jouir pleinement et sans entraves. Une récente étude, publiée au début de 2017 par la revue Journal of Democracy, ne montrait-elle pas que plus on descend l’échelle des âges, moins la démocratie apparaît comme un régime séduisant ? C’est que le lien entre la cause – la liberté – et l’effet – les droits – s’est dénoué. Dès lors, la prédiction la plus plausible qu’on puisse faire consiste à suivre la prémonition de Tocqueville : le gouvernement non-démocratique de la société démocratique des individus, société dans laquelle Homo festivus (si bien anatomisé par Philippe Muray) succédant à Homo politicus, le régime de la simple surveillance destiné à protéger ce grand enfant démocratique contre lui-même, remplacerait le gouvernement de la collectivité par elle-même.

Nous entrons dans une nouvelle ère, et, en définitive, nous avons les dirigeants que nous méritons. Quid, alors, de l’avenir ? Eh bien, nous verrons, ou nous ne verrons pas.

En 1820, Joseph de Maistre, lassé d’entendre Louis de Bonald, son vieux complice en contre-révolution, se plaindre de la marche des choses, lui écrivait ceci :

« Je vois parfaitement ce qui vous choque et vous afflige ; mais j’appelle à mon secours une de mes maximes favorites (…) : L’œil ne voit pas ce qui le touche. Qui sait si vous n’êtes pas dans ce cas, et si l’état déplorable qui vous arrache des larmes est cependant autre chose que l’inévitable nuance qui doit séparer l’état actuel de celui que nous attendons ? Nous verrons ; ou bien nous ne verrons pas, car j’ai soixante ans ainsi que vous, et si le remède est chronique comme la maladie, nous pourrons bien ne pas voir l’effet. »

Patrice GUENIFFEY

vendredi 19 octobre 2018

Du mot race





FIGAROVOX.- Le 12 juillet dernier, à l'unanimité, les députés ont symboliquement supprimé le mot «race» de l'article 1er de la Constitution. Est-ce une victoire importante dans la lutte contre le racisme ou cette décision peut-elle avoir des effets pervers?

Pierre-André TAGUIEFF.- Il s'agit d'une victoire imaginaire. L'illusion est ici à son comble. Elle dérive d'un certain nombre d'erreurs d'analyse, de connaissances insuffisantes sur la question et d'un manque de réflexion. Le consensus observé est le simple effet du conformisme idéologique des députés qui ont voté la proposition de loi en croyant qu'ils adaptaient ainsi le texte constitutionnel aux «nécessités du temps». Ce conformisme, expression d'une orthodoxie dont la formation date du début des années 1970, est fondé sur un certain nombre de présuppositions qui ne sont jamais soumises à un examen critique. En disqualifiant, au nom des progrès de la connaissance scientifique, la catégorie de «race», un certain nombre de généticiens engagés avaient cru alors, en toute bonne foi, avoir définitivement privé le prétendu «racisme scientifique» de son fondement, qui serait un «déterminisme» génétique total des aptitudes humaines. Leur erreur était de croire que l'efficacité de la lutte contre le racisme dépendait principalement de l'autorité accordée à la science.

Les adeptes de cette gnose antiraciste sont donc convaincus en premier lieu que les progrès de la génétique ont établi définitivement que la notion de race, simple «construction sociale» à leurs yeux, est scientifiquement dépourvue de sens, étant dénuée de toute valeur opératoire. Ils témoignent ainsi de leur ignorance du rebondissement des débats sur la question depuis le début des années 2000, dans le sillage des travaux sur le génome humain. Et, d'une façon plus générale, ils oublient que le savoir scientifique ne cesse d'évoluer, et qu'en particulier, dans le savoir sur la diversité humaine, il n'y a pas de vérités définitives. En deuxième lieu, ils croient fermement que le mot «race» est le véhicule de croyances fausses, de mythes et d'illusions dangereuses qui se sont traduites dans l'histoire par la traite atlantique, le colonialisme européen et le génocide nazi des Juifs d'Europe, et que son emploi pourrait alimenter et légitimer dans l'avenir de nouvelles formes d'exclusion, de discrimination ou d'extermination. Ils attribuent ainsi au recours à ce mot une valeur causale qu'il n'a jamais eue, ce qui les conduit à sous-estimer les facteurs relevant d'intérêts de divers ordres, individuels ou collectifs. Cette surestimation des effets du vocabulaire, de ses bienfaits comme de ses méfaits, est conforme à l'esprit du temps, marqué par le politiquement correct. Le lexicocentrisme politiquement orienté en est une illustration frappante. Ces antiracistes sans esprit critique supposent aussi, naïvement et paresseusement, que l'histoire se répète, sans pouvoir imaginer que le pire surgit le plus souvent d'une manière imprévue. En troisième lieu, et c'est leur conclusion pratique, ils affirment comme une évidence qu'il faut bannir du vocabulaire, en commençant par le supprimer dans les textes officiels, ce mot jugé intrinsèquement souillé et corrupteur. Ils postulent donc que le simple emploi du mot «race» constitue à la fois un indice et un vecteur de racisme. L'antiracisme devient ainsi une police du langage, appelant à manier un rasoir d'Occam politisé pour supprimer les mots jugés suspects ou criminels, en commençant par le mot «race». C'est là en même temps criminaliser les interrogations et les discussions sur la question, et donc nourrir le terrorisme intellectuel. Pour les «éliminativistes», il est clair que du savoir supposé dérive un devoir: éliminer le mot «race» du vocabulaire usuel, en commençant par «purifier» le texte constitutionnel, afin de contribuer à l'élimination du racisme.

L'argument le plus fort contre la suppression du mot «race» de l'article 1er de la Constitution est qu'elle lie la validité de cet article aux derniers résultats supposés de la recherche scientifique, en les considérant comme définitifs. C'est oublier que les résultats futurs de la recherche sont imprévisibles, et que réduire la lutte intellectuelle contre le racisme à la négation des races humaines implique de reconnaître que si ces dernières existaient, le racisme serait légitime. C'est donc se montrer singulièrement imprudent, voire irresponsable. Loin d'être la conclusion logique d'une somme de connaissances scientifiques, la lutte contre le racisme dérive d'un choix d'ordre moral en faveur d'une thèse ne relevant pas du savoir objectif, celle de l'égale dignité des humains en tant qu'humains. La science n'a rien à en dire.

Qu'est-ce qui est si problématique dans le mot «race»?

Il s'agit d'un mot qui a une longue histoire et dont l'étymologie elle-même reste incertaine. La question est de savoir d'où viennent ses connotations négatives et dans quelles conditions elles ont fait de ce terme descriptif et classificatoire une sorte de «gros mot» répulsif, un terme maudit dont l'emploi suffit à identifier le locuteur comme «raciste». Rappelons brièvement que le terme s'est peu à peu imposé, à partir de la fin du XVIIe siècle, pour décrire et catégoriser la diversité interne au genre humain, dans des discours savants qui mêlaient les critères géographiques, culturels et somatiques (la couleur de la peau, la texture des cheveux, la forme du crâne, etc.). Ses significations multiples n'ont cessé de s'entrecroiser: la race comme lignée, lignage ou ascendance commune, la race comme variété de l'espèce humaine ou sous-espèce, la race comme type héréditaire. Au cours des années 1860 est apparu un relatif consensus chez les anthropologues sur un modèle définitionnel dont on rencontre différentes variantes: la race est un groupe d'hommes qui possèdent des caractères communs transmis par l'hérédité.

Dès le milieu du XIXe siècle, alors même qu'elle était devenue un outil privilégié dans les travaux d'histoire naturelle et d'anthropologie physique, la notion de race humaine a été critiquée pour certains de ses usages, d'abord en raison du réductionnisme biologique qu'elle impliquait, ensuite du fait qu'elle était associée à la thèse de l'inégalité entre les groupes humains, thèse dont les applications politiques pouvaient légitimement choquer. Pour s'en convaincre, il suffit de lire la correspondance entre Alexis de Tocqueville et Arthur de Gobineau, à la suite de la publication de l'Essai sur l'inégalité des races humaines(1853-1855). Tocqueville formule alors certains arguments qui, inspirés par un humanisme et un universalisme d'origine chrétienne, se retrouveront dans la plupart des variantes du discours antiraciste. En 1876, Ernest Renan, qui croyait lui-même à l'inégalité des races humaines, notait: «Le principe le plus nié par l'école démocratique est l'inégalité des races et la légitimité des droits que confère la supériorité de race.» L'esprit égalitaire de la démocratie moderne est en effet incompatible en principe avec la vision raciste du monde telle qu'elle était alors observable, à savoir fondée sur la thèse de l'inégalité des races. Mais on sait qu'entre les valeurs déclarées et les comportements observables, les contradictions et les distorsions sont de règle.

Néanmoins, dans le monde savant, l'idée qu'il existait des races inférieures et des races supérieures n'a pas été sérieusement ébranlée avant le deuxième tiers du XXe siècle. Les critiques de la notion de race mettaient jusqu'alors l'accent sur la multiplicité des critères définitionnels et leur incohérence, ainsi que sur l'arbitraire des classifications raciales et des hiérarchisations. Le terme de race n'est devenu intrinsèquement suspect qu'au cours des années 1930, en réaction à ses usages par les nazis, donc avant tout pour des raisons idéologico-politiques. Un nouveau discours antiraciste s'est construit alors sur la base de l'antinazisme et, plus largement, de l'antifascisme.

Le mot «race» a été lui-même nazifié, donc jugé en tant que tel non seulement inemployable, mais aussi dangereux, comme s'il était contagieux. On connaît la conception populaire du racisme, fondée sur la métaphore virale: le racisme serait une «maladie qui s'attrape» par l'échange de certains mots. Et le mot «race» serait un agent idéologiquement pathogène. Dans l'imaginaire antiraciste, le mot «race» a depuis lors été perçu comme porteur du «virus» raciste, voire assimilé à un virus. Dans la vulgate antiraciste, en effet, le racisme est fantasmé et dénoncé comme une maladie contagieuse. C'est là rester sous l'emprise de la pensée magique, qui se représente les noms comme des véhicules de forces bénéfiques ou maléfiques. Et les antiracistes qui croient lutter contre le racisme en proposant d'interdire l'usage du mot supposé contagieux se comportent comme des magiciens. Il ne s'agit plus de soumettre à un examen critique une thèse ou une notion, mais de prohiber l'emploi d'un mot diabolisé. Alors qu'ils prétendent bruyamment «démonter» ou «déconstruire les stéréotypes et les préjugés», ces antiracistes illustrent par ce programme de prohibition lexicale la vision magique qu'ils ont du racisme et de leur lutte. C'est cette vision naïve et irréfléchie qu'ils devraient commencer par déconstruire.

Vous faites référence à de récents travaux de généticiens sur la diversité humaine qui renouvellent le regard sur la question, et vous soulignez que les milieux antiracistes, notamment en France, n'en tiennent pas compte. Pouvez-vous résumer votre analyse?

Rappelons tout d'abord la thèse antiraciste orthodoxe, telle qu'on la trouve exposée dans l'article de référence sur la question, publié en 1972 par le généticien de Harvard Richard C. Lewontin. Son argumentation est fondée sur une analyse statistique de la distribution des gènes, qui lui permet d'établir que les différences génétiques entre un Africain et un Européen choisis au hasard sont du même ordre que les différences génétiques entre deux Européens choisis au hasard. D'où cette estimation de la variation génétique largement diffusée: 85 % environ de la variation génétique totale se manifeste entre individus d'une même population locale (tribu, nation, groupe ethnique), et, dans les 15 % qui restent, 8 % se manifeste entre populations locales au sein d'une «grande race» et 7 % entre «grandes races». Les différences génétiques entre les «grandes races» de l'anthropologie physique sont si petites qu'elles deviennent négligeables. En 1976, le généticien Jacques Ruffié annonce aux Français la bonne nouvelle: «Chez l'homme, les races n'existent pas.» Au milieu des années 1980, le consensus paraît sans réserve dans la communauté scientifique, dont Lewontin se fait le porte-parole en affirmant: «La différenciation de l'humanité en “races” est très superficielle, puisqu'elle repose essentiellement sur la couleur de la peau. Ceux qui jugent profondes les différences entre races dans l'espèce humaine ne peuvent s'appuyer sur la biologie pour justifier ce jugement.»

La thèse de la non-scientificité de l'idée de race, qui fonctionne depuis comme un dogme pieusement récité, nous empêche de voir que la question est en train de rebondir, mais sur de nouvelles bases théoriques et dans un nouveau vocabulaire. En témoignent, par exemple, les débats suscités aux États-Unis par l'ouvrage du généticien de Harvard David Reich, Who We Are and How We Got Here: Ancient DNA and the New Science of Human Past, paru en mars 2018, qui dénonce l'«orthodoxie» du discours sur la diversité génétique établi depuis les années 1970, ce discours orthodoxe étant devenu le fondement du catéchisme antiraciste contemporain. Bien que, le plus souvent, le mot «race» soit évité par les généticiens pour ne pas déclencher une chasse aux sorcières contre des «racistes scientifiques» imaginaires, la conceptualisation scientifique des différences entre groupes humains est en cours. Ces débats scientifiques anglo-saxons montrent que le consensus des années 1970-1990 sur l'inexistence des races humaines s'est affaibli chez les biologistes depuis les années 2000. Le contraste avec une France intellectuelle et politique emmurée dans ses convictions idéologiques et son vertuisme est affligeant. C'est bien sûr, comme sur d'autres questions sulfureuses, la peur d'ouvrir la boîte de Pandore qui se traduit par l'évitement systématique du débat de fond, sans anathèmes. S'y ajoute la crainte d'être accusé de racisme par des activistes ignorants et sans scrupule. Le courage intellectuel est décidément la chose du monde la moins bien partagée.

Le concept de «race» est jugé non scientifique, mais le «racisme» existe bel et bien. Ne faut-il pas se donner les moyens de nommer ce que l'on veut combattre? Faire disparaître le mot «race» peut-il réellement permettre de faire disparaître le racisme?

Si l'on pose comme une vérité scientifique l'inexistence des «races humaines», comment en effet définir et dénoncer le «racisme anti-Noirs» ou le «racisme anti-Blancs»? Pour identifier et combattre le «racisme anti-X», il faut bien reconnaître d'une façon ou d'une autre l'existence de groupes ordinairement nommés «races humaines», et parmi ces dernières, celle de la «race X» désignée comme victime de racisme. Et l'on ne saurait procéder à des enquêtes sur le «racisme anti-X», qui visent à le mesurer au sein de telle ou telle population, si l'on n'accepte pas l'idée que les représentants de la «race X» sont victimes de «racisme».

S'il faut supprimer le mot « race », il faut aussi supprimer tous les termes dérivés : « racial », « racisme », « raciste »...

Le projet de supprimer le mot «race» de la Constitution, au nom de la lutte contre le racisme, n'est pas seulement d'une grande naïveté. Une telle mesure serait contre-productive, car elle priverait les magistrats comme les citoyens ordinaires des moyens de condamner clairement les discriminations ou les actions violentes contre des personnes en raison de la «race» qu'on leur attribue, quelle qu'en soit la définition. Le risque est de laisser entendre que la «distinction de race» - en clair, la discrimination raciale - n'est plus interdite. S'il faut supprimer le mot «race», il faut aussi logiquement supprimer tous les termes dérivés du mot impur: «racial», «racisme» et «raciste», «racialiste», «antiracisme», etc.

Pourquoi dès lors ne pas exiger l'interdiction d'autres mots au sens incertain et associés, comme le mot «race», à des violences ou des exclusions de diverses sortes? Par exemple l'interdiction de «nation» susceptible d'alimenter le nationalisme, de «sexe» qui pourrait inciter au sexisme, d'«étranger» qui stimulerait la xénophobie, ou d'«origine», celle-ci pouvant être géographique, mais aussi nationale ou raciale. Sans parler du mot «identité» qui, déshonoré par l'existence même des «identitaires», est réputé désormais d'extrême droite.